19/09/2016

Tournai : les festivités de septembre (2)

Dimanche 11 septembre : la Grande Procession.

Peu avant l'aurore, probablement soucieux de ne pas s'enrhumer après les chaleurs de la veille, le ciel tournaisien avait enfilé sa petite laine. Cette brume matinale n'était pas pour déplaire aux porteurs de statues et de châsses qui redoutaient secrètement une température extrême dès potron-minet.

A dix heures, Marie-Pontoise, la grosse cloche de la cathédrale, s'ébranlait et donnait de la voix pour annoncer aux Tournaisiens que la 924e Grande Procession entamait sa promenade dans les rues de la cité des cinq clochers selon l'itinéraire habituel qui lui permet de visiter presque toutes les paroisses de Tournai.

 

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groupe musical Hexequatur

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groupe musical des cornemuses "La Gaillarde".

Combien étaient-ils en l'an 1092 lorsqu'elle fut organisée, par l'évêque Radbod, le jour de la fête de l'Exaltation de la Croix, le 14 septembre ? Dieu seul le sait ! Ce 11 septembre 2016, près de mille personnes ont marché en procession, prié et chanté afin de remercier la Vierge Marie d'avoir sauvé la ville de l'épidémie de peste (plutôt d'ergotisme qui avait particulièrement sévi en Flandre et dans le Brabant au cours des années 1090 à 1092, faisant des dizaines de milliers de victimes).

Confréries, associations culturelles ou caritatives, hospitaliers de Lourdes ou simples particuliers se regroupent afin de présenter le riche patrimoine religieux de la cathédrale et des églises de la région. Soixante-neuf groupes composent aujourd'hui ce long cortège.

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Ceux qui proclament parfois : "J'ai déjà vu la procession, c'est toujours la même chose" se trompent car la forme que revêt le cortège a varié tout au long des siècles. Chaque époque la marque, en effet, de son empreinte même si le but premier qu'est la démarche de foi est immuable. Châsses et statues traversent le temps, costumes et ordonnance du cortège subissent régulièrement des modifications dans un but d'amélioration.

Statue de saint Lazare traditionnellement portée par les membres de la Fondation Follereau de Tournai, antenne locale d'Action Damien. Certains d'entre-eux sont présents depuis 25 ans.

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Bien réparties au sein de ce long défilé, de très nombreuses formations musicales, parfois des plus originales comme le groupe musical "Hexequatur" ou les cornemuses de "la Gaillarde", des plus majestueuses comme les "Pélissiers de Binche", l'harmonie du Corps des Pompiers tournaisiens ou les Tambours et Fifres de Mons, pour ne citer que celles-là, rompent le silence d'un défilé qui, par vocation, n'est pas une cavalcade. Un long ruban multicolore s'en va, cheminant d'un pas lent, par les rues de la ville.

Statue de saint Etienne (église de Templeuve)

 

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 Statue de Notre-Dame d'Alsemberg (église Saint-Piat), oeuvre de 1759 du sculpteur tournaisien Ghislain Sailly

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 Statue de Notre-Dame de la Treille, oeuvre de l'orfèvrerie tournaisienne du XVIIe siècle

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Statue de Notre-Dame Auxiliatrice, statue en bois polychrome de 1890

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statue de Notre-Dame de Bonne-Espérance, oeuvre du XXe siècle

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Statue de saint Nicolas, orfèvrerie du XVIe siècle

Il est loin le temps où le lent cortège passait entre deux ou trois rangées serrées de spectateurs, fidèles venus du diocèse ou de l'étranger par dévotion ou simples laïcs, amoureux du patrimoine, attirés par les trésors. Il est loin aussi le temps où des habitants sortaient des statues, allumaient des bougies ou semaient des pétales de fleurs ou des papiers argentés tout au long du parcours.

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La châsse des Damoiseaux, orfèvrerie brugeoise de 1571

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la châsse de Notre-Dame, chef-d'œuvre de l'orfèvre Nicolas de Verdun de 1205

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le carillon porté

Nous vivons malheureusement une époque de personnes blasées, de familles casanières dont les membres sont rivés devant leur smartphone, leur jeu vidéo ou leur télévision. Le Pokémon a-t-il tué les distractions habituelles ? Non, le déclin en terme de spectateurs est sensible depuis quelques années déjà ! Ce n'est pas, hélas, demain la veille qu'on fera machine arrière. Pendant ce temps, comme durant les pires heures des conflits mondiaux, la procession continue sa marche immuable soutenue non seulement par des chrétiens mais aussi par des Tournaisiens soucieux de défendre cette tradition séculaire qui honore leur ville. Elle fêtera l'an prochain son 925e anniversaire.

Photos : Serge et Renelde Van Rompaye-Rauwers.

 S. T. septembre 2016.

 

09:07 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, procession de tournai, châsses, statues |

09/09/2010

Tournai : origines de la procession.

Pour remonter à l'origine de la procession de Tournai dont la prochaine sortie est prévue ce dimanche 12 septembre à 15h, il faut nous transporter au XIe siècle. La ville existe depuis près de mille ans, elle a été la capitale du royaume franc avant que Clovis qui y a été élevé sur le pavois ne la quitte pour Paris. A l'abri d'une enceinte, elle est constituée, dans sa partie haute, d'une cathédrale construite aux environs de l'an mil et qui a succédé à la basilique carolingienne, de la résidence de l'évêque qui se partage alors entre ses deux évêchés de Noyon et de Tournai, des demeures des chanoines et d'une école située dans le cloître de la cathédrale. Dans la partie basse, le long du fleuve, on trouve l'église Saint Pierre qui s'élève à peu près au milieu de la place actuelle qui porte son nom. Autour de celle-ci, dans des rues et des ruelles, se retrouvent les maisons des marchands, des artisans et de ceux qui font commerce avec la France et la Flandre. Centre religieux et de négoce, la ville connaît alors une importante prospérité, elle vit un renouveau économique.

 

C'est peu avant l'an 1090 qu'éclate en Europe du Nord, une épidémie épouvantable qu'on qualifiera durant longtemps de "peste". La découverte, en 1892, de l'origine de cet empoisonnement du sang par un champignon qui infectait principalement le seigle et d'autres céréales lui donnera un nom : l'ergotisme ou maladie de l'ergot de seigle aussi appelée "Mal des Ardents" ou "Feu de Saint Antoine".

 

La maladie provoque, durant près d'une année, de terribles ravages, elle touche, sans distinction, toutes les classes de la population, de l'enfant au vieillard, du pauvre bougre qui mendie aux portes des églises au riche bourgeois. Un tableau monumental, de Louis Gallait, le peintre tournaisien, accroché aux cimaises du musée des Beaux Arts de Tournai et qui figura à l'exposition universelle de Vienne de 1882, la décrit de façon extrêmement réaliste montrant la détresse d'une population et de ses pasteurs portant la statue de la Vierge devant l'effroyable spectacle d'hommes et femmes qui agonisent dans les rues au milieu des chiens errants.

 

Les Tournaisiens y voient la colère de Dieu qui rappelle à l'ordre une créature devenue orgueilleuse. C'est donc vers l'église qu'ils se tournent, vers la cathédrale où on prie Notre-Dame. Ils viennent non seulement des quartiers de la ville mais aussi des campagnes et d'autres régions frappées par le mal. Jour et nuit, l'édifice religieux ne désemplit pas. Un moine de l'abbaye de Saint Martin, un nommé Hériman, né une soixantaine d'années après les faits consignent ces évènements par écrit, les ayant reçus probablement par transmission orale, le moyen de communication le plus répandu à cette époque : " une odeur fétide de chaire humaine consummée régnait dans la cathédrale,... les chanoines ordonnèrent de faire évacuer ceux dont l'état était désespéré. ... Il ne restait plus qu'à leurs proches de les transférer dans la petite église de Saint Martin, alors abandonnée et à l'écart de la ville".

 

L'évêque de Noyon dont le diocèse ne faisait qu'un avec celui de notre cité scaldénne, Radbod II, était venu à Tournai pour solenniser la fête de Notre-Dame et avait été surpris par la peste durant son séjour. Pour mettre fin au fléau, agissant en pasteur de son peuple, Radbod proposa aux nombreux fidèles qui s'étaient tournés vers lui de revêtir un habit de pénitence, de jeûner un vendredi et de prier le lendemain. Il organisa, le 14 septembre 1090, le jour de l'Exaltation de la Croix, une procession qui partit de la cathédrale pour y revenir, parcourant la ville à l'extérieur des remparts, les faubourgs et la proche campagne. Les fidèles transportèrent leurs saints protecteurs et marchèrent en portant les coffres précieux contenus à la cathédrale et qui ocntenaient les ossements de Saint-Eleuthère et d'autres saints.

 

Leurs prières furent exaucées et le fléau cessa subitement. En signe de reconnaissance à Dieu, Radbod décida de renouveler la procession, chaque année. La tradition a fait de l'année 1092, la date de la première sortie. Depuis lors, elle n'a cessé d'être organisée même aux heures sombres de notre histoire. En 1940, par exemple, elle parcourut les rues de la ville au milieu des ruines des bombardements allemands du mois de mai. Organisée le dimanche 8 septembre, la 848e sortie devait rester sur la rive gauche de l'Escaut suite à la destrutions des ponts. Secrètement, à cette époque, les Tournaisiens prièrent-ils Notre-Dame de les délivrer d'une autre peste !

 

La procession organisée l'année du 8e centenaire le cathédrale a amené, selon la presse de l'époque, près de 100.000 visiteurs à Tournai, soit près d'une fois et demi la population totale du grand Tournai. C'était il y a... à peine quarante ans, une participation qui laissera probablement réveur l'actuel Président du comité d'organisation de cet évènement religieux.

 

Ce dimanche verra fidèles tournaisiens, pélerins et touristes venir assister à sa 917e sortie pour autant qu'il ne pleuve pas durant l'après-midi.

 

(Sources : texte composé sur base d'élements contenus dans l'ouvrage "La Grande Procession de Tournai, album du neuvième centenaire" édité par le chanoine Jean Dumoulin et Jacques Pycke, archivistes et conservateurs de la cathédrale de Tournai, paru en 1992 dans la collection Tournai, Art et Histoire n°6)