18/01/2017

Tournai : l'élargissement de l'Escaut, acte I - scène 1

Le prélude au grand bouleversement !

Enfin diront certains, hélas penseront d'autres : nous y voilà ! Dans quelques jours, le 23 janvier précisément, le pont Notre-Dame sera mis en position haute et sera ainsi interdit à toute circulation pour une dizaine de semaines. Même si sa rénovation est prévue de longue date et est indépendante du projet qui a fait couler beaucoup d'encre, ces deux dernières années, à Tournai, pour certains, ce chantier représente le prélude aux grandes manœuvres découlant du projet Seine-Nord que la France ne semble pourtant pas décidée à rapidement mettre en oeuvre puisque le "Journal Officiel", l'équivalent de notre Moniteur Belge, reste muet à ce sujet.

Attendus par ceux qui y voient un intérêt économique certain, redoutés par les habitants du quai Saint-Brice qui vont connaître un rabotage maximum de leur voirie, espérés par les adeptes de la modernisation et regrettés par les amoureux de l'image "éternelle" de Tournai, ces travaux annoncent ceux qui, de la halte nautique au Pont des Trous, vont défigurer Tournai pendant trois ou quatre années. Avec la cathédrale dont l'énorme chantier a débuté, il a près de quinze ans, avec le quartier cathédral qui n'est pas entièrement terminé (des finitions sont encore nécessaires) et avec tous les projets prévus pour cette année et dont nous avons parlé précédemment, le Tournaisien ne doit pas s'attendre à promener tranquillement dans les rues de sa cité au cours des années à venir.  

Les opposants au projet d'élargissement de l'Escaut semblent croire que jamais des travaux aussi importants n'ont été réalisés par le passé sur le fleuve. Sans remonter jusqu'à Louis XIV qui a profondément modifié le visage de l'Escaut dans sa traversée de la ville, nous avons retrouvé des documents photographiques extraits de la presse locale durant le XXème siècle qui prouvent le contraire.

Sur le premier document datant de 1910, découvert dans le "Courrier de l'Escaut" par ce dénicheur d'archives qu'est mon ami Jean-Paul Foucart, on peut voir un remorqueur passant sous le Pont-à-Pont, encore appelé Pont-aux-Pommes, un bateau obligé de coucher sa cheminée. Le pont ne ressemble en rien à celui qu'on connaît aujourd'hui et qui est appelé à disparaître prochainement (photo 2 de 1954)

1910 Tournai le pont aux pommes.JPG

1954 Tournai Pont à Pont.jpg

Entre 1910 et 1920, le pont levant Notre-Dame présente une structure bien différente de celle qui est la sienne aujourd'hui.

Tournai Pont Notre-Dame début du XXe siècle.jpg

1963 Tournai Pont Notre-Dame.jpg

Un document de 1936 montre un Pont des Trous nettement différent de l'actuel.

1936 Tournai le Pont des Trous.jpg

Tournai Pont des Trous années 50.jpg

Même le Pont de Fer a subi de profondes modifications, il se trouvait jadis dans l'axe de la rue du Château et lors de sa reconstruction, après la guerre, il a été érigé à l'endroit actuel en prolongement de la rue du Cygne.

Tournai Pont de Fer au début du XXe siècle.JPG

Tournai Pont de Fer avant 1940.jpg

le pont de fer avant la seconde guerre mondiale

1953 Tournai chantier du Pont de Fer.jpg

Une ancienne lithographie présente le Pont de l'Arche, à Saint-Jean, qui a totalement disparu pour permettre la navigation moderne. 

1954 Tournai Pont de l'Arche.jpg

Les quais aussi ont été profondément modifiés, il suffit de se rappeler les importants travaux réalisés dans les années soixante au Luchet d'Antoing.

1956 Tournai Luchet d'Antoing.jpg 

Le Luchet d'Antoing en 1956

1961 Tournai Luchet d'Antoing.jpg

la dernière péniche déchargée sur l'ancien quai du Luchet d'Antoing en 1961.

1964 Tournai Luchet d'Antoing.jpg

le Luchet d'Antoing en 1964

Conclusions.

Comme on le voit, une ville vit, évolue, se transforme. Son visage est sans cesse remodelé au fil des siècles. L'important n'est pas de figer sa structure pour des millénaires mais de conserver, avant tout, intacts les témoignages de son riche passé. Il y a vandalisme lorsqu'on touche au patrimoine de la cité. En cela, nous rejoignons les arguments émis par les opposants au projet de transformation du Pont des Trous. La nouvelle mouture proposée pour ce dernier alliant le côté massif des tours moyenâgeuses à la dentelle ultra moderne des fines arches (même si la structure reste en pierre comme cela a été souhaité par les Tournaisiens) choque les amoureux de Tournai et l'Optimiste, défenseur de sa ville natale et de son patrimoine, est forcément de leur avis. Il faut être Tournaisien pour comprendre cela !

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L'économie primant sur le tourisme, l'Escaut, à Tournai, ne sera jamais un long fleuve tranquille

(photos : "Le Courrier de l'Escaut" - presse locale - collection de l'auteur)

S.T. janvier 2017

02/12/2014

Tournai : 1914-1918, les écrits du Général Antoine de Villaret (7)

Les troupes françaises se replient, le général de Villaret s'est rendu compte de la vanité des efforts pour tenir le pont. Les soldats allemands qui avaient passé la nuit dans le bois de Breuze avancent inexorablement vers Tournai. Les Territoriaux de Vendée doivent maintenant franchir l'Escaut.

11h45 : la tête de la colonne, sous-officiers et soldats quelque peu en désordre, atteignait la cathédrale lorsque Mairesse put en prendre la tête et rétablir un certain ordre.

Pendant ce temps, Lemoine arrivait au Pont aux Pommes (Pont à Pont) et le traversait au moment où le centre de la colonne commençait à être battu par des feux de mousqueterie et de mitrailleuses tirés de la rue qui aboutissait au 2e pont en aval du Pont aux Pommes (NDLR : le 2e pont en aval est le Pont de fer).

Heureusement ces ponts étaient relevés et les bras métalliques du 1er pont en aval (NDLR : le pont Notre-Dame) arrêtaient bon nombre de coups destinés au Pont aux Pommes.

Quant à moi, j'avais quitté le mail avec les derniers éléments du bataillon, ne laissant derrière moi qu'une section de la 3e Cie avec mission de battre en retraite par bonds et de faire un feu rapide sur l'ennemi s'il débouchait du viaduc (pour rappel : le pont Morel).

11h50 : C'est dans ces conditions que j'atteins la patte d'oie d'abord (NDLR : le carrefour de Saint-Brice) où je rencontre, pour la première fois de la journée, le Cdt Mayer, puis le Pont aux Pommes à l'entrée duquel je stationne jusqu'à ce que toute le monde l'ait franchi.

Cette traversée était rendue longue et périlleuse par le feu de mitrailleuses réglé par l'ennemi placé, comme je l'ai dit, à courte distance sur notre gauche. Mais elle fut grandement facilitée par le courage, le sang-froid et l'initiative du Lt Lemoine qui, armé d'un fusil et entouré de quelques bons tireurs comme lui, tint les tireurs ennemis en respect et les empêcha d'avancer jusqu'à ce que tout le monde ait traversé le pont et que celui-ci ait été relevé.

12h00 : la retraite continue, les balles sifflent, deux ou trois hommes sont atteints, mais l'ennemi ne nous serre pas de près.

J'envoie le maréchal des logis des Dragons, adjoint au Cdt Delahaye qui, depuis plusieurs heures, était venu se mettre à ma disposition, donner de nouveau au Lt Mairesse la direction de la retraite : "Cysoing, par Froidmont".

12h15 : Mairesse et la tête de la colonne atteignent l'auberge de la grand-route où se détache la route de Froidmont et s'engage sur celle-ci. Mairesse s'attache toujours à rétablir l'ordre.

Pendant ce temps, je suis en queue causant avec le Cdt Mayer, précédé des capitaines Vervoort et Giguet accompagnés de ce qui reste de leurs hommes et suivi de le Cie Tardieu qui protège notre retraite.

Le Capitaine Laval suit toujours, soutenu par deux de ses hommes, souffrant de plus en plus.

Nous longeons la cathédrale que nous laissons à notre droite et nous atteignons la grande esplanade (NDLR : le général désigne-t-il la Grand-Place ou plus probablement la plaine des Manœuvres qui porte le nom d'esplanade à l'époque), en haut de côté (NDLR : haut de la rue Saint-Martin ?) où j'arrête un instant la Cie Tardieu pour permettre au reste de la colonne de prendre un peu d'avance.

J'envoie Lemoine en avant pour s'assurer qu'on prend bien le chemin de Froidmont. Il monte à cheval, prend le galop, et rencontre bientôt le brave Harouet, mon ordonnance, monté sur un cheval et filant au trot... du côté opposé à l'ennemi. Il l'arrête, lui fait mettre pied à terre et me l'envoie. Je ne suis pas fâché de le voir arriver car je commence à être fatigué et je monte à cheval. A partir de ce moment, je n'ai plus vu Harouet, qu'est-il devenu ?...

Je parle de ma fatigue, elle n'était pas comparable à celle des hommes et de la plupart des officiers qui étaient littéralement harassés !

Qu'on songe, en effet, que depuis 48 heures, ces pauvres gens n'avaient pu prendre un instant de repos. L'avant-veille, ils étaient à Thiais, ils s'embarquaient le soir et passaient toute la journée en chemin de fer. Hier matin, en débarquant, ils prenaient les avant-postes et ne les quittaient plus que pour participer à une opération de nuit des plus fatigantes et livrer un combat meurtrier et sans espoir. (NDLR : 1.700 combattant français contre près de 20.000 soldats allemands).

13h : Aussi, considérant une halte de quelques instants comme indispensable, j'arrête la partie de la colonne qui marche avec moi et derrière moi, la partie la meilleure et la plus en ordre, dans une prairie à l'embranchement de la grand-route et de la route de Froidmont. J'avais là environ 200 ou 250 hommes appartenant aux 1ère, 2e et 3e Cies. Je prescris au Cap. Tardieu de protéger ce rassemblement avec ce qui reste de la compagnie, en occupant une petite maison à une centaine de mètres avant d'arriver à la prairie sur la route de Tournai.

Pendant ce temps, Mairesse, qui était parvenu à rétablir un peu d'ordre dans la tête de la colonne, avait faire une halte sur la route de Froidmont, à un kilomètre environ du point où je faisais arrêter la colonne. (NDLR : position des troupes : Mairesse se trouve sur la route de Froidmont à moins d'un kilomètre de l'actuel cimetière du village, pas bien loin du chemin qui mène à la Pannerie tandis que le général de Villaret se trouvait au carrefour formé par la chaussée de Douai et la route qui mène à Froidmont, à proximité des bâtiments actuels des Textiles d'Ere).

Il se remettait ensuite en marche et faisait chasser par une petite avant-garde qu'il avait constituée, quelques cavaliers ennemis qui occupaient une ferme sur la route.

La présence de ces cavaliers sur nos arrières l'inquiétait à juste titre !

Aussi quand Lemoine le rejoint, lui laisse-t-il le soin de diriger à son tour la colonne et il revient me rendre compte que non seulement nous avons des cavaliers ennemis sur notre ligne de retraite mais encore qu'on lui a signalé et qu'il vient d'apercevoir lui-même, du haut de son cheval, de la cavalerie et de l'artillerie sur la crête qui domine notre route au Nord (NDLR : les allemands arrivent de Tournai par le chemin de Bouvines qui mène à l'actuel pylône de la RTBF au sommet de la Pannerie).

(à suivre)

sources : écrits du général Antoine de Villaret remis à Charles Deligne, conservateur du Musée militaire par madame Claire de Villaret, arrière petite-nièce du militaire.

20/03/2012

Tournai : l'année 1910 sous la loupe (2)

En ce début de siècle, il arrive parfois que le Courrier de l'Escaut sorte une édition spéciale, elle concerne alors la mort d'un chef d'état ou d'un souverain pontife pourtant, en février de cette année 1910, une édition du journal est entièrement consacrée à la séance du Conseil communal qui a eu lieu le 19 février et relative au renouvellement du contrat de livraison de gaz.

La ville de Tournai était liée par contrat depuis le 2 novembre 1875 avec la Compagnie Générale pour l'éclairage et le chauffage au gaz. Ce contrat devait prendre fin le 1er septembre 1911.

L'accord entre les parties stipulait que le prix du gaz était fixé de la façon suivante : 0,04 francs pour l'éclairage public, 0,14 francs pour l'éclairage des bâtiments communaux, 0,17 francs pour l'éclairage des particuliers et 0,15 francs pour le chauffage et la force motrice. La compagnie encaissait ainsi, annuellement, 18.000 francs pour l'éclairage public, 21.000 francs pour les bâtiments communaux, 323.000 francs pour l'éclairage des particuliers et 75.000 francs pour le chauffage et la force motrice.

L'entretien des manchons était fixé à 5 francs par an et par lanterne soit un montant annuel de 6.000 francs. 

Les autorités communales renégocient le contrat et obtiennent une modification du prix pour les particuliers (désormais, ils paieront 0,14 francs comme pour les bâtiments communaux) et 0,1085 pour le chauffage et la force motrice). Ces prix doivent prendre cours avec effet rétro-actif au 1er septembre 1909. La plupart des consommateurs seront donc remboursés par la Compagnie. pour une fois, l'appellation "Belle Epoque" se justifie. Les prix étaient stables, il n'y avait pas d'indexation, et la renégociation d'un contrat se faisait à la baisse, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui.

Autre fait important dans l'actualité locale de l'année 1910, la construction des ponts sur l'Escaut. A la mi-mai, le nouveau Pont de Fer est mis en service, il est le premier pont levant hydraulique établi dans le pays. Il en existe en France, un à Tourcoing et un à la Villette à Paris. La description de son fonctionnement nous renseigne que la levée se fait en environ trente secondes avec régularité et précision. La commande se fait à partir d'une cabine de manoeuvres placée à une dizaine de mètres du pont (celle-ci est visible à Obigies mais a été malheureusement en partie détruite par un automobiliste peu expert en matière de conduite). Le pont fonctionne par l'ouverture successive d'une vanne d'élévation et d'une vanne de décharge. L'ouvrage d'art à une largeur de voie de 8 mètres et des trottoirs d'une largeur d'un mètre cinquante chacun. On termine l'installation du Pont aux Pommes (actuel Pont à Pont) à hauteur de la rue des Puits l'Eau, la société Cockerill procède à l'installation et au raccordement de la cabine de manoeuvres. Dans le courant du mois de juin arrivent les premières pièces relatives à la construction du Pont Notre-Dame

Les faits divers se succèdent. Le dimanche 10 avril, les habitants de la rue des Corriers entendent une série de détonations. Dans une petite maison demeure, en compagnie de sa mère, une jeune fille, Julie C. Elle doit prochainement épouser Léon D., 29 ans, journalier, originaire de Renaix. Le dimanche après-midi, vers 5h30, accompagné d'un ami soldat au 3e Chasseur, sous l'influence de la boisson, Léon D se rend au domicile de sa fiancée en vue de l'emmener de force. Au cours de l'échange verbal, la jeune fille refuse de l'accompagner et déclare qu'elle désire attendre la date du mariage. Econduit et furieux, Léon D. sort un révolver de sa poche et tire en direction des deux femmes, manquant même de toucher son camarade. Celui-ci constatant la tournure que prennent les évènements, désarme son compagnon de sortie et part déposer plainte à la police tandis que le tireur s'enfuit. L'amoureux éconduit a cependant de la suite dans les idées, il court non pour échapper à une arrestation certaine mais bien pour se procurer une nouvelle arme chez un armurier tournaisien. Vu son état de surexcitation, le commerçant charge l'arme avec... des balles à blanc. Dans la soirée, vers 9h30, Léon revient face au domicile de sa "promise" et décharge son arme, il n'a pas le temps d'être surpris du peu de résultat de ses tirs que la police, en surveillance discrète, lui tombe dessus et l'emmène au commissariat. L'histoire ne nous dit pas si par la suite les bans ont été publiés ! (à suivre)