13/01/2009

Tournai : lundis perdus de ma jeunesse.

Le troisième réveillon des Tournaisiens a vécu, Hier on a clôturé la période des fêtes dans la cité des cinq clochers. Je me souviens des lundis perdus de ma jeunesse et je voudrais vous faire découvrir l'ambiance de cette journée propre à la cite de Clovis.

En ce lundi de janvier 1958, il régnait une atmosphère particulière au sein de l'école communale de "l'porte d'Lille". Durant la journé, Alexandre Lorfèvre, le vieil instituteur de 5ème année primaire, avait évoqué la tradition du "Lundi Perdu", aussi appelé "Lundi Parjuré" et les élèves dont je faisais partie attendaient déjà avec impatience la fin de la classe. Tournaisien dans l'âme, l'enseignant l'avait compris depuis bien longtemps et, ce jour là, il n'y avait pas de problèmes avec des robinets qui fuyaient, des locomotives qui devaient se rencontrer ou des dictées piégeuses. A peine rentré à la maison, c'est auprès de ma grand'mère, dans la cuisine, que j'aimais me retrouver, lieu magique aux senteurs toujours renouvelées, odeur de la pâte à crêpe au soir de Chandeleur, des couques suisses plongées dans l'eau bouillante ou des gaufres de la Toussaint.

En ce froid lundi de janvier, alors que les flocons virevoltaient à l'extérieur, c'est le parfum d'un lapin qui "guernotteot dins les preones et les raisins" qui envahissait la maison. Valentine veillait à ce que la tradition soit respectée à la lettre et dressait déjà la table pour les convives qui arriveraient vers 18h30. Diable, le lendemain, on travaillait ou on allait à l'école, on ne pouvait donc pas, comme à la Noël ou à la Saint-Sylvestre, débutait le repas après 20h. Sortant la langue, je m'appliquais à rédiger le menu, sans difficulté, connu par coeur puisqu'il était chaque année le même. On commençait par le "lapin aux z'orelles de beos", petite saucisse à bâtons (désignée sous l'appelation : étrenne du boucher) servie avec une compote de pommes maison légèrement tiède. Suivait alors le seigneur de la soirée, le bon gros lapin accompagné de ses prunes, de ses raisins et des pommes de terre cuites la vapeur (pas de frites, ni purée, ni croquettes, c'eut été un crime "lèse-tradition"). Le troisième plat était la salade tournaisienne accompagnée elle d'un morceau de mutieau (mutcheau en tournaisien), sorte de tête pressée. Les ingrédients de la salade ne variaient jamais d'une année à l'autre, Valentine y avait mis de la salade de blé, de chicons (endives), de la barbe de capucin (sorte de pissenlit), du chou-rouge au vinaigre, des gros oignons cuits au four et donc légèrement caramélisés, des morceaux de pommes, des haricots blancs ou de Soissons, du sel, du poivre, du vinaigre et de l'huile (des Chartreux). Pas de morceaux de fromage, pas de betteraves rouges, parfois des noix, si le repas du lundi perdu était riche, il était avant tout l'apanage de gens peu aisés et ils utilisaient uniquement les légumes qu'on trouvait dans le jardin ou chez la verdurière à cette époque de l'année.

Pendant le repas, on tirait les "billets des rois", écrits par la maîtresse de maison ou achetés déjà imprimés par la Maison Casterman, petits papiers qui désignaient le rôle de chacun des convives en l'invitant à chanter un couplet décrivant sa fonction. On avait ainsi le Roi, le Fou, Le Serveur, Le Laquais, le Conseiller, le Secrétaire, l'Ecuyer Tranchant (!), le Messager, le Musicien, le Cuisiner, le Portier, ... on délivrait autant de billets qu'il n'y avait de convives. La tradition voulait aussi que lorsque le Roi de la soirée saisissait son verre, tous les participants s'exclament : "le Roi boit". Malheur au gourmand, qui le nez plongé dans son assiette, n'avait pas remarqué le geste de son souverain, il se faisait immédiatement enduire la figure de "noir de bouchon" par le Fou sous les rires des invités. Un repas riche se déroulant dans la simplicité et le bonne humeur, à cette époque, il n'était pas nécessaire d'avoir des gadgets ou une sono hurlante pour s'amuser. Il se dégageait de ces réunions familiales, empruntes d'amitié, une chaleur humaine bien nécessaire au coeur d'un hiver souvent rude. Si vous avez des souvenirs de ces soirées de Lundi Perdu, n'hésitez pas à utiliser la rubrique des commentaires....

10:31 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, lundi perdu, lundi parjure, folklore tournaisien |

24/10/2008

Tournai : l'année 1979 sous la loupe (1)

Avec 1979, nous abordons la dernière année de cette décennie. Le début de l'année 1979 sera caractérisé par une vague de froid mémorable par sa durée et son intensité. ... Tout a débuté le samedi 30 décembre 1978. Ils ont probablement été peu nombreux, les Tournaisiens, à se rendre au marché hebdomadaire car une pluie continue ne cesse de s'abattre sur la région en cette matinée. Vers 14h, les précipitations prennent fin et ceux qui observent le ciel constatent une rotation du vent qui passe très rapidement du secteur Ouest au secteur Nord. Dès ce moment, on va assister à une chute très sensible de la température, encore largement positive le matin, elle s'approche du zéro degré à la fin de l'après-midi. Un vent violent augmente l'impression de froid. Le dimanche 31 décembre, les Tournaisiens vont se rendre compte, à leur réveil, que la neige est tombée en abondance durant la nuit et que le vent a provoqué, à certains endroits, des accumulations importantes. Durant la journée, les flocons se remettent à tomber, ce qui a le don de chagriner ceux qui doivent réveillonner pour la Saint Sylvestre à l'extérieur. Le 1er janvier, nombreux sont les habitants de la cité des cinq clochers à faire appel au service de garde de la Régie des Eaux communale, on compte, en effet, par centaines le nombre de compteurs d'eau gelés dans les remises et les garages. Il faut dire que durant la nuit, la température est descendue à certains endroits à moins 16°.

La vague de froid qui venait de débuter va durer pratiquement tout le mois de janvier. La rentrée des classes est perturbée, les transports scolaires sont suspendus. Les routes deviennent difficilement praticables, on voit même circuler, en ville, l'un ou l'autre tracteur amenant au bureau ou à l'usine des travailleurs habitant la proche campagne ! L'épaisseur de la couche de neige rend impossible tout épandage. Le lundi 8 janvier, on fête le Lundi Perdu, au début de l'après-midi, une fine pluie fait son apparition, on croit le dégel amorcé mais le soir venu les précipitations se transforment de nouveau en neige. Ce léger réchauffement aura pour unique conséquence d'ajouter une couche de glace au manteau neigeux. Les restaurants et les cafés affichant d'ordinaire complets pour le souper au lapin sont bien déserts, les Tournaisiens ont préféré rester chez eux ! Le dimanche 14 janvier, la reprise du championnat de football après la trêve hivernale est reportée, on devine à peine la surface de jeu et les déplacements tant pour les équipes que pour les supporters sont pratiquement impossibles. Le 19 janvier, la route reliant le village d'Ere a Wez-Velvain est fermée à la circulation en raison de congères. Durant toute la première quinzaine du mois de janvier 1979, la température a oscillé entre -5° et -10° pour les valeurs maximales, entre -10° et -17° pour les minimales. A partir du 20 janvier, le mercure va lentement remonter, les températures vont redevenir légèrement positives le jour. Le dégel va s'amorcer progressivement ce qui évitera à la région d'importantes inondations. Tout le monde redoutait la fonte brutale de cette couche de neige et de glace. Les supporters de football retrouveront le chemin des stades le 4 février. Durant ce second mois de l'année, il y aura encore quelques épisodes neigeux et quelques gelées mais la situation exceptionnelle de janvier ne se reproduira plus. C'était il y a une trentaine d'années, on ne parlait pas encore de réchauffement climatique ! "Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, Tournai en ce temps-là grelottait encore de froid, on y rencontrait alors des badauds transis et des...enfants ravis".

09:52 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : neige, glace, tournai, lundi perdu, vague de froid, congeres |

22/10/2007

Tournai : vie quotidienne au XXIe siècle (2)

Il existe, à Tournai comme ailleurs, des traditions qui ont la vie dure et c'est heureux. Celle des "visites de l'an" est toujours bien vivace même si les voeux s'échangent désormais le plus souvent par SMS ou E-mail. Celle du "Lundi Perdu" n'est pas disparue mais a bien changé, repas en famille à l'origine, elle se déroule désormais de plus en plus dans les restaurants. Les puristes y voient une entorse grave à la tradition surtout si les restaurateurs inscrivent le menu durant toute une semaine, l'expression "souper au lapin" remplace alors peu à peu celle de "souper du Lundi Perdu", surtout également si on ajoute des ingrédients supplémentaires à la recette de la salade tournaisienne ou si on accompagne le morceau de lapin de frites ou de croquettes alors que celui-ci doit toujours être servi avec des pommes de terre à la vapeur. Soucieux de ne pas dénaturer cette tradition, d'irréductibles tournaisiens continuent cependant à se réunir dans l'esprit d'autrefois au soir du lundi qui suit l'Epiphanie.

La tradition du carnaval a connu également une mutation mais celle-ci peut être qualifiée d'amélioration. En effet, moribond à la fin des années cinquante, le carnaval revit depuis vingt ans grâce à de jeunes bénévoles qui ont voulu lui redonner son lustre d'antan. Il se déroule désormais lors du week-end de la mi-carême. Dès le vendredi soir, les "confréries", dignes héritières des sociétés carnavalesques du siècle dernier, se réunissent pour participer à la "Nuit des Intrigues" ou autres spectacles de rues. Ceux-ci se déroulent chaque année dans un quartier différent de la ville, alliant spectacles, concerts, pyrotechnie et...joyeuses libations. Le samedi, la ville entière est livrée aux confréries et aux tournaisiens ou visiteurs qui souhaitent se déguiser sur un thème chaque année renouvelé. Du début de l'après-midi jusqu'à très tard dans la nuit, "les Mouques à miel", "les Monsignore", "les Schtroumpfs", "les Vampires" ou autres groupes déambulent dans les rues et se rassemblent à des points précis pour un hommage à la Naïade, au Pichou Saint Piat, pour le jet de pichous du haut du beffroi, pour brûler le roi Carnaval sur la Grand'Place ou pour ensuite aller, en fanfare, jusqu'aux rives de l'Escaut y disperser les cendres du géant débonnaire, symbolisant l'hiver qui s'en va.

Les kermesses sont désormais au nombre de deux, la principale, la "foire de septembre" a été rejointe dès 1933 par une "Foire de Mai". Depuis cinq ou six ans, les attractions foraines ont désormais pris place sur la Plaine des Manoeuvres pompeusement rebaptisée "Esplanade du Conseil de l'Europe", à la grande satisfaction des forains, mais les nostalgiques regretteront le cadre de la Grand'Place et les haltes aux terrasses des cafés pendant que tournaient les manèges, qu'une délicieuse odeur de "boules à l'graisse" se répandait sur le forum et que les chevaux de bois faisaient entendre leur concert d'orgue limonaire.

En juin, la Halle aux Draps n'accueille plus les élèves des écoles primaires de la ville pour les traditionnelles distributions des prix et en juillet, les couturières ne se rendent plus en cortèges joyeux à Froyennes pour fêter la Sainte Anne, l'apparition du zoning commercial et la création de la nouvelle chaussée de Courtrai ont eu raison de la Maison Mamour et du café du Pont Royal. Les cérémonies du 11 novembre sont suivies par une poignée de participants, les anciens combattants étant pratiquement tous disparus, les écoliers préfèrant profiter du jour de congé, la suppression du service militaire ayant eu raison des pelotons qui y défilaient.

A la lecture de tout cela doit-on penser que la ville de Tournai a définitivement tourné le dos à son passé ? Certainement pas, de nouveaux rendez-vous ont été donnés aux tournaisiens, de nouvelles traditions sont en train de naître, l'agenda des festivités est toujours bien garni. 

13:47 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, lundi perdu, carnaval, foire de mai, foire de septembre |

17/09/2007

Tournai : vie quotidienne d'antan (3)

Le Lundi perdu ou Lundi Parjuré. 

Le lundi qui suit l'Epiphanie est appelé à Tournai, le "Lundi Perdu" ou "Lundi Parjuré". Les historiens locaux font remonter l'expression de "parjuré" à l'époque des "plaids", assises judiciaires tenues par les seigneurs fonciers au temps de Charlemagne. On y prêtait alors serment en jurant sur les Saints. Taire une vérité était se parjurer. On dit également que l'un de ces plaids avait lieu le lundi qui suit l'Epiphanie et se terminait alors par un banquet. D'autres historiens, proches des milieux religieux, y voyaient le parjure des Rois Mages, après l'Epiphanie, eux qui avaient promis à Hérode de lui indiquer où se trouvait l'Enfant Jésus qu'ils cherchaient.

Ce jour du lundi Perdu, dans les usines, les ateliers ou les bureaux, on avait pris l'habitude de chômer et durant l'après-midi, le travailleurs faisaient la tournée des estaminets. Pendant ce temps, depuis la matinée, la maîtresse de maison s'affairait à la préparation du repas du soir. Un repas de Rois. Au menu, tout d'abord, "le lapin à z'orelles de beos", petite saucisse piquée de bâtonnets qui représentaient bien souvent les étrennes du boucher et qu'on savourait accompagnée de compote ou de la "salade tournaisienne". Celle-ci, prise parfois en deuxième plat, se compose toujours d'ingrédients trouvés au jardin à cette époque de l'année : mâche (salade de blé), chicons (endives), barbe de capucins, oignons cuits au four, quartiers de pomme, haricots blancs, pissenlits, cerneaux de noix, huile, vinaigre, sel et poivre.

De nos jours, on multiplie les composants en y ajoutant par exemple des betteraves rouges, des carottes râpées, on veut sans doute la rendre plus riche mais on ne fait que dénaturer la traditionnelle salade. Il faut se rappeler que le Lundi Perdu est fêté dans, pratiquement, toutes les familles et que s'il s'agissait d'un repas de roi, il était préparé par des personnes de condition modeste. Ensuite vient celui que tout le monde attend : "el lapin aux preonnes et aux rogins (lapin aux pruneaux et aux petits raisins secs). Ne dit-on pas que " A Tournai, pour bin faire ceulle fiète, l'ceu qui n'a pos d'lapin n'a rin" ( à Tournai, pour bien réussir cette fête, celui qui n'a pas de lapin n'a rien).

Le rongeur a bien souvent été acheté au marché du samedi à la Place Saint Pierre, où "Noirte-Gueule" et les autres marchands ambulants procédaient au "rétindache" (action de tuer) et au "décarcassache" (enlever la peau) des lapins. On avait alors mortifié les chairs en le laissant pendre, dehors, "a l'gelée" pour qui soit "bin raide et bin beon". A notre époque, cette façon de procéder a disparu. Il est difficile d'imaginer le parfum qui envahit alors la maisonnée quand, à la fin de l'après-midi, le lapin "dodine" (mijote) dans sa sauce, ses oignons, ses prunes et ses raisins dans laquelle on "touille" (mélange) de temps en temps pour éviter qu'il n'attache ! Il sera servi accompagné de pommes de terre cuites à l'eau, jamais de frites ou de croquettes, ce que font trop souvent les restaurants actuels qui se sont emparés de la tradition.

Au début de soirée, tout le monde passe à table, on a invité d'autres membres de la famille ou des amis. A la fin du XIXème et au début du XXème siècle, le coutume des réveillons n'était pas encore fort développée (on restait éveillé à Noël pour la Messe de minuit, la saint Sylvestre n'était pas encore entrée dans les moeurs). Mais cette soirée de "grand plucache" peut être considérée comme le réveillon tournaisien. La publicité des festivités de fin d'année nous invite désormais à célébrer ces fêtes et il y est dit " Tournai, la ville aux trois réveillons" ! Il faut avoir l'estomac costaud durant ces trois semaines dans notre cité.

Avant de débuter les agapes, on procède au tirage des billets des rois. Ceux-ci détermineront le rôle de chacun durant le repas. L'un sera le roi et chaque fois qu'il lèvera son verre, on invitera les autres convives à faire de même en s'exclamant "le roi boit", l'autre sera le fou et se passera le visage avec un bouchon noirci à la flamme, il y aura aussi le serveur chargé de remplir les verres, le valet, l'écuyer, le confesseur.... Une coutume qui a tendance à se perdre était la rédaction de petites formule humoristiques du genre : "Quand j'meonte el' rue Saint Martin, j'tiens m'panche à deux mains" ou encore " j'sus pus souvint au cabaret qu'à l'églisse", formules populaires qui provoquaient l'hilarité des convives par rapport à celui qui les avait tirées. En fin de repas, on dégustera la galette des rois en évitant d'y trouver la fève, petit personnage de porcelaine ou simple haricot ajouté par celui qui l'a confectionnée en fin de cuisson. On ira se coucher tard, demain les jeunes retourneront à l'école, les hommes au travail et la femme nettoiera le logis et accommodera les restes. 

06:46 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, lundi perdu, lundi parjure |