21/01/2015

Tournai : 1914-1918, l'Armistice !

Les Anglais ont délivré la cité des cinq clochers et depuis le 8 novembre, le drapeau belge flotte à nouveau sur l'Hôtel de Ville.

Le 9 novembre, trois ponts provisoires sont jetés par le génie anglais sur l'Escaut. Ils se situent à la hauteur de la rue du Cygne, de la rue des Carliers et face aux usines Carton. Les troupes traversent le fleuve. Les Tournaisiens quittent les caves dans lesquelles ils se sont réfugiés depuis la mi-octobre et constatent les dégâts. Ils sont ahuris par ce qu'ils découvrent.

Les rapports des curés de paroisse.

"L'armistice a été proclamé le 11 à 11 heures du matin donc à 11h, le 11 du 11e mois. Le 12, à 11 heures, un Te Deum impressionnant à la cathédrale, le 15 également, tout aussi impressionnant, rehaussé de la présence des Autorités militaires anglaises et du chant enthousiaste de la Brabançonne, de Vers l'Avenir et du jeu par l'orgue du "God save the Queen" (NDLR : il devait dire "God save the King" puisque depuis 1901, l'Angleterre était dirigée par un roi)". (rapport du curé Plaquet de l'église de la Madeleine).

"Lorsque les Anglais eurent libéré Tournai et que, après quelques jours, les habitants du faubourg de Lille purent y avoir accès, ils se trouvèrent devant des ruines désolantes. Plusieurs centaines d'habitants ne purent rentrer dans leurs demeures qui avaient été complètement détruites par l'ennemi ou rendues inhabitables par l'action de projectiles. Des vols très nombreux et très conséquents furent constatés un peu partout. Beaucoup d'habitants n'avaient plus ni logement, ni mobilier. Les ornements, les bannières... qui avaient été enlevées dans les sacristies furent retrouvées, quelques semaines plus tard, dans une maison que les Allemands avaient occupé seule depuis assez longtemps" (rapport du curé de la paroisse Saint-Lazare).

"Le village a fortement souffert (...) Durant la nuit du 8 au 9 novembre, par suite de l'explosion des mines placées près de l'estaminet de la chapelle Saint-Jean-Baptiste, route de Renaix, tout a disparu estaminet et chapelle. On me dit que tous les décombres et la statue ont servi à combler quelque peu le trou profond occasionné par l'explosion". (rapport d'Emile Debongnies, curé de Mourcourt).

"La population ne parvenant plus à se loger abandonne la commune : de 930 habitants en 1913, elle n'en compte plus actuellement que 550" (rapport de A.G. Laurent, curé de Ramegnies-Chin)

"A l'église, on n'a plus retrouvé dans les décombres que deux cloches intactes, la troisième plus petite a les oreilles cassées, elle devra donc être refondue. Les ornements de la sacristie ont été respectés; on a volé seulement un vieux missel antique de valeur et un petit reliquaire aussi de valeur qui servait à donner la relique de Saint-Maur, à vénérer, aux pèlerins". (rapport de O. Houzé, curé de Saint-Maur).

"Grand soulagement et grande émotion les premiers jours. Depuis lors (NDLR : rapport établi le 20 mai 1919) la situation se caractérise par la stagnation des affaires due surtout au manque de voies de communication et par la facilité avec laquelle on se prête à la soif du plaisir et des fêtes qui s'est emparée des armées occupantes. Beaucoup, aussi bien au point de vue de la justice et du respect de la propriété qu'au point de vue de  l'honnêteté des mœurs, semblent avoir perdu les notions des principes chrétiens". (rapport d'oscar Buisseret, curé de saint-Brice). 

La lecture d'autres rapports établis dans le courant de l'année 1919 laissent poindre chez beaucoup de religieux un certain pessimiste par rapport à l'avenir.

Paul Rolland aborde brièvement la situation de la ville au sortir de la guerre.

"Quelque heureux que fût le résultat général de la guerre, Tournai sortait meurtrie de la douloureuse aventure. La ville avait déjà connu des occupations d'une durée analogue en 1513-1519, en 1709-1715, 1745-1749 mais rien ne ressembla plus à celle de 1914-1918 que celle du XVIe siècle. Survenue quasi exactement 400 ans plus tôt, à l'issue d'une période de déficience analogue, celle-ci avait préludé à la fin d'une ère de l'histoire tournaisienne".

Il dénombre 384 victimes directes, ce nombre englobe les Tournaisiens morts sur les champs de bataille, en déportation ou lors des différents combats qui eurent lieu dans la ville. A cela doivent s'ajouter, les victimes des privations, de la grippe espagnole et des maladies diverses qui se propagent toujours en période de disette... Le nombre d'habitants qui approchait des 38.500 en 1914 était réduit à 35.720 en 1918. Sur le plan économique, les voies de communication par la route, le chemin de fer ou le fleuve étaient impraticables ce qui empêcha un redémarrage rapide de l'industrie. Le bassin calcaire fut particulièrement préjudicié et les filatures ne furent pas soutenues par le pouvoir politique, certaines émigrèrent dans la région de Mouscron et Roubaix.

Avant-guerre, la ville de Tournai possédait de nombreux moulins (à farine, à huile ou à cailloux). La plupart de ceux-ci fut transformée en observatoire par l'occupant. De nombreux moulins de la rive gauche ont été dynamités lors de la retraite allemande en octobre 1918.  Evoquons parmi ceux-ci :

- le moulin des Radis, situé à proximité du chemin 34, à Kain, démonté en 1915,

- le moulin Dorchy, situé en bordure de la chaussée de Douai, dynamité en 1918,

- le moulin Lagache, situé en bordure du Vieux chemin de Willems, détruit le 20 octobre 1918,

La guerre n'a pas résolu le problème de la misère qui prévalait avant son déclenchement. La mort d'un mari, d'un père ou d'un fils, les nombreuses destructions d'habitation, le pillage systématique des ressources par l'occupant allemand l'ont amplifiée. Des familles à l'abri du besoin en 1914 ont basculé dans la pauvreté.

L'année 1919 va être marquée par une vague d'arrestations d'habitants ayant eu des accointances avec l'ennemi (femmes maîtresses de soldats allemands, dénonciateurs, personnes ayant fourni des aides diverses à l'occupant...) ou s'étant enrichis de façon malhonnête par le marché noir et la fraude.

Les années suivantes vont être marquées par le souvenir. On rend hommage, le 21 août 1919, dans le quartier Saint-Jean où elle demeurait avant-guerre, à une héroïne tournaisienne, Gabrielle Petit, fusillée par l'ennemi, le 1er avril 1916.

Suite à une souscription publique un monument aux morts sera érigé, en 1922, entre les avenues Van Cutsem et des Frères Haeghe, sur le tracé de l'ancienne "Petite Rivière".

Le 24 août 1924, l'inauguration de l'ossuaire et le 19 juin 1925, celle de la statue du Géant de Vendée, rappellent désormais la résistance dont firent preuve les Territoriaux de Vendée.

Lors des élections de 1924, les Tournaisiens votent pour la liste emmenée par Edouard Wibaut, reconnaissance certaine de son attitude patriotique durant l'occupation, lui qui avait préféré la déportation que de fournir des listes de chômeurs ou de travailleurs tournaisiens. La création d'un cartel socialiste-libéral va néanmoins rejeter dans l'opposition celui que la population (parmi laquelle les femmes avaient eu le droit de vote pour les élections communales) avait plébiscité dans les urnes. La politique politicienne reprenait ses droits !

La vie quotidienne reprend également son cours, la solidarité affichée au lendemain de la guerre s'estompe peu à peu. La page des faits divers des journaux se remplit, de nouveau, de larcins, de vols, de crimes ou de meurtres, des actes bien souvent perpétrés dans la sphère familiale, conséquences d'infidélités dans les couples, d'oisiveté, d'ivrognerie ou de jalousie. La guerre avait amené une décadence des mœurs, une frivolité nouvelle. Rien ne serait plus jamais comme avant !

Voici que s'achève ce long récit concernant la guerre 1914-1918 à Tournai. Il a été entamé le 14 avril 2014, il a permis de découvrir les écrits du major-Médecin Tournaisien Léon Debongnies, le témoignage du Général français Antoine de Villaret, témoin direct des évènements du 24 août 1914, la vie des tournaisiens sous l'occupation et l'armistice du 11 novembre.

Je remercie ceux et celles qui ont, de près ou de loin, collaboré à la réalisation de cette tranche d'Histoire tournaisienne : 

Mme Claire de Villaret, arrière-petite-nièce de l'officier français, Melle Jacqueline Driesens, Mme Aline Debongnies et les membres de la famille du Major-Médecin Léon Debongnies, Mrs. Charles Deligne et Jacques de Ceuninck.

Voici les sources consultées tout au long du récit :

"Manuscrits du Major Médecin Léon Debongnies" écrits quotidiennement du 1er août 1914 au 24 octobre 1914, date de sa mort sur le champ de bataille - "Relations des combats des Territoriaux de Vendée, le 24 août 1914" écrits lors de son emprisonnement à Thorgau par le général Antoine de Villaret - "Echos de la guerre 1914-1918 dans un semainier de l'église de la Madeleine", par Jean Dumoulin, Archiviste de l'Evêché et du Chapitre cathédral de Tournai et Jacques Pyckes, chercheur qualifié au F.N.R.S, archiviste adjoint du Chapitre cathédral de Tournai, Tome III des Mémoires de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Tournai, 1982 - "Tournai 1914-1918, Chronique d'une ville occupée, édition des souvenirs d'Alexandre Carette-Dutoit" par Jacqueline Delrot, Licenciée en Histoire de l'Université de Liège dans les mémoires de la Société royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai - "Notes relatives aux quinze moulins à vent des faubourgs de Tournai au XIXe siècle " par Ghislain Perron, Mémoires de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Tournai, tome X paru en l'an 2000 - "La Grande Guerre sous le regard de l'élite tournaisienne occupée, contribution à la culture de guerre" par Céline Detournay, étude publiée dans les Publications extraordinaires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai, tome IX en 2003 - "Histoire de Tournai" par Paul Rolland, ouvrage publié chez Casterman en 1956 - "Comment la population du Grand Tournai a vécu la guerre 1914-1918", soixante-huit rapports inédits de prêtres et religieux de l'époque, par Thierry Bertrand (+) et Jacques Pycke, ouvrage paru dans la collection Tournai, Art et Histoire en 2014 - "Au nom de tous les Nôtres, 1914-1918, tranch(é)es de vies de Tournai et d'ailleurs" ouvrage collectif édité par les Ecrivains publics de Wallonie Picarde en août 2014 - "Le Courrier de l'Escaut " éditions parues durant le premier conflit mondial.

S.T. janvier 2015.

 

10:52 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, guerre 1914-1918, de villaret, debongnies, armistice |

14/01/2015

Tournai : 1914-1918, quatre années d'occupation (5)

A la date du 1er janvier 1917, voici déjà vingt-sept mois que les troupes allemandes occupent la cité des cinq clochers. Une occupation qui s'est soudainement durcie avec le passage de la ville en "zone-étape". Le Tournaisien se doute que l'année qui commence sera encore très difficile, mais il ne sait pas à quel point !

Les conditions de vie se dégradent encore et toujours.

En ces premiers jours de janvier, les condition atmosphériques viennent aggraver la situation. Les pluies abondantes de la fin décembre ont gonflé les rus et les ruisseaux jusqu'à les faire déborder. Le village de Warchin, le faubourg Morelle mais aussi d'autre faubourgs voient une grande partie de leurs habitations sous eau. Bientôt la pluie sera remplacée par le froid et la neige. De terribles conditions qui coûteront la vie aux plus faibles, aux plus exposés. Entre le 1er et le 7 février, on dénombre 49 morts rien qu'en ville, c'est, selon Alexandre Carette, cinq à six fois plus que la moyenne habituelle en cette période de l'année.

Au même moment, de nouvelles restrictions sont apparues, elles touchent cette fois l'électricité. Dès 17h30, la ville est plongée dans la plus lugubre obscurité. Les seules habitations brillamment éclairées sont celles occupées par les officiers allemands. Pour ceux-ci aucune restriction, bien au contraire, on éclaire et on chauffe sans regarder à la consommation. Les Tournaisiens, quant à eux, ont été obligés de ressortir des appareils dont ils ne se servaient plus depuis longtemps, tels les "crachets", ces lampes à huiles dégageant de la fumée et une odeur très prononcée et les bonnes vieilles bougies. Comme ces produits ont eux aussi tendance à se raréfier, le plus souvent, on s'éclaire en ouvrant le couvercle du poêle, à la lueur dansante des braises, ce qu'on appelle "les soirées à l'écrienne" et on va se coucher tôt !

"L'Œuvre des Vieux Souliers" présidée par l'ancien bourgmestre, Victor Carbonnelle, récolte des vieilles chaussures souvent fort usées qu'elle répare pour les distribuer aux nécessiteux. Elles sont récoltées à domicile ou bien déposées au 14 de la rue de l'Athénée, à la rue de Cologne chez M. Dechaux, à la rue Royale à la Taverne française ou encore chez Mr. Carpentier, à la rue Fauquez.

La presse propose également des solutions pour venir en aide à une population démunie, on découvre ainsi cette suggestion :

"Comme il devient difficile de trouver des sabots en raison du manque de bois pour leur confection, on propose aux responsables communaux de faire abattre les deux rangées d'arbres, de taille inégale, à la chaussée de Lille et à la chaussée de Douai. Le bois servirait d'une part à la fabrication des sabots et, d'autre part, à la confection de fagots qu'on pourrait acquérir au magasin communal".

Les diverses réquisitions effectuées par l'occupant sont si régulières et si importantes qu'elles épuisent désormais les ressources de la commune, Alexandre Carette qualifie ce régime de retour à l'esclavage et au servage.

Le Tournaisien écrasé par l'occupant allemand.

En février, les "Boches" pratiquent la saisie des téléphones et des fils de fer, interdisent également, sans qu'on en connaisse la raison, la culture des trèfles, la saillie des juments et ordonnent la castration des chevaux.

Le 6 avril, l'occupant impose l'heure allemande, chaque horloge est avancée d'une heure (NDLR : il s'agit de l'heure toujours en application, à notre époque, durant l'été).

Le 16 avril, en la cathédrale Notre-Dame, un obit solennel est célébré pour le repos de l'âme des soldats tournaisiens tombés au champ d'honneur.

Le 7 mai, de nombreux Tournaisiens passent devant le conseil de guerre instauré par l'occupant. Beaucoup sont condamnés à des amendes mais onze d'entre eux dont les noms seront placardés le 7 juin sont condamnés à des peines d'emprisonnement allant de 2 mois à 2 ans. Il s'agit de François Mondo, joaillier, 62 ans, du Baron del Fosse et d'Espierres, propriétaire terrien, 48 ans, de Paul Brasseur, ingénieur, d'Henri Leroy, séminariste, 23 ans, de Marie Landrien, fille d'un cabaretier, 29 ans, de Victor Richeling, ébéniste, 51 ans, d'Edmond Carbonnelle, tourneur en fer, 37 ans, de Victor Honoré, rentier, 67 ans, de Victor Bail, horloger, 54 ans, de Joseph Devred, étudiant ingénieur, 21 ans et de Victor Masure, père jésuite, 52 ans. 

D'autres Tournaisiens se dressent contre l'occupant : Gabrielle Petit et Louise de Bettignie (cette dernière est originaire du Nord de la France mais habitant Tournai), elles collaborent à des service d'espionnage (NDLR : voir les articles que nous leur avons consacrés).   

Le 22 mai, les Tournaisiens sont confinés chez eux, dès 7h du matin, avec interdiction de sortir avant 13h. Le Kaiser Guillaume arrive en gare à 8h00, traverse la ville et, au boulevard Bara, pratiquement à hauteur de la rue Prévot (NDLR : actuelle rue Jean Noté), remet 600 décorations aux soldats et officiers. Il quitte la ville en fin de matinée après avoir visité la cathédrale.

Ce même jour, dans le courant de l'après-midi, une petite escadrille d'avions survole la ville. Une déflagration est perçue par les habitants, une bombe vient d'exploser à proximité de l'église Sainte Marie-Madeleine. Une dame qui se trouve dans le corridor de sa maison est atteinte par des éclats et décède moins d'une heure plus tard. Elle laisse quatre enfants en bas-âge. Quatre personnes sont également blessées à des degrés divers, une cinquantaine de maisons sont endommagées, les vitraux de l'église sont brisés.

La baisse de la moralité publique.

Les rapports des curés de paroisse font état d'un abaissement alarmant du sens moral, celui-ci est constaté tant chez les bourgeois que chez les ouvriers. Certains bourgeois ont des complaisances coupables envers l'ennemi, exercent un trafic avec sa complicité ou travaillent volontairement pour l'occupant. De nombreuses femmes et jeune filles se compromettent avec des soldats allemands et deviennent leurs "mascottes" (NDLR : terme encore utilisé à l'époque pour désigner ce qu'on nomme aujourd'hui une maîtresse). Chez les ouvriers, l'oisiveté (NDLR : mère de tous les vices comme il est dit) et la paresse les amènent à l'ivrognerie, à la fraude et au vol. Des domestiques volent leurs patrons comme dans une ferme à Esplechin. On assiste également à des règlements de compte ou à des actes de mauvais gré édicté par la jalousie. Ainsi, en juillet 1917, dans un jardin ouvrier du faubourg Morelle, une main malveillante coupe une centaine de plants de tabac et les abandonne sur le jardin, simple plaisir de nuire à autrui ?

Tracasseries, vexations, nouvelles condamnations.  

Un avis du commandant d'étape, le sinistre Hoppfer, stipule que la population ne peut se permettre aucun écart de conduite, que les soldats cantonnés chez l'habitant doivent être traités, à tous points de vue, mieux que les étrangers et les belges, quels qu'ils fussent. Alexandre Carette rapporte à ce sujet l'incident suivant qui s'est déroulé aux magasin Van Rolleghem. : un soldat allemand souhaite obtenir des bretelles, mais trouve le prix de celles qu'on lui présente beaucoup trop élevé. La vendeuse lui dit simplement :

"J'en ai à plus bas prix".

Elle sera condamnée parce que le "Boche" a compris ou a feint comprendre le mot "saloperie".

En juillet, septembre et octobre, huit civils sont convaincus d'espionnage et fusillés dans l'enceinte de la caserne d'infanterie (NDLR : actuelle caserne Ruquoy ou existe toujours un mémorial à l'endroit appelé "mur des fusillés") parce qu'ils ont osé braver l'ennemi. Parmi eux deux femmes, Flore Lacroix et Georgine Danel et un jeune homme d'à peine dix-sept ans, Léon Marlot de Roubaix.

D'autres vont échapper à la mort, voici deux récits collectés dans les rapports des prêtres de paroisses :

"Henri Papegay et Irma François de Kain, cultivateurs, ayant recueilli des pigeons voyageurs lancés en parachute par les alliés, furent arrêtés, ainsi que leur fils René, âgé de 15 ans. Convaincus d'espionnage pour avoir lâché les pigeons après avoir rempli la feuille de renseignements qui leur était attachée, ils furent condamnés à mort et leur fils à trois ans de prison, le 9 décembre 1917. Grâce à l'intervention de plusieurs personnes et à la supplique adressée par la duchesse d'Arenberg à l'empereur Guillaume, ils seront graciés en février 1918 et envoyés en forteresse" (rapport du curé de la paroisse Notre-Dame de la Tombe à Kain).

"Le bourgmestre d'Orcq, Mr. Ghislain, fut expulsé du village, de septembre à décembre 1917 pour avoir allumé un feu afin de brûler des déchets et l'avoir laissé couver toute la journée. Celui-ci s'est réactivé en soirée en raison du vent. Des aviateurs anglais ont bombardé le champ d'aviation allemand situé à proximité". Les Allemands y voient un lien de cause à effet, ce feu avait été allumé volontairement pour guider les alliés" (rapport du curé du village d'Orcq).

"Une Kommandantur est installée à Templeuve en novembre 1917, à partir de ce jour, il n'y a plus de communications possibles pour les habitants avec les villages voisins de Blandain, Ramegnies-Chin et Bailleul" (rapport du curé de Templeuve).

Une troisième année complète d'occupation se termine, les Tournaisiens se demandent ce que va leur réserver l'année 1918.

(à suivre)

(sources : "La Grande Guerre sous le regard de l'élite tournaisienne occupée" de Céline Detournay, étude parue dans le tome IX des Publications extraordinaires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai en 2003 - "Comment la population du Grand Tournai a vécu la guerre 1914-1918" de Thierry Bertrand et Jacques Pycke, ouvrage paru en 2014 - "Au nom de tous les Nôtres" ouvrage collectif publié par les Ecrivains publics de Wallonie picarde en août 2014 - Les éditions du "Courrier de l'Escaut" parues en 1917. Je remercie également Mme Jacqueline Driesens et Mr. Jacques De Ceuninck pour les documents ou renseignements fournis).

S.T. janvier 2015.

26/07/2014

Tournai : 1914-1918, les carnets du Major-Médecin Léon Debongnie (4)

Inexorablement, l'ennemi, mieux armé, approche de Bruxelles.

Après les combats de Loxbergen, la longue marche reprend, les troupes traversent Waenrode, Keersbeek, Putte, Wavre Notre-Dame. Par petites étapes, les soldats belges se replient vers la position retranchée d'Anvers. Plus de 200.000 soldats allemands poussent l'armée belge vers la mer.

Le régiment des Guides du Major-Médecin Léon Debongnie arrive le 20 août à Wijneghem, à proximité d'Anvers, il est désormais abrité par les forts qui protègent la cité portuaire. Le médecin militaire tournaisien note que la première phase de la campagne, débutée trois semaines plus tôt, est terminée.

A ce moment, l'habitant de la cité des cinq clochers se berce peut-être encore d'illusion, la presse relate des victoires de l'armée belge à Diest et à Eghezée. Afin d'entretenir le moral de la population, il y a certainement une volonté de faire croire que la progression de l'ennemi est bien contenue. On dit même qu'un dépôt de prisonnier allemands, le troisième en Belgique, sera établi à Tournai. En réalité, la ville de Liège est occupée par les troupes de l'empereur Guillaume et de nombreux habitants ont été pris en otages. L'ennemi continue sa progression à travers le pays !

Très rapidement, cependant, les informations vont prendre une note plus inquiétante, on commence à parler de la barbarie allemande, les prisonniers sont tués, les blessés achevés, des enfants et des vieillards sont massacrés, on brûle les corps des suppliciés... Les teutons ne respectent pas les "lois" de la guerre, pour eux, tout individu qui croise leur chemin est un ennemi qu'il faut éliminer.

Ma grand-mère paternelle qui avait 15 ans à l'époque me racontait souvent qu'au sein de sa famille on craignait les cavaliers allemands, les sinistres uhlans, s'adonnant aux pires exactions contre la population civile. Elle utilisait l'expression : "des diables montés sur des chevaux arrivant au grand galop dans un bruit d'enfer", la description se passe de commentaire. Les premiers seront aperçus à Tournai le 22 août, ils se sont rendus à l'hôtel de ville où le bourgmestre leur a déclaré que Tournai était une ville ouverte.

A Wijneghem, les troupes belges ne restent pas retranchées, l'armée tente quelques sorties offensives auxquelles participe la cavalerie.

La capitale est aux mains des Allemands.

Le 20 août, les Allemands entrent à Bruxelles. Le 25, le régiment de Léon Debongnie quitte la région anversoise et prend la direction de Louvain. Il passe la nuit à Tremelo, le lendemain, les hommes franchissent le Démer à Werchter. Les envahisseurs sont déjà arrivés à Louvain, des combats s'engagent, "les balles sifflent à nos oreilles" note le Major-Médecin, le commandement décide d'une retraite vers Wijneghem. "Lamentable " commente le Major-Médecin.  

Les Tournaisiens redoutent l'arrivée de l'ennemi.

Que se passe-t-il durant ces jours à Tournai, cette ville dont le médecin militaire est originaire ?

Le 21 août, la presse relate les déclarations d'un voyageur qui, ayant pris le train pour Bruxelles, a aperçu des uhlans allemands à Hal. Vers 9h, un avion ennemi survole la ville des cinq clochers, probablement en mission d'observation. Deux individus pauvrement vêtus sont arrêtés au faubourg Morelle, les pauvres gens qui avaient été pris pour des espions étaient tout simplement deux braves cheminots.

Le bourgmestre Stiénon du Pré fait placarder l'avis suivant :

"Il ne paraît pas impossible que les troupes allemandes envahissent TOURNAI, je viens faire appel au calme et au sang-froid de la population, si cette éventualité malheureuse se présentait, Les TOURNAISIENS se garderont de toute panique et de tout affolement. L'Administration Communale restera à son poste.

L'envahisseur n'a pas le droit de traiter les habitants paisibles en ennemis, il ne peut les soumettre à des traitements violents. Il n'en serait autrement que s'ils commettaient des actes d'hostilité.

Il ne peut légitimement porter atteinte ni à l'honneur des familles, ni à la vie des citoyens.

Il doit respecter l'exercice du culte et les convictions religieuses ou philosophiques des habitants.

Il lui est interdit de confisquer les biens et les propriétés privées.

Tenez vous en garde contre les entraînements que pourrait vous suggérer votre patriotisme et surtout contre les espions et agents étrangers provocateurs qui cherchent à recueillir des renseignements et à fomenter des manifestations dont on pourrait tirer prétexte pour vous persécuter et vous rançonner.

Tous les citoyens, grands et petits, doivent s'abstenir de tout acte d'hostilité, de tout usage d'armes, de toute intervention quelconque dans les combats et rencontres.

CONCITOYENS,

Souvenez-vous que le vrai courage est dans la maîtrise de soi. Quoiqu'il arrive, écoutez la voix de votre Bourgmestre, soyez confiants dans l'Autorité communale qui ne cessera jamais de vous aider et de vous défendre.

Que Dieu protège la Libre Belgique et son Roi !                                            Baron Stiénon du Pré

Se berce-t-on d'illusions quant au respect des lois de la guerre par  la soldatesque allemande ?

Le bourgmestre tournaisien croit encore en l'esprit chevaleresque des militaires, mais on n'est plus au temps de la guerre en dentelle, on ne s'exclame plus comme à Fontenoy "Messieurs les Anglais, tirez les premiers", le soldat allemand ne fait pas dans la dentelle, il fait même preuve d'une violence inouïe. Sur la ligne de feu, les Allemands utilisent les habitants comme boucliers humains comme le décrit Henri Pirenne dans son Histoire de Belgique. Les 20 et 21 août, on dénombre 211 victimes civiles (hommes, femmes et enfants) à Andenne, 665 à Dinant et 173 à Aarschot près de Louvain.

L'ennemi est maintenant à moins de 20 kilomètres de la ville.

La Garde civique licenciée !

Les chasseurs à pied de la Garde civique tournaisienne reviennent de Mons, le samedi 22 août. Les hommes qui la composent ne sont pas reconnus comme des troupes régulières, en cas de reddition, ils risquent d'être considérés comme déserteurs.

Un avion allemand survole la ville vers 8h40 et se dirige vers Douai. On rapporte qu'il aurait été abattu au-dessus d'Orchies.

Alors que Léon Debongnie soigne de nombreuses victimes d'affrontements dans la plaine de Flandre, les Tournaisiens ne savent pas encore qu'un terrible combat va avoir lieu moins de 48 heures plus tard sur le territoire de la commune, un épisode sanglant, oublié des historiens et que nous allons vous conter en mémoire de ceux qui y participèrent et y perdirent la vie. 

 (à suivre).

(sources : voir articles précédents)

S.T. Juillet 2014.

09/07/2014

Tournai : 1914-1918, les carnets du Major-Médecin Léon Debongnie (1).

Il y a cent ans !

Alors que l'Europe va commémorer le centenaire d'une des plus grandes tragédies de l'Histoire, le premier conflit mondial de 1914-1918, le Tournaisien va se souvenir des événements qui marquèrent ces quatre années à l'ombre des cinq clochers. Diverses manifestations et expositions vont rappeler aux jeunes générations, le sacrifice de héros qui se sont battus jusqu'à perdre la vie ou ont été gravement mutilés afin de préserver notre liberté et l'intégrité de la patrie.

Le contexte général.

On ne peut évoquer pareille tragédie sans analyser le contexte général. A-t-il éclaté soudainement comme un orage qui se développe dans un ciel d'azur au soir d'une journée ensoleillée ? Y-a-t-il eu, comme dans une tragédie du théâtre antique, la mise en place de divers éléments qui ne pouvaient que conduire à son apparition ? Pouvait-on se préparer à affronter pareil drame ? Il est facile de réécrire l'Histoire quand les faits se sont déjà produits ! L'historien ne peut qu'acter divers signes qui lui apparaissent comme prémonitoires.

La situation mondiale au début du XXe siècle.

Il y a cent ans, l'information ne circulait pas à la vitesse de la lumière comme c'est le cas actuellement. Il faut imaginer qu'il n'y avait ni internet, ni télévision, ni téléphone mobile. Il faut se rendre compte que la presse n'était lue que par la bourgeoisie et que la grande majorité du peuple s'intéressait avant tout à l'actualité locale, à ce qui faisait son quotidien. Aussi peu de personnes étaient au courant de la "Guerre des Boers" qui se termina en 1902 et se déroulait en Afrique du Sud, peu de gens avaient appris la guerre russo-soviétique qui débuta en 1904 par l'attaque, sans déclaration de guerre préalable, de la flotte russe à Port Arthur par la marine japonaise, tout au plus certains furent attentifs à la guerre balkanique de 1912 et 1913, qui trouva son origine dans la fragmentation politique et ethnique décrétée par le Congrès de Berlin de 1878, une décision lourde de conséquences qui a donné naissance au terme "balkanisation". Quand bien même aurait-il suivi cette actualité, l'habitant de la cité des cinq clochers, se serait très certainement dit que tout cela semblait bien lointain et aurait peut-être pensé : "tant qu'on se bat là-bas...".

La "Belle Epoque".

Les Tournaisiens comme les autres habitants de l'Europe occidentale, se berçaient d'illusions. Après tout, on lui répétait qu'on vivait la "Belle Epoque". Après la guerre entre la Prusse et la France de 1870 qui eut des répercussions jusque dans la cité de Clovis, l'Europe connut une importante dépression économique qui dura seize longues années (1870-1896). Au moment de l'entrée dans le XXe siècle, on assiste alors à un renouveau sur le plan social, à un développement incroyable au niveau économique, à l'apparition de nouvelles technologies : l'invention de l'éclairage domestique, la naissance de la T.S.F et du cinéma, la sortie des premières automobiles (en 1900, on dénombre plus de 1.100 véhicules automobiles et près de 300 motos sur les routes du Royaume), l'essor de l'aviation... L'année 1900 sera marquée par l'exposition universelle de Paris, la cinquième depuis 1885 à être organisée dans la ville-lumière.

Le terme la "Belle Epoque" pourrait donc suggérer que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes comme aurait dit Aldous Huxley. Pas si vite, la Belgique vit au rythme de grandes grèves souvent réprimées dans le sang : ouvriers du verre et mineurs en 1900, dockers d'Anvers en 1901, diamantaires à Anvers en 1904, ouvriers du textile en 1905... mais aussi de grands mouvements sociaux qui paralysent le pays afin de réclamer la révision de la Constitution et le suffrage universel. L'annexion du Congo en 1908 ne se passe pas dans la sérénité, la question flamande fait son apparition et débouche sur la flamandisation de l'enseignement, premier épisode d'une saga qui va exacerber les relations entre les deux communautés jusqu'à ce jour.

A Tournai non plus, la situation n'est pas des plus florissantes. Ses enfants avaient peu à peu déserté la cité pour courir fortune ailleurs, comme le firent Rogier de le Pasture et Jacques Daret jadis. Les capitaines François Bergé et Stanislas Poutrain, volontaires locaux de 1830, et le lieutenant Auguste Molle, prirent part à l'expédition du Portugal des "Tirailleurs belges "(1834). Le capitaine Crespel participa à l'expédition internationale africaine de 1877 et perdit la vie à Zanzibar. La Manufacture de Tapis, un des fleurons de l'industrie locale ferma ses portes en 1887. La Manufacture de Porcelaine arrêta sa fabrication en 1891... La Belle Epoque dans la cité scaldéenne fut marquée par un sérieux déficit de notoriété tant sur le plan national qu'international. 

Le début de la fin.

Le 28 juin 1914, à Sarajevo, l'archiduc héritier François-Ferdinand d'Autriche et son épouse sont abattus dans un attentat perpétré par le serbe Princip. Dès la mi-juin 1914, le gouvernement belge dirigé par Mr. de Broqueville avait pris conscience d'une menace qui pesait sur notre pays et pouvait mettre sa neutralité en danger. Il avait décide de porter à 33.000 recrues le contingent annuel de l'armée. Le 28 juillet, encouragé par l'empereur allemand Guillaume II, l'Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie déclenchant l'entrée en jeu du système des alliances. Le 31 juillet à 19h, le roi Albert 1er décrète la mobilisation générale. Les classes à partir de 1901 sont rappelées et le contingent passe ainsi à 200.000 hommes. En guerre contre la France, le 3 août, l'Allemagne adresse un ultimatum à la Belgique, violant sa neutralité, elle décide de passer par son territoire sous prétexte de contenir une attaque des troupes françaises qui marcheraient vers Namur. La folie de quelques dirigeants avides de pouvoir, soucieux d'expansionnisme va faire basculer le monde dans la plus terrible des guerres. Un conflit pendant lequel on utilisera pour la première fois les armes chimiques (Ypérite ou gaz moutarde), durant lequel l'aviation militaire d'abord chargée des reconnaissances et ensuite entrant dans le combat fera son apparition, un conflit marqué par la sauvagerie de ses acteurs allemands comme pourront le constater les Tournaisiens dès le mois d'août 1914. 

C'est cette histoire que nous découvrirons grâce aux écrits laissés par le Major-Médecin Tournaisien Léon Debongnie, témoignage d'un homme qui m'a été transmis par sa famille que je remercie.

(sources des articles concernant ce sujet : "Chronique de la Belgique", ouvrage paru en 1987 - "Tournai 1914-1918, Chronique d'une ville occupée", édition des souvenirs d'Alexandre Carette-Dutoit par Madame Jacqueline Delrot, licenciée en Histoire, paru en 1989 dans le tome VI des Mémoires de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Tournai -  "Histoire de Tournai" de Paul Rolland, ouvrage paru en 1957 - " La Grande Guerre sous le regard de l'élite tournaisienne occupée" par Céline Detournay, étude parue dans le tome IX des Publications extraordinaires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai en 2003 - "le Courrier de l'Escaut"- "Documents" laissés par le Major-Médecin tournaisien Léon Debongnie transmis par la famille).   

 

16/05/2014

Tournai : 1914-1918, les acteurs d'une tragédie (3)

Comme souvent lorsqu'un pays est plongé dans la tourmente, nombreux furent les Tournaisiens qui se comportèrent en héros lors de ce premier conflit mondial. Issus des milieux les plus modestes jusqu'aux plus aisés, des hommes et des femmes démontrèrent leur appartenance au pays et luttèrent, dans le secret souvent, jusqu'à donner leur vie, pour sauvegarder son intégrité territoriale et la liberté de ses habitants. Peu nombreux, hélas, sont encore ceux qui se sentent redevables de gratitude à leur égard.

Mes recherches m'ont permis de rencontrer Mr. José Van Hulle qui s'est donné pour mission d'être un "passeur de mémoire" et à ce titre rencontre les jeunes générations et les invitent à participer aux cérémonies du souvenir. Celui-ci m'a brièvement conté l'histoire de Léon Desobry, un nom bien connu à Tournai puisque la famille est à la tête d'une biscuiterie renommée depuis plusieurs générations.  

Léon Desobry ou "l'appel du front".

Léon Desobry avait à peine 17 ans (il était né en 1897) lorsqu'éclata le premier conflit mondial. Malgré son jeune âge, il n'hésita pas un seul instant à s'engager dans l'armée dans le but de servir la patrie. Il voulait rejoindre ses frères ainés, Albert et Henry, enrôlés au début de la guerre. Bien qu'il fut désireux de rejoindre au plus vite le front, Léon Desobry fut engagé comme interprète auprès de l'armée anglaise. Son désir de rejoindre le front le fit envoyer à Fécamp pour y recevoir un formation de combat à l'arme blanche. Il réussit celle-ci et fut, de ce fait, promu au grade de sergent, on lui proposa de devenir instructeur pour les jeunes recrues mais son souhait initial n'avait pas changé.

C'est au grade de caporal qu'on le retrouva alors sur le front de l'Yser où il va multiplier les actes de bravoure comme l'attaque d'un bunker allemand sous le feu du bunker voisin ou encore l'approche des lignes ennemies pour comprendre la raison des mouvements des troupes allemandes (il découvrit, à cette occasion, que l'ennemi utilisait la technique des fausses haies mobiles qui lui permettait d'approcher sans se faire remarquer des tranchées alliées). Le commandement ne sachant pas quel régiment se trouvait face au sien, Léon Desobry n'hésita pas à s'approcher de la tranchée ennemie, à sauter dans celle-ci, à tuer au couteau un soldat et, avec l'aide de compagnons, à ramener sa dépouille pour identification.

Vers la fin de la guerre, dans la forêt de Houthust dont nous aurons l'occasion de reparler,  lorsque son régiment, le 23ème de ligne, lança une offensive, il fut gravement blessé recevant quatre balles de mitrailleuse, deux dans le bras et deux dans le bassin. Laissé pour mort par les brancardiers qui passèrent près de lui, il faut sauvé, in extrémis, par ses deux frères partis à sa recherche. Evacué sur La Panne, il fut veillé, la première nuit, dans la chapelle des Pères Oblats par la reine Elisabeth, l'épouse du roi Albert 1er. Quand son état le permit, il fut transféré et hospitalisé à Ypres où il resta deux ans. 

Entretemps la guerre avait pris fin, revenu à la vie civile, il partit pour Bruxelles où il donna des cours d'anglais au collège Cardinal Mercier. C'est là qu'il rencontra Marguerite qui deviendra son épouse et lui donnera huit enfants. Léon Desobry est mort en 1973, à l'âge de 76 ans.

Herman Planque, le "roctier inébranlable".

Cet habitant d'Allain, petit hameau situé aux portes de la cité des cinq clochers, était né le 3 mars 1890 à Lille (F). Il exerçait la profession d'ouvrier carrier, plus communément appelé "roctier" dans le Tournaisis. Un dur labeur car ce "chaufournier-défourneur" était la personne qui déchargeait la chaux-vive des fours dans des brouettes en tôle, seul élément capable de résister à la très forte chaleur.

Dès la première année de guerre, l'occupant allemand s'attela à réquisitionner les matières premières mais aussi les outils des entreprises. Des usines furent entièrement vidées de leur matériel qui prit le chemin de l'Allemagne. Les entreprises ainsi dévalisées furent incapables de produire et des centaines d'ouvriers se retrouvèrent, du jour au lendemain, à la rue. Le but de l'ennemi au travers de ce "butin de guerre" était d'enrichir l'Allemagne tout en appauvrissant le pays occupé et surtout de mettre à disposition des usines allemandes de la main d'œuvre.

A Tournai, l'orstkommandant Schuster organisa, dès 1916, de nombreuses rafles parmi les ouvriers au chômage. Le 18 octobre, les soldats allemands frappèrent à la porte de la petite maison occupée par Herman Planque à Allain et l'emmenèrent de force rejoindre 180 autres travailleurs réquisitionnés comme lui. Dans des wagons de marchandises, ces hommes prirent le chemin de Fresnes-les-Condé (Nord de la France) avant d'être conduit à Prémontré. C'est à Sainte-Beuve qu'Herman Planque fut transféré. Là, il refusa obstinément de se mettre au service de l'ennemi.

Décrit comme un homme athlétique, résistant à la douleur, il fut alors torturé et subit de nombreuses privations qui eurent tôt fait de le transformer en "loque humaine". A l'agonie, il fut ramené à Tournai, le 27 avril 1917 où il mourut deux jours plus tard. Il avait 27 ans.

Devenu le symbole de la résistance passive à l'ennemi, son nom a été donné à place du hameau d'Allain. Sur la plaque on peut lire : "place Herman Planque, symbole de la résistance patriotique, qui mourut en martyr plutôt que de travailler pour l'ennemi". Un monument a été également érigé à sa mémoire, un bloc de pierre porte la mention : "Herman Planque 1890-1917 - ils ne feront jamais branler un "roctier", mots qu'il a prononcé à la veille d'être emmené pour le travail obligatoire.

(sources : Léon Desobry, du 23e régiment d'infanterie, récit écrit par Albert son fils, indiqué par Mr. Jose Van Hulle que je remercie (voir ce récit complet et photos sur internet) - "Biographies tournaisiennes des XIX et XXe siècles" de Gaston Lefebvre et articles parus dans la presse locale concernant Herman Planque).

S.T. mai 2014

 

21/04/2014

Tournai : 1914-1918, chronique d'un conflit annoncé !

 

La fin d'une époque.

Lorsque le monde aborde la seconde décade du XXe siècle, il s'éloigne, chaque jour davantage, de cette période particulièrement heureuse du début de siècle qu'on retiendra sous le nom de "Belle Epoque".

En suivant l'évolution de la ville de Tournai entre 1860 et 1910, nous avons, en quelque sorte, planté le décor dans lequel le drame se jouera bientôt. Il est maintenant temps de s'intéresser aux évènements qui se déroulent au-delà de nos frontières et dont nous allons finir par subir les conséquences.

Les premiers frémissements.

Dès l'année 1910, un observateur attentif va commencer à noter des faits qui traduisent un net regain de tension sur la planète. Le 4 novembre, on assiste à l'entrevue de Postdam entre le Tsar Nicolas II et l'empereur Guillaume en vue de garantir la paix. Notre observateur se dit peut-être que si on veut la garantir, c'est qu'il y a des soupçons qu'elle soit en danger !

Le 1er juillet 1911, les Allemands envoient la canonnière "Panther" dans le port marocain d'Agadir afin de protéger ses intérêts dans la région. Notre observateur va interpréter ce fait par une démonstration de force armée au lieu du traditionnel recours à la diplomatie !

Le 29 septembre 1911, le mot "guerre" refait son apparition dans l'actualité internationale puisque l'Italie la déclare à l'empire ottoman suite à l'occupation de la région de Tripoli et de la Cyrénaïque.

Le 5 octobre, les Italiens s'emparent de Tripoli et ensuite de Benghazi, la paix entre les belligérants sera signée un an plus tard, le 18 octobre 1912, et l'Italie obtiendra la Tripolitaine et la Cyrénaïque. Notre observateur acte qu'un foyer de vive tension est soudainement apparu à la surface du globe.

Pourtant au début de l'année 1913, personne ne croit encore à la possibilité d'une guerre qui éclaterait en Europe et encore moins à un conflit mondial. Cependant durant cette année, un peu partout la violence va monter en puissance. Le 13 avril, un attentat est commis à Madrid par un anarchiste contre le roi Alphonse XIII qui en réchappera. Le 30 mai, à Londres, un traité met fin à ce qu'on a appelé la "première guerre balkanique" entre la Bulgarie, l'empire ottoman et la Serbie. La Macédoine est partagée entre la Grèce, la Bulgarie et la Serbie. A peine six semaines plus tard, le 14 juillet, les troupes bulgares pénètrent en Macédoine provoquant la réaction immédiate de la Grèce et de la Serbie, on assiste (déjà) à la "seconde guerre balkanique". Elle ne durera que quatre semaines, la défaite de l'agresseur bulgare mettra fin à ce second épisode. Notre observateur commence réellement à s'inquiéter, l'Europe ressemble, de plus en plus, à une marmite en ébullition, il y a des brûlots aux quatre coins de celle-ci !

1914, les frémissements  se transforment en franche ébullition.

Aucun évènement important ne défraie la chronique durant les deux premiers mois de l'année 1914 jusqu'à la date du 16 mars lorsque l'épouse du ministre des Finances français, Joseph Caillaux, abat de six balles de révolver le directeur du journal Le Figaro, Gaston Calmette. Elle lui reproche d'avoir mené une campagne de diffamation contre son mari. Elle sera acquittée le 28 juillet suivant, juste à la veille de la guerre ! Le 28 juin, un anarchiste assassine, à Sarajevo, l'Archiduc héritier d'Autriche François-Ferdinand et son épouse Sophie. Notre observateur attentif a-t-il marqué à l'encre rouge cette information, pour beaucoup elle est le détonateur qui précipitera l'Europe dans la tourmente car, après avoir adressé un ultimatum à la Serbie, le 23 juillet, cinq jours plus tard l'Autriche-Hongrie lui déclare la guerre et bombarde Belgrade. Tout se précipite alors : le 30 juillet, la Russie décrète la mobilisation générale, le 31 juillet, le socialiste Jean Jaures est assassiné à Paris par un dénommé Raoul Villain, le 1er août, l'Allemagne décrète à son tour la mobilisation générale, imitée le même jour par la France. Malgré la neutralité du pays, l'armée belge est mobilisée le 1er août. Cette fois, notre observateur neutre a compris que sur le grand échiquier du monde, les pions sont avancés. Avait-il présagé cette inéluctable issue ? Depuis 1913, deux blocs renforçaient leur armement : la Triple Alliance (Allemagne - Autriche-Hongrie - Italie) et la Triple Entente (France - Grande-Bretagne - Russie).

On est désormais tout proche de la conflagration, le conflit éclate le 3 août lorsque l'Allemagne déclare la guerre à la France. Les troupes allemandes pénètrent en Belgique violant sa neutralité. Le 5 août, la Grande-Bretagne déclare la guerre à l'Allemagne devant le refus de celle-ci de quitter le territoire belge et le 11 août, la France et l'Angleterre déclarent la guerre à l'Autriche-Hongrie. Plus aucun pays n'est épargné.

Pas d'inquiétude à Tournai.

Revenons une année en arrière pour analyser ces évènements au travers de la perception qu'en ont les Tournaisiens. 

En avril 1913 ce qui les préoccupe principalement, c'est la grève déclenchée pour réclamer une modification de la Constitution et l'instauration du vote universel. Peu d'entreprises tournaisiennes sont vraiment touchées par ces mouvements, par contre le bassin carrier, bastion socialiste, est totalement à l'arrêt. L'escadron de Chasseurs à Cheval assure la liberté au travail aux alentours de celui-ci. Durant l'été 1913, le Tournaisien se passionne pour la reconstitution historique du "Grand Tournoi" de 1513. Quatre siècles plus tard, celle-ci a lieu les week-ends de 13 et 14, 20 et 21 juillet. Une somptueuse reconstitution à laquelle participent plus de 1.200 figurants en costumes d'époque. Une organisation magnifique qu'il serait, de nos jours, difficile d'égaler même avec les moyens qui sont les nôtres. De nombreux spectateurs viennent de Belgique et du Nord de la France pour assister au cortège et aux joutes qui se déroulent dans un enclos construit sur la Grand-Place. Le Tournaisien se distrait !

Même en 1914, l'habitant de la cité des cinq clochers ne semble pas particulièrement préoccupé par les informations qui viennent de l'étranger. Après tout les Balkans c'est bien loin, avec les moyens de transport dont on dispose alors c'est même beaucoup plus loin que de nos jours. La guerre entre la Bulgarie, la Serbie et la Grèce est également bien éloignée de nos frontières. Les Tournaisiens vaquent à leur occupations habituelles, ils vont voir les fouilles entreprises sur la Grand-Place qui permettront de découvrir une grande nécropole gallo-romaine dont on sait maintenant qu'elle s'étend jusqu'à la rue Perdue. Quand bien même un conflit éclaterait, la Belgique voit sa neutralité garantie par les grandes puissances et à l'ombre de la cathédrale Notre-Dame, on peut donc dormir sur ses deux oreilles.

Désormais un tournaisien va noter, jour après jour, son parcours de combattant, le Major-Médecin Léon De Bongnie se tenant au courant de toutes les nouvelles va nous éclairer sur ce début de guerre jusqu'au jour fatal où un obus ennemi le précipitera dans la tombe. C'est ce que nous verrons bientôt. 

(sources : presse locale , "Le Courrier de l'Escaut" des années 1912-1913 et 1914 - encyclopédie "le XXe siècle - 10.000 dates-clés" parue au Club France-Loisirs en 1992).

S.T. avril 2014 

08/04/2014

Tournai : 1914-1918 des sources importantes !

 

 tournai,commémoration,guerre 1914-1918,faubourg morel,soldats territoriaux de vendée,léon debongnie,antoine de villaret,musée militaire de tournai,exposition

Le pont Notre-Dame juste avant le début de la première guerre mondiale

(phot le Courrier de l'Escaut) 

Voici déjà le 1.500eme article publié depuis la création, le 15 avril 2007, de "Visite Virtuelle de Tournai". A ce jour, le blog enregistre un peu plus de 354.000 visites et ses lecteurs fidèles ou occasionnels m'ont transmis 1.004 commentaires !

1914-1918 : Tant d'hommes sont morts pour notre liberté !

En cette année 2014, le monde va commémorer le premier conflit mondial qui a fait basculer des millions de personnes dans l'horreur et la barbarie. Durant quatre longues années, du 1er août 1914, date de la déclaration de guerre de l'Autriche-Hongrie à la Serbie au 11 novembre 1918, date de la signature de l'armistice, durant un peu plus de cinquante mois, l'Europe va être ravagée, martyrisée, sinistrée. Hommes, femmes et enfants vont vivre une des pires tragédies de notre Histoire. Près de dix-neuf millions de personnes vont y laisser la vie, plusieurs dizaines d'autres millions seront blessées, à jamais estropiées ou handicapées. A peine terminé, ce conflit portera déjà en germe les raisons de déclenchement du suivant, vingt années plus tard.

La ville de Tournai a mis sur pied un important programme du souvenir. Il y aura tout d'abord entre juillet 2014 et novembre 2018, une exposition au Musée Militaire de la rue Roc Saint-Nicaise abordant les thèmes de la bataille du 24 août 1914, la résistance symbolisée notamment par Gabrielle Petit, la vie quotidienne sous l'occupation et la bataille de l'Escaut (octobre novembre 1918), il y aura également le livre publié par les Ecrivains Publics de Wallonie Picarde, un ouvrage illustré reprenant les souvenirs de familles tournaisiennes dont les parents ont vécu cette période, il y aura enfin, la commémoration de la bataille dite "du 24 août" durant laquelle, les soldats territoriaux de Vendée furent massacrés. Ma passion pour l'histoire me fait souvent regretter que ces combats, au corps à corps parfois, dans les rues d'un faubourg du Nord de Tournai ne soient que très peu ou pas mentionnés dans les ouvrages parus sur la première guerre mondiale, le sacrifice de ces hommes n'a pas été vain, il a permis de retarder l'avancée des troupes allemandes et le regroupement des troupes à l'arrière.  

L'Optimiste avait déjà tenté une première approche, sur base des articles parus dans la presse locale de l'époque, de la vie quotidienne à Tournai durant la première guerre mondiale, celle-ci a été publiée entre le 2 et le 10 mai 2012 et, pour vous rafraîchir la mémoire, il vous invite à les lire ou à les relire. Ces textes vous aideront probablement à mieux comprendre cette ineptie qu'est la guerre, cette "profonde imbécillité" dont la nature humaine, dans sa soif de dominer, d'imposer ses vues aux autres, d'être la maîtresse du monde, a le secret depuis la nuit des temps.

Les recherches sont marquées par des rencontres inattendues !

Mes recherches m'ont conduit dans diverses directions et le plus grand des hasards m'a permis de faire des rencontres inespérées !

Celle de la famille du Major Médecin Léon De Bongnie tout d'abord, originaire de la cité des cinq clochers mais dont les descendants résident désormais un peu partout en Belgique. Les conversations que nous avons échangées, les rencontres organisées et les archives familiales qu'il m'a été autorisé de consulter ont été d'inépuisables sources pour reconstituer le destin tragique de ce médecin militaire tournaisien, mort au champ d'Honneur, qui nous a raconté par le détail son parcours sur le front jusqu'au jour fatal où il fut tué. Sa famille demeurait dans les immeubles situés aux numéros 22 et 24 du quai des Poissonsceaux, à proximité de la passerelle du Pont de l'Arche (également connue des Tournaisiens sous l'appellation de passerelle Saint-Jean puisqu'elle relie le quartier Saint-Piat au quartier Saint-Jean). Le n°22 avait été acheté le 2 mai 1821 par François De Bongnie et son épouse Thérèse Devos, le terrain sur lequel a, par la suite, été érigé l'immeuble portant le n°24 ayant été acquis, par échange, avec un tanneur du nom de Cherquefosse, en 1850. Il était indispensable de profiter de cette commémoration pour évoquer le souvenir de ce Tournaisien dont très peu de concitoyens connaissent encore la biographie, tout au plus, les plus anciens d'entre nous se souviennent-ils qu'il a donné son nom à l'hôpital militaire érigé à la rue de la Citadelle, d'autres ne l'ont probablement entendu pour la première fois qu'à l'occasion de l'aménagement d'un nouveau quartier résidentiel et du transfert des bureaux du Centre Public d'Aide Social sur le site "De Bongnie" !

Celle de Madame Claire de Villaret ensuite, descendante du Général français Antoine de Villaret qui commandait les soldats territoriaux de Vendée, victimes de la barbarie allemande durant la journée du 24 août 1914 dans le quartier du faubourg de Morel à Tournai. C'est grâce au présent blog "Visite Virtuelle de Tournai" et à l'article paru le 21 octobre 2012 annonçant l'exposition qui sera organisée au musée que j'ai reçu, en date du 25 janvier 2014, un commentaire me disant ceci : "Je suis l'arrière petite nièce du général Antoine de Villaret, j'ai en ma possession les écrits concernant cette journée du 24 août, si cela vous intéresse, je suis à votre disposition", c'était signé Claire de Villaret. Hélas, dans la précipitation sans doute, ma correspondante ne m'avait laissé aucune adresse de contact. Charles Deligne, le conservateur du musée, me donna une information importante, le général de Villaret était originaire du Lot. Grâce à cet outil indispensable qu'est devenu internet, j'ai pu retrouver, dans cette région, une personne qui semblait correspondre à celle qui m'avait laissé un commentaire. Ayant trouvé son adresse de contact, je lui ai donc transmis un e-mail, le 21 février 2014, lui demandant si elle était bien la personne qui avait visité mon blog et m'excusant auprès d'elle au cas où ce fut tout simplement une homonymie. La réponse ne s'est pas faite attendre, le lendemain, je recevais la confirmation. Madame de Villaret m'a transmis une photo de son grand-oncle et j'ai ensuite passé les informations au responsable du comité dont je fais partie.

Grâce à ces descendants et à leurs archives, nous allons pouvoir reconstituer deux pans de l'histoire de cette époque troublée.

Bref portrait du Major Médecin Léon Debongnie.

Léon Debongnie est né à Tournai, le 14 novembre 1863, fils d'Alexandre Fortuné (1820-1886) et de son épouse Marie-Thérèse Devos (1826-1886). Ses plus anciens ancêtres retrouvés sont Jacques Philippe né en 1690 et son épouse Elisabeth Dochy (1689-1765), ceux-ci eurent six enfants, tous nés à Kain, entre 1722 et 1735.

Giovanni Hoyois à qui on doit d'intéressantes rubriques dans le Courrier de l'Escaut d'alors, le neveu de Léon Debongnie, a consulté de nombreux documents et a patiemment reconstitué le portrait de cet homme. Voici quelques extraits de cet imposant travail.

"Entre les deux pôles de son existence, la profession médicale et le foyer familial, la physionomie de Léon Debongnie se dégage sous l'aspect d'une haute conscience, animée d'une sollicitude extrême pour tous ceux à quel titre que ce fût, lui étaient confiés. De son devoir d'état, il professait une conception rigoureuse et la discipline de l'armée n'ajoutait certainement rien au sens qu'il portait en lui de l'exactitude et de la ponctualité (...). Pour tous, il était serviable et prévenant, avec une faculté de dévouement qui lui attirait d'emblée la sympathie et lui valait toujours beaucoup d'amis".

Au sortir de l'Université, il se fixa à Tournai. L'exemple d'un oncle, Mr. Dupureux, médecin militaire l'inspira et il décida de rester dans l'armée. Il résida à Ypres et à puis à Anvers où il fut en fonction et où il se maria. En 1900, il revint à Bruxelles où il se trouvait, attaché comme médecin du régiment du 2eme Guide lorsque le conflit éclata.

De ses supérieurs, il était bien apprécié, comme en témoignent ces quelques phrases :

"Officier de santé très sympathique et très apprécié, d'un aspect extérieur sérieux, pondéré et réfléchi, qui inspire une très grande confiance et dont le dévouement est au-dessus de tout éloge". Voilà le portrait que dresse de lui le Major Meiser, le 8 février 1908.

En 1913, le Lieutenant Colonel Foucault écrit de lui :

"L'autorité avec laquelle le médecin de régiment de 2ème classe Debongnie dirige le service sanitaire du corps, la confiance que lui témoignent le personnel, officiers et troupes, le dévouement dont cet officier fait montre en toutes circonstances, l'intérêt qu'il porte à tout ce qui se rapporte à ses fonctions, me permettent de le classer parmi les sujets de valeur d'un mérite très réel. Je le propose à ces titres pour l'avancement au choix hors ligne pour le grade de médecin de régiment de 1ère classe".

Voici donc quelques traits de cet homme qui a voué sa vie à soulager les souffrances de ses semblables et qui sera jeté, comme tant d'autres, dans la tourmente, dès le début du mois d'août 1914. Il mettra toutes ses compétences pour soigner ses compagnons d'armes, confronté comme eux à la folie qui s'était emparée de l'Europe et du monde, un incompréhensible carnage, conséquence d'une soif de domination de quelques hommes voulant conquérir des territoires, asservir des populations entières et se proclamer les maîtres du destin du monde ! Une folie latente, toujours prête à se réveiller, hélas !

Sur des feuillets retirés de son carnet de certificats médicaux, il va rédiger, jour après jour, ses constatations, nous livrer sa vision des combats. Nous ouvrirons bientôt ces "carnets" du Major Médecin De Bongnie me remis par sa famille.

(sources : recherches effectuées par Mr. Giovanni Hoyois sur base des registres paroissiaux et des registres déposés à l'Hôtel de Ville, consultés en 1921 et en mars 1940 juste avant leur destruction lors des bombardements de mai, le double des registres originaux déposés au Palais de Justice de Tournai en mai 1945, les répertoires paroissiaux de Kain et registres communaux de Kain... une histoire familiale informatisée par Clairette Debongnie en 2006 et des documents transmis par Mme Aline Debongnie, deux petites-filles de Léon Debongnie à qui va toute ma reconnaissance).