20/02/2017

Tournai : souvenirs du Cabaret Wallon Tournaisien (2)

De 1950 à nos jours : l'âge d'or du Cabaret Wallon.

Ce titre interpelle probablement les inconditionnels de la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien et mérite donc une explication. Les membres fondateurs ont donné ses lettres de noblesse à la Compagnie et nous ont laissé des œuvres indémodables, toujours interprétées de nos jours. On pense à : "L'Karmesse de Tournai" d'Auguste Mestdag, au "Lindi Parjuré" d'Achille Viehard, à "L'Robe blanque" d'Adolphe Prayez, à "Ch'est ainsin dins no ville" d'Eugène Landrieu", aux "Gosses de Tournai" d'Henri Thauvoye ou à "L'Maclotte" de Fernand Colin mais aussi à bien d'autres chansons qu'on entonne encore dans les fêtes de famille qui se déroulent à l'ombre des cinq clochers. 

Toutefois, peu à peu, après la seconde guerre mondiale, la Royale Compagnie a pris une toute autre dimension. Elle s'est ouverte au plus grand nombre de sympathisants, elle a multiplié les prestations, monté des revues à grand spectacle, vu ses soirées retransmises sur la chaîne nationale de télévision ou sur la télévision locale No Télé. Ces membres ont été régulièrement invités dans l'émission dialectale de Radio-Hainaut (devenue Vivacité). Pour répondre à l'attente des très nombreux spectateurs, les chansonniers ont été obligés de quitter la trop petite salle de l'étage du café Central sur la Grand-Place pour rejoindre la Halle-aux-Draps et la Maison de la Culture. Le Cabaret est régulièrement sorti de Tournai pour aller à la rencontre d'auditeurs qui l'attendaient à Bruxelles (le cercle des Tournaisiens de Bruxelles), dans les cercles estudiantins de la capitale ou de Louvain-la-Neuve et encore dernièrement à Ath.  

C'est cette évolution que nous découvrons par la photo. 

tournai,cabaret wallon tournaisien

1956 : Si le document n'est pas très net, on peut néanmoins reconnaître de gauche à droite : Eloi Baudimont - Albert Coens - Georges Delcourt - André Pouril (?) - Louis Urbain interprétant la "chanson des cinq" accompagnés au piano par Anselme Dachy. (photo : Courrier de l'Escaut).

André Pouril était né dans le Nord de la France en 1901. Primé au concours Prayez en 1928, il était entré au Cabaret l'année suivante. Il sera Secrétaire-Administrateur de 1956 à son décès survenu le 20 février 1967. 

tournai,cabaret wallon tournaisien

1956 : une société comme le Cabaret Wallon Tournaisien ne pouvait déroger à la tradition bien ancrée du "Lundi perdu". Emile Viehard est sacré roi et reçoit ses attributs des mains d'Eloi Baudimont (à droite) et de Lucien Jardez (au centre). (photo : le Courrier de l'Escaut).

Fils d'Achille Viehard, membre-fondateur, Emile Viehard était né à Tournai le 1er mars 1875. Il était entré au Cabaret en 1923, il deviendra Vice-Président en 1948 et le restera jusqu'à son décès le 6 janvier 1961.

tournai,cabaret wallon tournaisien

  1959 : Du plus petit au plus grand (par la taille), on reconnaît : Robert Pollet - Jules Messiaen - Richard Leclaire et Charles Midavaine (photo : Le Courrier de l'Escaut).

A la fin des années cinquante, Robert Pollet était une des plus belles promesses de la Royale Compagnie. Il était né à Tournai, le 21 mars 1933 et entré au Cabaret en 1957. Auteur de chansons, poèmes, monologues et sketches, il pouvait aborder avec facilité les différentes facettes du rôle de chansonnier. Dans sa chanson "L'Marché du Sam'di", il nous balade de la Grand-Place à la place Saint-Pierre et nous fait une photographie précise et humoristique de ces petits faits qui émaillent les rencontres qu'on peut y faire. Souvent sur les routes pour son travail, un chauffard mit fin prématurément à ce talent lors d'un accident de la circulation survenu le 20 mars 1970.

Portant le même prénom que son grand-père, entré la Royale Compagnie en 1920, Charles Midavaine (Jr.) est né à Tournai en 1930 et est entré au Cabaret en 1955. Alors qu'il était Secrétaire-Administrateur depuis le 29 mai 1964, il démissionna un an plus tard, en avril 1965. Il avait été de nombreuses fois lauréat du concours Prayez.  

tournai,cabaret wallon tournaisien

1965 : une fois par an, les membres du RCCWT se retrouvent lors la ducasse de Kain pour jouer au jeu de boule. De gauche à droite on reconnaît : Jean Leclercq - Lucien Jardez - Charles Ghio - Georges Delcourt - Richard Leclaire - Edmond Godart et Félicien Doyen (toute une génération de chansonniers aujourd'hui disparue). (photo : le Courrier de l'Escaut).

Charles Ghio est entré au Cabaret en 1945, il était né à Tournai le 24 décembre 1896. Membre de la chorale "La Tournaisienne" et du Cercle Choral "Tornacum", cet excellent baryton va mettre sa voix puissante au service de la Royale Compagnie. En 1959, il en sera nommé trésorier et le restera jusqu'à son décès survenu le 18 février 1980. 

J'ai eu la chance de bien connaître Georges Delcourt et son épouse Angélina (celle qui interpréta des seconds rôles mémorables dans les différentes revues). Le chansonnier exerçait la profession de marbrier. Magasin et ateliers se situaient en haut de la rue Saint-Martin, à l'angle du boulevard Bara. Cet excellent comédien, à l'humour communicatif, qui vivait les chansons qu'il interprétait était né le 2 mars 1896 et entré au Cabaret en 1925. Parmi les très nombreuses œuvres qu'il nous a léguées, on se rappelle notamment : "On minche bin à Tournai", eine cancheonne à faire "meonter les ieaux" (à donner faim). Il nous a quittés le 27 mars 1968. 

Chaque jour, me rendant à l'école primaire, je rencontrais également Edmond Godart. Celui-ci demeurait sur le boulevard Bara, à deux pas de "l'porte d'Lille". Il exerçait la fonction de rédacteur au journal l'Avenir du Tournaisis et était également chroniqueur sportif et membre de nombreuses associations tournaisiennes (les Amis de Tournai, fondateur et scribe des Chevaliers de la Tour, animateur tournaisien des émissions dialectales de Radio-Hainaut, Président fondateur du Centre Culturel d'Art Dramatique de Tournai-Ath-Mouscron...). Né à Tournai, le 9 octobre 1893, il était entré au Cabaret en 1928 et en fut le Vice-président de 1958 à son décès survenu le 29 janvier 1973. Journaliste, chansonnier, poète, acteur, régisseur mais aussi lauréat de nombreux prix... on retient de lui des œuvres comme "L'cancheon d'nos clotiers", "Le chant de l'Union", un des deux clubs de football tournaisiens, "Canteons Sainte-Magrite" et bien d'autres. 

tournai,cabaret wallon tournaisien

 1965 : Louis Urbain

Avec Louis Urbain, c'est la vraie chanson sentimentale qui est entrée au Cabaret. Il était né dans la cité des cinq clochers, le 14 mars 1914. Plusieurs fois primé au concours Prayez et lauréat du concours de la littérature tournaisienne organisé par le Souvenir Tournaisien de Schaerbeek, il était entré au Cabaret en 1937. En 1965, il en devint Secrétaire-administrateur et le resta jusqu'à son décès survenu le 15 janvier 1980. Il était également membre fondateur et collaborateur régulier de la gazette "les Infants d'Tournai". Il nous a légué de très nombreuses chansons dont les titres évoquent ce côté "fleur bleue" qu'il revendiquait. Parmi celles-ci, on retiendra : "Pasque...", "J'aveos rêvé !", "J'vous aime bin !", "Toinette", "Les éautes" ou encore "Rôsse". 

L'album de la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien se referme momentanément, d'autres photos viendront enrichir nos souvenirs !

(Sources : "Florilège du Cabaret 1907-1982) ouvrage paru à l'occasion du 75ème anniversaire du RCCWT - photos archives du "Courrier de l'Escaut". Je remercie mon ami Jean-Paul Foucart pour sa collaboration dans la recherche de documents).

S.T. Février 2017.

19/04/2016

Tournai : Quand des élèves de l'Athénée Royal se font passeurs de mémoire.

2016.04.14 Athénée Royal Jeunes en Guerre (9).jpg2016.04.14 Athénée Royal Jeunes en guerre (7).jpgUn travail d'une haute portée pédagogique.

Ce jeudi 14 avril, la chapelle de l'Athénée Jules Bara de Tournai a attiré un grand nombre de spectateurs venus découvrir le travail de mémoire réalisé par les élèves de 6e "Option de Base Histoire", un spectacle intitulé "Jeunes en guerre", écrit et interprété par eux-mêmes et par leurs condisciples de 5e dans la même option, sous la direction de leur professeur Sabrina Decuyper.

Dans le cadre de la commémoration du 100e anniversaire du premier conflit mondial, les élèves de la promo 2015 s'étaient investis dans un long travail de recherches afin de mieux appréhender cette période sombre de notre Histoire, afin de mieux cerner une guerre qui a coûté la vie à des millions de personnes parmi lesquelles des jeunes de leur âge, également anciens élèves de l'Athénée Royal.

A long cheminement, un travail minutieux !

2016.04.14 Athénée Royal Jeunes en Guerre (5).jpgAu sein de l'établissement scolaire de la rue Duquesnoy se trouve une stèle en hommage aux élèves et anciens élèves, morts pour la patrie. Parmi les noms qui y figurent, trois ont particulièrement retenu leur attention, ceux d'Oscar Godart, de Georges Demets et d'Arthur Sénéchal. Le premier nommé, né en 1890, demeurait au n° 2bis du boulevard Bara, il était le frère d'Edmond Godart (1893-1973), un homme bien connu dans la cité des cinq clochers, journaliste au quotidien "L'Avenir du Tournaisis" et membre de la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien (voir l'article qui lui a été consacré sur le présent blog). Le second, né en 1895, habitait au n° 17 de la chaussée de Willemeau, il s'était engagé comme volontaire pour la durée de la guerre au service actif au Centre d'Instruction. Quant au troisième, né en 1892, fils unique d'un employé et d'une ménagère, il vivait au n° 22 de la rue des Croisiers et appartenait à la levée de milice de 1912. Au cours de leurs différentes recherches vont également apparaître les noms de Jean Agache, âgé de 22 ans lorsqu'éclate la guerre, originaire de Templeuve et élève en théologie au Séminaire de Tournai, de William Mitschké, lui aussi séminariste et des cousines de Jean Agache, Clotilde, Marie-Thérèse et Simone Desprets, à peine sorties de l'enfance à cette époque.  

Les carnets laissés par Jean Agache ont permis, dans un premier temps, à nos historiens en herbe de monter une exposition didactique appréciée des connaisseurs qui se tint en novembre 2015 au Centre de Tourisme sur la place Paul Emile Janson.

En cette année 2016 dont le thème est "la Résistance", ils ne pouvaient omettre d'évoquer également le visage de cette héroïne tournaisienne que fut Gabrielle Petit, espionne sous le nom de Mademoiselle Legrand, née en 1893 au Luchet d'Antoing et fusillée à Bruxelles en 1916. (voir l'article qui lui a été consacré précédemment dans ce blog)

De l'exposition au théâtre.

2016.04.14 Athénée Royal Jeunes en Guerre (6).jpgAinsi, après l'exposition, les élèves ont tenu a donner vie à ces personnages en les faisant évoluer sur la scène d'une salle de théâtre improvisée au sein de la chapelle de l'établissement scolaire. Afin de sensibiliser les jeunes générations à cette tourmente connue par leurs aïeux, le spectacle a été présenté aux classes primaires des écoles de Tournai ainsi qu'aux élèves de 3e et 4e de l'Athénée Royal Jules Bara. Le 14 avril, en soirée, le public était invité à venir découvrir le fruit de leur travail.2016.04.14 Athénée Royal Jeunes en Guerre (4).jpg

Disons le, de suite, personnellement j'ai été été surpris, subjugué et... déçu. Surpris par la richesse de la documentation retrouvée qui a permis de mettre sur pied pareille représentation historique, subjugué par la mise en scène et le jeu de ces acteurs, non professionnels, qui ont mis tout leur cœur et tout leur talent afin de nous faire passer un message tellement important à une époque où l'Homme n'a pas encore acquis la sagesse qui lui permettrait d'enfin vivre en paix. La déception ne leur est pas imputable, loin de là, elle provient de l'absence de personnalités de divers horizons qui auraient pu, par leur présence, montrer que le soutien aux jeunes d'aujourd'hui est plus qu'un discours électoraliste, plus que des belles paroles, que le devoir de mémoire est important aux yeux de tous et en premier lieu dans le chef même de ceux qui sont appelés à œuvrer pour éviter de commettre à nouveau pareilles erreurs. J'ai remarqué beaucoup plus les quelques chaises vides que toutes celles qui étaient occupées. Ne venons pas nous plaindre de ne plus voir les jeunes assister en masse, comme jadis, aux différentes cérémonies du souvenir.

2016.04.14 Athénée Royal Jeunes en Guerre (10).jpgBasée sur un fil rouge, les recherches effectuées par trois étudiants afin de connaître ceux qui donnèrent leur vie pour la patrie, la pièce permit de suivre les héros de l'Histoire, tout d'abord durant les années qui précédèrent la guerre, de les entendre dans leur classe au sein de l'Athénée évoquer des sentiments patriotiques mais aussi des réactions parfois antimilitaristes, de partager leurs inquiétudes face aux alliances qui se mettaient en place, de les accompagner lors de la mobilisation, de leur départ en gare de Tournai, d'être à leurs côtés sur le front de l'Yser ou à l'hôpital de La Panne, de partager la douleur des familles après l'armistice lorsque celles-ci apprirent qu'ils ne reviendraient pas. On assista au procès de Gabrielle Petit, un féroce combat oral qu'elle mena avec l'occupant refusant de donner les noms de ses collaborateurs, une lutte héroïque qui eut pour conséquence sa condamnation à mort et son exécution le 1er avril 1916.

A l'un ou l'autre moment, certains eurent un léger "trou de mémoire", qu'ils sachent cependant que ceci arrive également aux comédiens confirmés, aux acteurs de métier.2016.04.14 Athénée Royal Jeunes en Guerre (1).jpg

Tous méritent nos applaudissements.

Dans des décors et sous un éclairage créés par eux, soutenus par les remarquables musiciens que sont les élèves Fanny Clinquart et Pierre Van Lancker, encouragés par leur professeur Mme Decuyper qui a mis tout le dynamisme qu'on lui connait au service de ses élèves, les vingt-six comédiens (parmi lesquels Mr. Bonvarlet) donnèrent le meilleur d'eux-mêmes. Nous attribuerons cependant une mention toute spéciale à Océane qui avait repris le rôle de Gabrielle Petit, deux semaines seulement avant les représentations et qui fit preuve d'un charisme extraordinaire. Elle qui fêtait, le jour même, son anniversaire connut un grand moment d'émotion lorsque le gâteau arriva, à la fin du spectacle, sur l'air de circonstance repris en chœur par ses condisciples et le public.

2016.04.14 Athénée Royal Jeunes en Guerre (12).jpgUne soirée comme celle que nous avons eu l'occasion de partager est nécessaire, car entretenir la mémoire, rappeler les périodes troubles 2016.04.14 Athénée Royal Jeunes en Guerre (11).jpgde l'Histoire, montrer le sacrifice de ceux qui ont combattu jusqu'à la mort contre l'envahisseur pour notre liberté, c'est amener ceux qui participent au travail tout comme ceux qui les regardent à penser :

"Plus jamais cela" et pourtant...

(photos transmises par Mme S. Decuyper que je remercie)

 

S.T. avril 2016.

Avis aux nouveaux et anciens lecteurs.

Créé à la mi-avril 2008, le blog a enregistré près de 825.000 visites et reçu près de 1.300 commentaires sans compter les nombreux mails qui m'ont été adressés pour des demandes de renseignements.

Si vous souhaitez découvrir ou relire un des 1.756 articles parus, à ce jour, sur le blog, il vous suffit d'aller dans la colonne de droite au niveau de la case : "rechercher" et d'y taper un nom, une date, un mot en rapport avec votre recherche, d'envoyer la demande en cliquant sur OK et vous découvrirez tous les articles dans lesquels ce sujet apparaît.

Le blog reprend l'actualité des années 1849 à 1869 et 1900 à 2010 à partir de la lecture des journaux de l'époque, les portraits de personnes connues à Tournai, contemporaines ou décédées, les carnets du Général Antoine de Villaret décrivant presque minute par minute la journée du 24 août 1914, le récit du Major-Médecin Léon De Bongnie allant de la mobilisation d'août 1914 jusqu'à son décès sur le front de l'Yser en octobre de la même année, deux visions inédites de la guerre. "Visite Virtuelle de Tournai" traite également de sujets d'actualité : les chantiers en cours, l'élargissement de l'Escaut, la venue d'artistes dans la cité des cinq clochers, les faits divers marquants, le compte-rendu de spectacles. Il présente les différents monuments et musées. Des articles sont consacrés à la lente évolution des rues de la cité et, chaque samedi, un article est consacré à "l'expression tournaisienne", une façon amusante de se familiariser avec le patois tournaisien. Bonne lecture aux nouveaux venus !

30/01/2013

Tournai : A Saint-Piat, la chance est là !

Alors que le quartier dit de "la Madeleine" auquel nous avons récemment consacré une présentation est situé sur la rive gauche de l'Escaut dans la partie plutôt sud-ouest de la ville, le quartier Saint-Piat, sur la même rive, occupe une position plutôt sud-est. 

"A Saint-Piat, la chance est là" dit un dicton tournaisien. Ces paroles, on les trouve dans la chanson qu'a consacré à ce quartier Edmond Godart, membre de la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien : "Ch'est à Saint-Piat, ch'est bin connu dins tou l'ville, qu'la chance est là pour cha, on n'se fait pos d'bile..." (C'est à Saint-Piat, c'est bien connu dans toute le ville, que la chance est là, pour cela on ne se fait pas de bile...)

Notre chance à nous est d'avoir pu compter sur les Ecrivains Publics de Wallonie picarde qui ont eu l'excellente idée de publier, en 2009, avec la collaboration des habitants du quartier, un ouvrage intitulé "Mémoires du quartier Saint-Piat, un état d'esprit, une âme". 

Si ce quartier est indéniablement le berceau de notre cité scaldéenne, il est aussi, probablement, un des plus solidaires, des plus attachés aux traditions, un endroit de la ville où on sait encore faire la fête entre voisins, entre amis, un lieu truffé de témoignages du passé.

Tout au long des prochains articles, nous allons nous y promener avec pour nous accompagner, un orfèvre en la matière, Etienne Boussemart, membre de l'association des Guides de la Ville. 

Un bref retour dans le temps.

Il ne s'agit pas d'affirmer que Saint-Piat est le plus ancien quartier de la ville, il faut encore en trouver les preuves. Celles-ci nous ont été fournies par les archéologues qui ont entrepris des fouilles le long du fleuve. A l'époque romaine, un peu avant le début de notre ère, un débarcadère existait déjà à hauteur du quai Taille-Pierre, découvert par l'équipe du professeur Marcel Amand dans le courant des années soixante, il était lui-même situé à proximité du gué qui permettait de traverser le fleuve nommé Scaldis (l'Escaut). Celui-ci était loin de ressembler à celui que nous connaissons aujourd'hui, il n'était pas contenu entre des quais de pierre mais s'étalait sur plusieurs dizaines de mètres, contournant des petits ilôts, présentant à certains endroits une moindre profondeur. 

La ville prenant de l'extension, Rome construisit pour la protéger sa première enceinte. Elle ceinturait les habitations comprises entre les actuelles rues du Cygne et Madame. Laissant donc, bizarrement, notre quartier Saint-Piat en dehors de ses murs. Dans le courant du IIIe siècle, le pape envoya un missionnaire italien pour évangéliser la région où vivaient les Ménapiens, celui-ci s'arrêta à Tournai. Il avait pour nom Piato et, ici, on l'appela Piat. Piat parlant au nom de son dieu unique dérangea les romains qui le firent décapiter, probablement en un lieu proche de l'actuelle église paroissialle qui lui est dédiée. Par son martyr, il devint Saint-Piat qui, avec Saint-Eleuthère, est considéré comme un des fondateurs de l'église tournaisienne. Les versions divergent quant au lieu où il est enterré. Pour les habitants de la région, son sarcophage se trouve à Seclin, village du Nord de la France, distant d'une petite vingtaine de kilomètres de Tournai, pour d'autres, il serait inhumé à Chartres.

Bien plus tard, à la fin du Xe siècle, la ville ayant pris de l'extension, une nouvelle muraille fut érigée, cette fois, elle était construite entre les actuelles rue du Cygne et de Bève (une rue qui longe le séminaire). A l'abri de l'enceinte, le quartier Saint-Piat ne va cependant pas échapper à une destruction presque totale, quelques siècles plus tard, non en raison de conflits mais par la seule volonté du roi Louis XIV qui, au XVIIe siècle, fit construire la citadelle sur des plans de Vauban. Pour réaliser l'esplanade de celle-ci, on démolit en totalité le quartier et l'église Sainte-Catherine. Cette vaste étendue herbeuse allait pratiquement jusqu'à l'actuelle rue des Ingers. Deux siècles plus tard, en 1869, la citadelle sera démantelée et, en 1875, son enceinte sera détruite. Un nouveau quartier va alors naître sur cette ancienne esplanade. Autour du Palais de Justice, on va voir s'ériger des maisons de style Art Nouveau, Art déco... dans les actuelles rue de la Justice, Albert Asou, avenue du 3e Chasseur à cheval... Les riches maisons bourgeoises bien souvent occupées par des professions libérales vont désormais côtoyer les petites maisons tournaisiennes où vivent les ouvriers et l'imposant hospice des vieillards de la rue Sainte-Catherine. 

Entre Escaut et rue Saint-Piat, véritable colonne vertébrale du quartier, tout un peuple va vivre en parfaite harmonie. On rencontrera ses habitants au soirs d'été, assis sur le pas de la porte échangeant les informations de la journée qu'on avait appris au magasin du coin ou à l'usine ou réunis entre amis autour de l'étuve, les soirs d'hiver, pour de longues soirées à l'écrienne, ce noir quart d'heure organisé dans chaque maison à la lueur du feu de bois ou à charbon dans un souci d'économie de chandelle ou d'électricité.

Un quartier qui aime faire la fête ! 

On vit dans son quartier, on y travaille bien souvent, on aime aussi se distraire, s'amuser. Une fois par an, Saint-Piat est en liesse, c'est le "Sacre", la ducasse du quartier. Si le mot ducasse est dérivé de "dédicace", l'église du quartier est "dédiée" à Saint-Piat, le mot "Sacre" en lui-même vient de "sacralisation" ou "consécration" de l'église. Cette fête populaire a lieu depuis 1876 et s'articule toujours autour du quatrième dimanche après la Pentecôte, sa date est donc mobile. Elle se déroule durant quatre jours, du samedi, jour d'ouverture, au mardi, jour dit le "renclos" (le lendemain de fête). Le premier jour, le sacre est ouvert par la retraite aux flambeaux composée de sociétés de musique et de géants. Le dimanche, concerts, sortie de la société des gilles, attractions et feu d'artifice grandiose avec embrasement du "Pichou", une statue dont nous aurons l'occasion de reparler. Le lundi était le jour où était organisée à la grande braderie, un goûter offert aux nécessiteux du quartier, la visite aux couples ayant fêté durant l'année leurs noces dor (cinquante années de mariage), le bal populaire et à un nouveau feu d'artifice. Le mardi, la journée voyait se dérouler les jeux populaires et les concours pour les enfants. 

Comme on peut le constater, personne n'était oublié, la fête est organisée pour les plus petits aux plus grands, pour les plus pauvres aux familles les plus aisées, pour ceux du quartier mais aussi pour tous les tournaisiens qui ne se privaient pas d'y venir, tout cela baignant dans une atmosphère bon enfant.

Après la seconde guerre mondiale, de nouvelles attractions sont apparues dont les traditionnels combats de catch sur un ring installé au bas de la rue des Jésuites. C'était l'époque de l'Ange Blanc, du Bourreau de Béthune... ces hommes masqués qui ajoutaient un peu de mystère à cet art du spectacle ou bien les radio-crochets, le moment attendu par les chanteurs amateurs parmi lesquels le "petit Lucien de chez Joveneau" (auquel nous avons déjà consacré un article). 

Comme la plupart des ducasses organisées dans nos quartiers, celle de Saint-Piat s'est éteinte peu à peu au début des années quatre-vingt, toutefois, à l'initiative de personnes du quartier, depuis deux ou trois ans, on assiste à un renouveau, les habitants se réunissant sur les quais pour un grand repas festif durant lequel des jeux sont organisés.

A l'image des sociétés du Centre et du célèbre carnaval de Binche, le quartier Saint-Piat a lui aussi sa société de "Gilles", née en 1920, à l'initiative de Victor Duchenne. Le costume est confectionné par des dames du quartier dans de la toile de jute, il est ornés des traditionnels lions et étoiles découpées dans du tissu noir jaune ou rouge, d'une collerette et du chapeau à plumes. La société a failli disparaître mais depuis les années 2000, le groupe s'étoffe, à nouveau, grâce à des jeunes venus rejoindre les ainés. On entendra encore longtemps résonner le claquement des sabots et battre la caisse et les tambours dans les rues du quartier, on assistera encore au jet des oranges, fruits gorgés de soleil, qui n'ont cependant plus la même valeur pour les enfants de notre époque que pour ceux du début du XXe siècle. 

On ne peut évoquer les festivités du quartier sans parler du "Studio 24", un café dans lequel se produisaient, après la seconde guerre mondiale, l'orchestre "Johnny Delcroix" composé des trois frères Jean, Raymond, Roger et de Cyr Detournai. Le café repris par les parents Delcroix quelques jours avant la libération portait l'enseigne "Au Bilou", il sera dès lors connu sous le nom de Studio 24, un air fort demandé à l'époque selon ceux qui connurent cette époque. 

Si la ville d'Ath est connue dans le monde entier pour ses géants, chaque quartier de Tournai possède également le sien, promenant fièrement lors des cortèges du mois de juin. Saint-Piat n'échappe pas à la règle gâce à Henri Maenhout, concepteur de "Gramère Cucu", la figure emblématique. Ce géant représente Emilie Juste, une verdurière native de la rue des Recollets, verdurière installée sur le quai du Marché aux poissons qui vendait, entre autres, des bâtons avec  des cerises aux enfants qui l'appelaient "Gramère (grand'mère) Cucu (du nom qu'elles les affublait)". 

On ne risquait pas de mourir déshydrater dans le quartier Saint-Piat, depuis toujours, celui-ci compta des dizaines de café aux noms typiques : le Tam Tam (dont la clientèle était composée de soldats venant des deux casernes de l'époque, Saint-Jean et Rucquoy), le café des Etats-Unis à ne pas confondre avec son voisin situé presqu'en face, les Etats-Unis, la Poire Cuite, la Chanson Wallonne, Au bon grain, au Dome, au Bon Accueil, au Caillou d'Or, Chez Flore, le café du Monnel, le Piccadilly, le café Vauban, le Magistrat, L'As de Carreau, au Paddock, aux Infants d'Saint-Piat, le café de Saint-Piat, Le Las Vegas, la Diva, le Sabayon, le Studio 24, A la Bretagne... Entre le carrefour du Dôme et la porte de Valenciennes, on a compté jusqu'à une trentaine d'estaminets. On s'y retrouvait pour jouer aux cartes ou au jeu de fer, au moment du souper familial de Noël, du réveillon de la Saint-Sylvestre, pendant le Sacre ou tout simplement quand on en avait envie et... ce n'était pas les occasions qui manquaient !

(à suivre)

(sources : "Tournai, Ancien et Moderne " de Bozière, paru en 1864 - " Mémoires du quartier Saint-Piat", ouvrage collectif proposé par les Ecrivains Publics de Wallonie Picarde et les habitants du quartier, paru en 2009 et malheureusement épuisé - "Le Tournai militaire, des Romains à l'Ecole de la Logistique" d'Alain Bonnet, Johan Coopman, Jacques Jacquet, Philippe Pierquin, Pierre Peeters, ouvrage paru aux éditions Wapica en 2012, toujours disponible - souvenirs personnels)

(S.T. Janvier 2013)

03/05/2011

Tournai : Edmond Godart, un talent tournaisien

Etant né et ayant vécu plus de vingt années sur le boulevard Bara, j'ai eu le privilège de connaître Edmond Godart. Celui-ci était né le 9 octobre 1893. En 1917, il est un des membres fondateurs du Cercle des VI où il sera, à la fois, acteur, metteur en scène, régisseur. A la fin de la première guerre, il travaille au journal "l'Avenir du Tournaisis" où il occupe le poste de rédacteur, il est également chroniqueur sportif et correspondant pour plusieurs journaux nationaux. Au sein du journal, il créera une rubrique qui ouvrait ses lignes à de nombreux jeunes auteurs patoisants.

En 1924, il entre au Cabaret Wallon Tournaisien. En 1941, il fait partie d'un groupe d'otages arrêtés par les Allemands et sera emprisonné à Mons tout d'abord, au fort de Huy ensuite. Durant sa détention, il composera un grand nombre de chansons et de poèmes en patois.

A la libération, il est le fondateur, directeur et animateur de la gazette hebdomadaire wallonne "L'Bancloque" qui va paraître de 1944 à 1951, il y publie un roman-feuilleton intitulé "Cachacroute, infant d'Tournai".

En 1948, il est le Directeur-fondateur d'un groupe d'acteurs patoisants, "Les Amis de l'Bancloque" qui se produit sur scène et sur les antennes de Radio-Hainaut (rebaptisée aujourd'hui Vivacité).

En 1958, ses pairs l'élisent Vice-Président de la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien et il sera également le responsable des émissions dialectales tournaisiennes sur Radio-Hainaut.

On le retrouve également Président-fondateur du Centre Culturel d'Art Dramatique Tournai-Ath-Mouscron.

Les anciens se souviennent certainement des billets qu'il signait, dès 1913, dans les "Cheonq Clotiers" sous le pseudonyme de K. Racole, dans "le coin du Terroir" publié par l'Avenir du Tournaisis sous le nom de Mod'End de Tournai ou encore dans le journal paroissial "Marie Pontoise" avec ses savoureuses "Lettres de Poquette à Larilleon".

On lui doit des oeuvres passées dans le folklore local telles "Le Chant de l'Union" pour le club de football de la Royale Union Sportive Tournaisienne ou encore "la Marche des Supporters" sur des musiques d'Eugène Landrieu, "Cantate à Jean Noté", "L'Cancheon d'nos Clotiers" ou "Roi Carnaval" sur une musique d'Anselme Dachy.

Il collabora, dans les années vingt, aux revues données sur la scène du cinéma Palace au temps de "Chelmy" (alias Michel Vandenbroecke dont nous avons déjà dressé le portrait dans le blog).

Il obtint de nombreux prix littéraires à Liège, Verviers, Paris et même aux Jeux Floraux du Languedoc en France. En 1964, il fut lauréat du Grand Prix du Hainaut de la poésie dialectale. Le 12 avril 1969, il sera fêté à Moulbaix (Ath) pour ses cinquante années de théâtre amateur.

A l'asbl "Les Amis de Tournai", il fut membre fondateur et scribe des "Chevaliers de la Tour".

Journaliste de profession mais aussi, chansonnier, poète, auteur de revues, acteur, metteur en scène, régisseur, ce Tournaisien éclectique, cet auteur patoisant fécond qui aimait chanter les quartiers de sa ville natale, est décédé le 29 janvier 1973 dans son quartier de "Sainte-Magritte" (Sainte-Marguerite) qu'il avait chanté en 1927.

(sources : "Florilège du Cabaret - 1907-1982" édité par la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien" à l'occasion de son 75e anniversaire).

 

08:55 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, edmond godart, cabaret wallon tournaisien, patois |