28/12/2014

Tournai : et si un vent d'optimisme soufflait enfin ? (1)

Tournai, cette presque inconnue des médias.  

L'Optimiste apprécie sa ville. Il lit les commentaires que la presse lui consacre, il la parcourt presque tous les jours, il étudie son évolution, il écoute les réflexions de ses habitants, il aime surtout la faire découvrir à ses lecteurs proches ou lointains ou, à de rares occasions, à des groupes de visiteurs qui en font la demande. Depuis plus de sept ans, au travers de près de 1.600 articles, il plonge les habitués du blog dans l'actualité ou l'Histoire, leur présente les portraits de personnages bien de chez nous ou défend modestement son patois picard. Il est de ceux qui proclame : "une ville où il fait bon vivre !". Malgré la sinistrose qui semble parfois émaner de la population, il continue à le dire haut et fort !

Néanmoins, en cette fin d'année 2014, l'Optimiste doit bien avouer qu'il est déçu. Il est démoralisé de constater le manque de considération que de nombreux habitants de la cité des cinq clochers ont pour leur ville natale ou d'adoption. Si d'autres en Wallonie ou ailleurs se déclarent fiers de l'endroit où ils résident et en parlent avec emphase, à Tournai, la moindre occasion est prétexte à la critique, à la démolition avec ce malin plaisir que s'offre le râleur-né. Depuis toujours, on connait le titi Tournaisien frondeur mais, ces derniers temps, il s'agit de l'expression d'un ressentiment bien plus profond. Cela fait longtemps déjà que les médias nationaux que sont la RTBf et surtout RTL-TVI ont tendance à limiter la Wallonie à la région montoise, l'arrondissement de Tournai-Ath-Mouscron étant probablement vu par eux comme un lointain far-west et, seuls, les coups d'éclat d'un "Dodo-la-Saumure" parviennent à attirer leur attention, magnifique exemple de la recherche du sensationnel à tout prix !

Critiquer n'est pas nouveau, est-ce atavique ?  

Il y a cinquante ans déjà, on entendait cette affirmation lancée dans différents milieux tournaisiens : "Tournai ville d'Art, ville en retard". On critiquait alors, sans doute à juste titre, l'immobilisme de l'édilité. Si, dès 1946, la reconstruction de la ville fut un succès, à partir du milieu des années cinquante, il n'y eut plus de grands projets élaborés afin de doter ce lieu hautement touristique d'une mise en valeur nécessaire à le faire connaître. L'administration communale semblait dirigée par des "gérontologues" qui très régulièrement s'invectivaient entre droite et gauche mais été incapables de la moderniser, allant même jusqu'à oublier, parfois, de la gérer en "bon père de famille".  

Avant même la naissance de No Télé, la télévision locale et communautaire, un dialogue sans importance a été, un jour, amplifié par les antennes nationales de la RTB qui avaient trouvé là une rare occasion de parler (en mal) de la cité des cinq clochers. Cela se passait, à la fin des années soixante, dans un café de la rue de l'Yser, à l'enseigne du "Modern". Dans ce café se prélassaient ceux qui représentaient les prémisses de la jeunesse actuelle : quelques désœuvrés, affalés au comptoir, dans des volutes de cigarettes, dépeignant leur ville de façon extrêmement négative : "Il n'y a rien à Tournai, pour s'amuser on doit aller ailleurs, c'est une ville pour les vieux !". Eloi Baudimont de la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien avait réagi à ces allégations, tenues par quelques chevelus ou petites mijaurées, par une chanson aux affirmations bien trouvées. Avec le recul, on ne peut pas donner totalement tort à ces jeunes, Tournai, à l'époque, était une ville morte qui ronronnait sur des acquis hérités des décennies d'avant-guerre. Les seules réalisations visibles entre 1955 et 1970 furent, heureusement, l'érection de la Maison de la Culture, sur la plaine des Manœuvres (à partir de 1968), la restauration de l'église Saint-Quentin (terminée en 1969), la création du café-théâtre de la Mauvaise Herbe et... l'asphaltage de la Grand-Place ! 

L'ère du changement.

Il a fallu attendre la fusion des communes de 1977 et le mayorat de Raoul Van Spitael pour voir enfin se transformer le visage de la ville : la création de fontaines au rond-point de l'Europe et à la place Crombez permirent de rendre accueillantes les entrées de ville, la rénovation de la rue Royale qui fut déjà critiquée et la mise en place de l'alternat sur l'Escaut protégeant la ville d'un chantier titanesque pour son élargissement. La rénovation de l'ilot des Primetiers, la création d'une zone piétonne dénommée alors "la Croix du centre" suivirent... On transforma également le minuscule bureau de tourisme installé dans une petite salle de la Halle-aux-Draps en un accueillant centre situé au pied du beffroi, vitrine beaucoup plus heureuse pour vendre Tournai aux touristes...

Roger Delcroix qui lui succéda avait compris qu'il fallait mettre en évidence le riche patrimoine tournaisien, une ville qui peut s'enorgueillir de posséder deux monuments inscrits à l'Unesco (la cathédrale Notre-Dame et le beffroi). Il joua délibérément la carte du tourisme, il lança la rénovation du beffroi, la modernisation de l'axe reliant la place de Lille aux quais, il permit l'installation d'une auberge de jeunesse, il fit ériger un hôtel au sommet du Mont Saint-Aubert et surtout affirma la présence de Tournai dans les foires et expositions en Belgique et à l'étranger. C'est lui aussi qui eut, le premier, l'idée de créer la "Maison des Sports" sur la plaine des Manœuvres.

Vint alors Christian Massy qui tenta de poursuivre l'œuvre de son prédécesseur. On retiendra de lui le mot "fusion". Il fusionna les quatre hôpitaux tournaisiens en un seul, le Centre Hospitalier de Wallonie Picarde (Le CHwapi) afin de réaliser de nécessaires économies d'échelle, il regroupa les deux clubs de football de la cité des cinq clochers pour former le Football Club de Tournai et pour cela fit construire un stade communal aux embranchements des autoroutes à Kain, à quelques encablures de là où il habitait. Il sollicita, en 1999, l'aide de la Région Wallonne pour débuter la rénovation de la cathédrale Notre-Dame, un édifice religieux qui n'avait pas connu de travaux d'entretien durant le 20e siècle si on excepte ceux réalisés pour effacer les dégâts subis par les bombardements de 1940. On retiendra également la rénovation du Fort Rouge, la création du square Delannay et celle du parking souterrain de la rue Perdue proposant 116 places pour les visiteurs et des emplacements pour les riverains. Pour les jeunes, on vit la création du "Tournai Tempo Festival" sur l'esplanade de l'Europe (hélas disparu en raison de la faillite de son organisateur) et des "Fêtes du 21 juillet" sur la Grand-Place qui amenèrent de nombreuses vedettes à Tournai.

Désormais au niveau culturel, Tournai peut être fière de posséder le "Ramdam Festival", le festival du film qui dérange, le "Next Festival", la vitrine des créations théâtrales, chorégraphiques ou des performances, la "Piste aux Espoirs", le rendez-vous incontournable des amateurs des arts circassiens, "l'Envol des cités", le tremplin pour les jeunes chanteurs et groupes musicaux, "Les rencontres Inattendues", le rendez-vous annuel des philosophes, le "Kid's festival" pour un tout jeune public...

Les distractions familiales ne sont pas oubliées, citons : "La Nuit des Intrigues" et le "Carnaval de Tournai" du Laetare, "Tournai en fête et ses cortèges" du mois de juin, les kermesses aux attractions foraines de mai et de septembre, "Tournai la Plage" et ses animations, sans oublier "La grande Procession Historique", démarche plus spirituelle mais prisée par les amateurs d'art religieux ou encore l'annuel "Concert viennois" et les récents "Rêves d'Hiver" qui ont remplacé un marché de Noël un peu moribond par manque de participation des Tournaisiens...

Plus spécifiquement, les cycles de conférences : "Exploration du Monde", "Université du Temps Disponible", "Connaissance et Vie d'Aujourd'hui" ou les "Conférences-Santé" drainent un public avide de découvertes.

Les salons sont nombreux et se déroulent soit à Tournai-Expo : "Bâtirama", le salon de la construction et de l'aménagement immobilier, "Déco et Jardins", le salon des loisirs extérieurs, le "salon des Antiquaires" ou celui de la "Brocante et objets de collection", le "salon du Cheval, de l'Ane et du Poney", soit à la Halle-aux-Draps : "Tournai, la Page", le salon littéraire, "Tournai Toys" le salon du jouet et des collection de jouets ou encore la "Halle gourmande" le salon de la gastronomie. Les amateurs du genre auront même annuellement des salons de "l'érotisme", de "la voyance", de "la moto" ou bien encore du "mariage", tout un programme !

Nous verrons que malgré tout cela, le Tournaisien n'a pas beaucoup évolué par rapport aux propos un jour tenus par des jeunes en mal de distractions et nous en analyserons les raisons objectives et aussi... subjectives de ces critiques.

(à suivre)

S.T. décembre 2014.

 

10:20 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, festivals, conférences, distractions, rénovation |

21/05/2012

Tournai : un lieu qui n'est pas un désert !

"Quel sont les lieux que vous connaissez le mieux à Tournai ?" Si vous posez la question à un Tournaisien ou à un touriste venu visiter la cité des cinq clochers, vous recevrez invariablement comme réponses : la cathédrale Notre-Dame, le beffroi, la Grand'Place, le Pont des Trous, la tour Henri VIII, l'Hôtel de Ville ou les musées. Il y a pourtant un autre lieu d'une grande richesse culturelle dont on parle (trop) peu, un imposant bâtiment (re)venu, un peu par hasard, sous les projecteurs de l'actualité, il y a quelques semaines à peine. 

En ce début d'année 2012, des négociations ont été entamées par les responsables de l'Ecole d'Architecture Saint-Luc, dépendant de l'U.C.L auprès des responsable communaux dans le cadre d'une demande de transfert des locaux au coeur de la cité, les nombreux étudiants étant, de plus en plus, à l'étroit dans leurs murs à Ramegnies-Chin. Les auteurs du projet avaient jeté leur dévolu sur deux bâtiments inoccupés au pied de la cathédrale : l'hôtel des anciens prêtres et le bâtiment des archives de l'Etat. Ce souhait venait bouleverser le plan des autorités communales qui avaient envisagé l'installation d'un hôtel à cet endroit. Celles-ci proposèrent alors en échange l'occupation du "Séminaire épiscopal".

Contrairement aux années soixante où on les voyait défiler, en rangs serrés, par la place Reine Astrid vers la cathédrale pour se rendre aux Vêpres du dimanche après-midi, il y a belle lurette qu'il n'y a plus de séminaristes dans les bâtiments de la rue des Jésuites. La crise des vocations et l'abandon par beaucoup de la pratique ont amené les autorités religieuses à les regrouper à Namur. Depuis le début du XIXe siècle, l'institution était le lieu de formation des prêtres du diocèse de Tournai. 

En novembre 2008, l'institution religieuse tournaisienne a fêté son bi-centenaire. Pourquoi organiser une commémoration d'anniversaire dans un bâtiment à l'abandon se diront certains. Contrairement à cette affirmation, on est amené à constater que cette grande maison grouille d'une vie, peut-être, insoupçonnée. Le Séminaire accueille un institut de Théologie, une bibliothèque, un musée, la librairie et médiathèque Siloë spécialisée dans les ouvrages religieux, l'Académie de musique Saint-Grégoire qui enseigne notamment le chant grégorien, l'orgue et le clavecin, une antenne de "Missio", organisation internationale de solidarité et d'échange entre communautés chrétiennes et de promotion des rencontres inter-culturelles et inter-religieuses. Une partie des bâtiments est également occupée par la communauté des Soeurs de l'Assomption arrivées en 2003. Tous les mardis, d'octobre à mars, le Grand Auditoire est le lieu où sont organisées les conférences de "Connaissance et Vie d'Aujourd'hui". Le bâtiment est aussi l'endroit de retraite et de formation pour étudiants ou chargés de cours de religion, le lieu de réunion des responsables religieux de la région de Tournai. 

Comme on le voit, décider d'y installer les étudiants des cours d'architecture de Saint-Luc aurait été faire fi de toutes ces activités qui se déroulent derrière les austères murs de la rue des Jésuites et de la rue de Bève, à l'insu, sans doute, d'une grande partie de la population.

Notre but est d'en évoquer deux élements culturels, la bibliothèque et le musée.

La riche bibliothèque est constitutée d'ouvrages datant de quelques siècles. Elle a recueilli, au fil des ans, des dons de particuliers ou de collectivités. La collection estimée à plus de 5.000 ouvrages est aussi composée d'oeuvres appartenant à des couvents, abbayes ou communautés religieuses supprimées par les Révolutionnaires français, à la fin du XVIIIe siècle, lors de la décennie pendant laquelle ils occupèrent et, il faut bien le dire, pillèrent Tournai. Ses principaux domaines sont la théologie, la philosophie, l'histoire, les sciences humaines et la littérature. Dans sa partie ancienne appelée "la réserve précieuse", elle rassemble des ouvrages du chapitre cathédral. Parmi  350 manuscrits, on y trouve la célèbre "Bible de Lobbes" écrite en 1084, une "Vie de Sainte Renelde" du XVe siècle et des incunables (ouvrages datant d'avant l'invention de l'imprimerie). Le séminaire dispose aussi d'une vaste réserve d'archives provenant des abbayes, couvents et congrégations du diocèse, celles-ci ne sont pas en libre consultation.

Le musée a été imaginé en 1971 par le chanoine Milet, bibliothécaire, professeur de théologie et passionné d'histoire. Deux salles proposent des oeuvres d'art, des objets archéologiques et les livres anciens de la réserve précieuse. On peut y voir des tableaux des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècle dont la collection de 17 tableaux sur bois du XVIe siècle peints par Frans Pourbus l'Ancien. 

Les "Pourbus" étaient une famille d'artistes flamands des XVIe et XVIIe siècle. Parmi ceux-ci Frans Pourbus dit "l'Ancien" était né à Bruges en 1545 et décédé à Anvers en 1581. Fils de Pieter Pourbus, il épousa Suzanne de Vriendt, la fille du sculpteur Corneille Floris de Vriendt à qui on doit le jubé de la cathédrale Notre-Dame de Tournai (voir un précédent article à ce sujet). Parmi ses peintures, on trouve les panneaux de la Passion provenant du choeur de l'ancienne abbaye de Saint-Martin. A l'origine, il semble que cet ensemble comprenait neuf panneaux de bois, huit étant peints des deux côtés et le "Christ en croix avec les larrons" était destiné au Maître-Autel. La particularité des huit panneaux était qu'ils représentaient des scènes de la Passion, de la Résurrection et de l'Ascension du Christ visibles depuis les stalles du choeur dans lequel ils avaient été placés, tandis que l'envers était dédié à des scènes de la vie de Saint-Martin, saint patron de l'abbaye, visibles eux depuis le déambulatoire. Depuis 1971, ces tableaux, auparavant exposés dans la chapelle et le grand réfectoire du séminaire, sont passés dans la réserve précieuse du musée. 

Hélas, le temps qui passe, les variations de température ou d'hygrométrie ont apporté des dégradations. Les responsables de la conservation de ces oeuvres inestimables ont donc décidé d'introduite un dossier en vue de leur restauration auprès de la Fondation Roi Baudouin et de la Fondation Inbev-Breillat Latour qui oeuvrent pour la conservation, la restauration et la mise en valeur du patrimoine. Une fois l'accord marqué et les fonds nécessaires rassemblés, les panneaux prendront la direction de l'Institut royal du Patrimoine artistique belge (IRPA). Une souscription a été lancée, par cette action, les responsables espèrent ainsi prouver qu'à notre époque, il existe encore des mécènes. 

On ne peut ignorer dans la visite du séminaire, la chapelle, située dans l'aile droite du bâtiment,  érigée au tout début du XVIIe siècle sur des plans du jésuite tournaisien Henri Hoeimaker. Mesurant environ quarante mètres de long et vingt mètres de large, elle est de style gothique tandis que son portail est en style Renaissance. Les trois nefs sont formées de six travées terminées par un choeur à chevet plat, on note l'absence de transept. On peut y découvrir une oeuvre attribuée au sculpteur tournaisien, Nicolas Lecreux, intitulée "l'Assomption", celle-ci menaçait de se dégrader sur les murs de l'église Sainte-Marguerite désacralisée, il y a une quarantaine d'années, et désormais ouverte aux ravages de la pluie, du vent et des pigeons. C'est grâce à l'intervention de l'asbl Pasquier Grenier que ce patrimoine religieux a pu être sauvé, restauré et transféré en ce lieu.

La visite se terminera par les vastes jardins situés à l'arrière vers les propriétés de la rue Octave Leduc, disposés en terrasses, dont la partie en contrebas est traversée par l'enceinte communale des XIIe et XIIe siècle. 

(sources : "Le Séminaire de Tournai" - archives de No Télé à l'occasion du bi-centenaire - biographie des Pourbus, encyclopédie Larousse - visite personnelle effectuée en compagnie d'un Guide de Tournai)