02/12/2015

Tournai : la lente évolution de la rue Saint-Martin

2005 Tournai rue Saint-Martin (2).JPG

Un peu d'Histoire.

Si la place de Lille est, comme nous l'avons vu, le lieu de pénétration en ville pour les visiteurs venant de la grande métropole du Nord de la France, la rue Saint-Martin qui lui est parallèle, à l'autre extrémité du boulevard Bara, se trouve, elle, dans le prolongement de la route venant de Douai. D'une longueur d'environ 650 mètres, elle relie la porte Saint-Martin (aussi appelée le "Bavaro Saint-Martin" par les anciens en référence au café situé jadis à l'angle du boulevard Lallaing et de l'avenue Montgomery) au beffroi et à la rue des Chapeliers. Elle fait partie d'une des deux voies principales qui traversent la ville suivant l'axe Nord-Sud.

La rue Saint-Martin est classée dans la catégorie des voiries de la cité qui portent leur nom depuis leur origine. Elle doit celui-ci à la présence de l'abbaye des moines bénédictins qui s'y élevait à proximité, à l'emplacement de l'actuel Hôtel de Ville. Cette dénomination est déjà repris dans le "Chirographe" de 1253 à l'occasion de la vente d'un immeuble.

Dans son ouvrage "L'habitation Tournaisienne", paru en 1904, Soil de Moriamé évoque une maison située, à l'époque, au n°24 qui, malgré la forme moderne qui avait été donnée à la façade, trahissait son origine gothique. La façade vers la cour était bien conservée et, excepté son soubassement qui était en pierre de taille, tout le reste était en pans de bois avec remplissage en briques. Les fenêtres multiples occupaient presque toute la surface de la façade, sans autre interruption que les potelets en bois qui les divisaient. Une autre maison de type espagnol avec escalier extérieur en bois se trouvait au numéro 29. Ces maisons existaient donc toujours à la fin du XIXe siècle et ont été emportées dans la tourmente des guerres.  

2014.09.06 anniversaire libération (5).JPGEn légère pente descendante vers le beffroi et la cathédrale, la rue Saint-Martin offre une vue2014.09.06 anniversaire libération (7).JPG souvent captée par les photographes sur les deux monuments tournaisiens inscrits au patrimoine mondial de l'Unesco. Au bas de celle-ci, sur le mur du beffroi, une plaque de cuivre rappelle la libération de Tournai par les troupes anglo-américaines, le dimanche 3 septembre 1944. Les deux photos ci-contre ont été prises lors des cérémonies commémoratives qui se sont déroulées en septembre 2014.

A l'origine, la rue Saint-Martin était principalemenet une rue résidentielle pour la bourgeoisie où s'élevaient de nombreux hôtels particuliers dont "l'hôtel de Rasse", acheté en 1839 par le baron Alphonse de Rasse, bourgmestre de la ville, après la mort de Charlotte, Thérèse, Cunégone de Saint-Genois, douairière de Mr Alphonse de Grasse, seigneur de Bouchote. Derrière une porte d'entrée composée de colonnes accouplées, de style composite, cet riche hôtel était l'œuvre de l'architecte tournaisien Bruno Renard qui l'avait construit pour Nicolas-François de Saint-Genois. Relevons également "l'hôtellerie Saint-Christophe" tenant au dit hôtel Saint-Genois, "l'hôtel du corps des Artilleurs Volontaires Tournaisiens", l'Hôtel Peeters, l'hôtel Monnier...

Une première mutation.

1952 Tournai porte Saint-Martin.jpgPeu à peu et, surtout après la seconde guerre mondiale, la rue a vu l'apparition2005 Tournai rue Saint-Martin (1).JPG de nombreuses maisons de commerce et la disparition progressive des hôtels de maître. Rien que dans la section haute comprise entre le boulevard Bara et la rue des Aveugles, on notait la présence, jusque dans les années quatre-vingt et nonante du marbrier, Georges Delcourt, membre de la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien et de son épouse Angélina, mémorable figure des revues (photo de gauche), de la librairie tenue par Mademoiselle Angèle, d'une boulangerie, d'une crèmerie, d'une boucherie, de deux épiceries et de trois estaminets. Tous ces commerces sont aujourd'hui disparus. Ils ont été remplacés par le bureau d'un agent d'assurances, le magasin d'une fleuriste qui vient malheureusement de fermer boutique, par une sandwicherie-traiteur, un magasin spécialisé en électro-ménager, un cabinet de reconstruction dentaire et faciale (photo de droite) et un antiquaire.

2006 Tournai plan abbaye de St Martin.JPGSur le trottoir d'en face se trouve un cabinet de bien-être à l'enseigne "1,2,3... la vie" et surtout "l'Auberge de Jeunesse", bien connue des nombreux routards qui passent par la cité des cinq clochers. Celle-ci occupe les locaux autrefois attribués au Conservatoire de Musique avant son déménagement, en 1986, vers la place Reine Astrid.

A gauche s'ouvrent deux petites rues aux maisons ouvrières : la rue de France et la rue des Aveugles, à droite, l'enclos Saint-Martin donne accès au Musée des Beaux-Arts et à une habitation sur le mur de laquelle apparaît, gravé, le plan de l'abbaye de Saint-Martin (photo de gauche). 

 

Le couvent des Petites Sœurs des Pauvres.

L'ordre des Petites Sœurs des Pauvres a quitté le couvent qu'il occupait au n° 87 à la fin des années nonante. Durant le XXe siècle, on voyait régulièrement ces religieuses, tout de noir vêtues, parcourir les rues de la ville et des faubourgs, à pied, à vélo, à mobylette et, par la suite, sacrifiant au modernisme, au moyen d'une petite Citroën 2CV. Elles allaient à domicile pour soulager la misère, soigner les malades, ensevelir les morts et, le soir, elles recevaient également dans leur dispensaire les personnes qui devaient être soignées pour un petit bobo ou à qui le médecin avait prescrit une série de piqures. Elles y tenaient aussi un vestiaire pour les démunis.

Ma grand-mère y assurant l'entretien, je m'y rendais régulièrement et j'ai conservé le souvenir de ce grand bâtiment de deux étages, possédant, dans la cour, une hostellerie pour les résidents de passage, une petite chapelle et un jardin, embaumant la rose, veillé par une statue de la Vierge, endroit propice à de longues méditations. Les religieuses logeaient aux étages dans des pièces divisées en petites cellules sobrement meublées d'un lit et d'un prie-Dieu. Cet immeuble froid à la façade grise, ce bâtiment austère aux pièces d'une hauteur qui semblait démesurée à un enfant de six ou sept ans, respirait le savon noir utilisé pour l'entretien des carrelages, l'encaustique pour celui des boiseries et l'éther pour les soins au dispensaire. Une fois la porte franchie, les bruits de la rue s'estompaient et on se déplaçait alors dans un havre de sérénité seulement troublé par le tintement de la cloche au moment où elle invitait les sœurs à la prière.

Lors de leur départ, les responsables de la communauté formulèrent le vœu de voir utiliser l'immeuble pour une activité à finalité sociale. En 2008, à l'étroit dans ses locaux de la place Verte, "l'Entracte", service résidentiel de nuit pour les personnes handicapées fréquentant le centre de jour "La Marelle", s'y est installé après d'importants travaux de rénovation afin de mettre les locaux aux normes de sécurité et afin de les rendre les plus confortables possible pour les résidents. Les lieux n'ont pas fondamentalement changé mais les rires et conversations des occupants actuels ont remplacé le silence des religieuses de jadis.

L'hôtel Peeters.

Situé sur le même trottoir que le couvent des Petites Sœurs des Pauvres, au numéro 47, se dresse, en retrait de la rue, "l'hôtel Peeters". On dit qu'il a été construit sur une propriété ayant appartenu aux enfants de Nicolas de Flines et qu'au XVIIe siècle s'y élevait, face au Musée de Folklore, dans la rue Massenet, le couvent des "religieuses Augustines de Sion". Cet ordre fut dissout en 1783. La propriété fut achetée par un nommé Jacques Duvivier qui serait à l'origine de l'édification du bâtiment entre la rue Massenet et la rue Saint-Martin dans une période qu'on situe entre 1807 et 1823. On évoque le nom de Bruno Renard comme architecte mais on ne possède pas de certitude à ce sujet.

1940 Tournai rue St Martin.jpgEn 1827, l'hôtel devient la propriété du banquier Leman et ensuite du banquier Delecourt qui le vendit en 1835 au baron de Loen. C'est en 1852 que Charles Peeters, fabricant de Sucre, archéologue et passionné par l'Histoire de la ville va en devenir propriétaire, il restera dans la famille jusqu'à la mort de la dernière habitante, Mademoiselle Peeters qui y offrit l'hospitalité à l'évêque Carton de Wiart en 1940, suite au bombardement du palais épiscopal. Situé en retrait de la rue, contrairement aux immeubles voisins, l'hôtel Peeters avait miraculeusement échappé à la destruction. Racheté par la Ville en 1980, il abrite désormais le Centre de la Marionnette de la Fédération Wallonie-Bruxelles. On y accède en franchissant une grille ouvrant sur un porche menant à une cour pavée où se dresse le bâtiment.

 

L'Hôtel des Artilleurs.

tournai,rue saint-martin,hôtel peeters,hôtel monnier,hôtel de rasse,soeurs des pauvres,royale compagnie du cabaret wallon tournaisien,les filles,celles picardes,hôtel des artilleurs,abbaye de saint-martinUn autorisation du commissaire général de la guerre, datée du 15 janvier 1831, a permis la formation de l'association des Artilleurs-Volontaires de Tournai. La société, officiellement constituée le 29 février 1836, a, à cette même date, acquis l'hôtel situé au milieu de la rue Saint-Martin, face à la rue Roquette Saint-Nicaise. Ce corps d'élite qui ne se composait, à l'origine, que de citoyens ayant pris part à la révolution de 1830 était fort de 115 hommes.

L'hôtel de la rue Saint-Martin était connu pour les fêtes brillantes qui y étaient organisées auxquelles assistèrent de nombreuses personnes étrangères à la ville et même le duc et la duchesse de Brabant et le comte de Flandre. Dans les jardins, on trouvait des tirs à l'arc, à l'arbalète et autres jeux prisés à l'époque. Le grand salon construit sur des plans de l'architecte Justin Bruyenne était destiné aux bals somptueux et aux concerts.

Cet hôtel servit au XXe siècle de local pour des réceptions données par les dirigeants du club de football de la Royale Union Sportive Tournaisienne et fut le local d'une section de supporters forte de plusieurs centaines de membres jusqu'au début des années soixante (article de presse ci-contre). Les lieux sont désormais occupés par le musée d'Histoire Naturelle implanté aux abords de l'Hôtel de Ville.

L'Hôtel Monnier.

Celui-ci était situé au numéro 26, en face de la rue Massenet. Sa façade dessinait une avancée sur le trottoir. Il faisait partie d'un ensemble d'immeubles cossus avec l'hôtel Louis XVI voisin. Nous avons déjà l'occasion de signaler, notamment lors de la présentation de la rue Perdue, cette "folie" de construction de résidences sans âme architecturale, qui a envahi les promoteurs immobiliers et les jeunes architectes, dépourvus de tout souci d'esthétisme, dans le courant des années soixante et septante. L'hôtel Monnier qu'on avait volontairement laissé se dégrader au point de le rendre dangereux pour les passants a été détruit au début des années septante. La construction d'un nouveau bâtiment a été stoppée en raison de la faillite de l'entreprise et a repris après quelques années d'abandon. On trouve désormais, à sa place, un bâtiment d'une grande simplicité architecturale à vocation commerciale et résidentielle ayant pris le nom de "Résidence Saint-Eloi" pour rappeler la présence de la petite chapelle inclue dans le bâti actuel et dont nous avons eu l'occasion d'évoquer l'existence dans l'article consacré à la place Reine Astrid.

Des adresses connues.

On ne peut parler de la rue Saint-Martin sans évoquer des adresses bien connues des Tournaisiens : tel le n° 50, une ancienne maison bourgeoise qui abrite le Musée des Arts décoratifs, plus communément appelé par les tournaisiens, le "Musée de la Porcelaine", tel le n° 52 dont le porche monumental mène à la Cour d'Honneur de l'Hôtel de Ville, tel aussi le n°54 qui est abrite le local de la "Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien" ou encore la maison voisine, local des "Filles, Celles Picardes". En face, le café des "Amis réunis" mérite une visite afin de découvrir son décor typiquement tournaisien. On y sert encore la bière à partir de pompe en cuivre, on y joue encore au jeu de fer et aux cartes et on s'enorgueillit d'avoir reçu la visite régulière du chanteur Renaud et de l'équipe du film Germinal, lors du tournage qui avait pour cadre la région de Valenciennes. Une seule chose a disparu, on ne voit plus ces volutes de fumée bleutée exhalées par les "touquettes" (les pipes) des vieux consommateurs. 

La rue des Primetiers.

Presqu'en bas de la rue Saint-Martin, sur la droite, s'ouvre la rue des Primetiers. Jusqu'à la rénovation de l'ilot éponyme, cette toute petite rue de quelques dizaines mètres de longueur, longeant la salle des Concerts, permettait d'éviter le carrefour du beffroi pour rejoindre la rue de la Tête d'Or en passant par la rue Garnier. Combien de cyclistes ont emprunté ce raccourci ! Cette voirie a été fermée par des arcades et rendue piétonne pour assurer la sécurité des centaines d'élèves fréquentant le conservatoire.

Et maintenant ?

1982 commerçants rue St Martin.jpgCette longue rue, dotée de petits pavés placés en "queue de paon", est une des plus animée de la ville. Aux heures de pointe, la circulation y est importante. Dans la partie comprise entre la rue Massenet et le carrefour du beffroi, elle compte encore de nombreuses maisons de commerce (restaurant, organismes financiers, boucherie, librairie, local de la gestion centre-ville ou les locaux d'Infor-Jeunes). Par contre, les magasins de meubles Ronse et Imexcotra, les cafés de l'Equipe et de la Raquette, le Khéops, le magasin de jouets Monnier, les boulangeries Van Gheluwe et Doutreluigne, le traiteur Eric, la pharmacie Thérasse ou encore le magasin de prêt à porter "Hit Boutique" sont disparus avant même la naissance du présent siècle.

Dans le nouveau plan de mobilité édicté par l'Administration communale, la décision de la mettre à sens unique a soulevé une levée de boucliers, au point que ce projet a été abandonné. On évoque la prochaine sécurisation du haut de la rue par un nouvel aménagement, ceci afin de réduire la vitesse de certains véhicules qui s'y engouffrent sans ralentir quand le feu vert leur permet de franchir le carrefour de la Porte Saint-Martin. La photo (ci-dessus) de l'Association des Commerçants de la rue Saint-Martin date de 1982, très peu y sont encore actifs mais la rue ne s'est pas endormie pour autant.

(photos : "le Courrier de l'Escaut", le "Nord-Eclair" et collection de l'auteur)

(sources : "Tournai, Ancien et Moderne" d'A.F.J. Bozière, ouvrage paru en 1864 - "L'habitation Tournaisienne", d'E.J. Soil de Moriamé, ouvrage paru en 1904 - " Biographies tournaisiennes des XIXe et XXe siècle" de Gaston Lefebvre, ouvrage paru en 1990 - "Tournai perdu, Tournai gagné", de Béatrice Pennant, ouvrage publié par l'ASBL Pasquier Grenier en 2013 - la presse locale : Nord-Eclair et le Courrier de l'Escaut - souvenirs personnels).

S.T. décembre 2015.

14/02/2014

Tournai : des Filles amoureuses... de leur patois !

Et il y eut...  les Filles, Celles Picardes ! 

C'était il y a déjà dix ans et beaucoup s'en souviennent comme si cela datait d'hier. Au hasard d'une conversation, on entendit un jour parler de la création d'un groupe patoisant uniquement composé de membres du sexe dit -à tort- faible, (c'est un bon début, je viens de mettre toutes les femmes et principalement les féministes de mon côté). Par la perception orale des mots, il est vrai que ceux-ci permettaient d'infinies interprétations. Certains se demandaient pourquoi avoir pris pour nom celle d'une spécialité gastronomique qui compose parfois les entrées sur les tables du Nord, du Pas de Calais et aussi du Tournaisis, "les ficelles picardes". On ne pouvait s'empêcher de se faire la réflexion : "Adeon (ainsi), ov'là des files (filles) qui s'présintent comme des coucoubaques (crêpes) fourrées au fromache et au gambeon (jambon)". C'était, il faut bien l'avouer, une drôle d'expression qui, pour sûr, n'allait probablement séduire que les "galfards" (gourmands) et les amateurs de plats typiques qu'on élabore chez nous.

"Pas du tout m'a soufflé un ami, ceux-là ne pensent donc qu'à manger". Le regard brillant, l'œil coquin, il me souffla : "Pourrais-tu un instant imaginer que les ficelles picardes ne seraient que l'adaptation régionale de ces mini-maillots que portent les brésiliennes sur la plage de Copacabana". Je me suis dit que si telle était leur intention, alors elles allaient ratisser large parmi tous les "marles" (mâles) que comptent Tournai et ses environs.  

La presse locale eut tôt fait de lever toute ambiguïté à ce sujet en présentant enfin ces "drôles de dames", dont le nom fut, cette fois, dévoilé noir sur blanc : "Les Filles, Celles Picardes". "Bon sang mais s'est bien sûr" se serait alors exclamé le commissaire Bourel (Raymond Souplex) dans "les Cinq dernières Minutes" (la série télévisée ne date pas d'hier et uniquement les personnes d'un certain âge et même d'un âge certain pourront comprendre cette allusion). Faisant  à jamais une croix sur nos gourmandises et à nos fantasmes, nous comprenions qu'elles étaient de sexe féminin et qu'elles se réclamaient de notre Picardie. "Bé cha (eh bien cà) alors, des files qui parle'tent et cantent in patois, bé...on ara tout vu", cela allait boucher un coin aux machos pour qui l'usage de notre parler local était, jusqu'à présent, uniquement dévolu aux hommes. Dire qu'à la lecture de ces quatre mots, Les Filles, Celles Picardes, certains ont même songé qu'elles étaient probablement toutes natives du village de Celles niché entre Mont de la Trinité et Mont de l'Enclus à quelques encablures des cinq clochers . Celle-là... c'était la meilleure, à peine nées et déjà naturalisées !

Un bastion tombe ! 

Depuis la fin de l'année 1907, date de sa création, la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien est le fer de lance de la défense du patois tournaisien. Elle a même élevé celle-ci en une institution où il faut faire preuve d'une réel talent pour entrer (le plus souvent par l'intermédiaire du Concours Prayez) et pendant tout un temps, elle est même tombée dans une forme d'élitisme qui aurait probablement fini par l'amener à sa perte si les plus jeunes n'avaient réagi. Le Cabaret Wallon Tournaisien a été créé par des hommes à un moment où les femmes, encore bien soumises à l'autorité du mari, (si j'écris : heureux temps, je vais perdre les féministes dont j'avais acquis les bonnes grâces en début d'article) restaient à la maison et ne fréquentaient pas les estaminets. Vue dans un café, à cette époque, une femme était étiquetée de mauvaise vie et trainait une mauvaise réputation alors que la fidèle épouse et courageuse mère de famille, toujours au four et au moulin, était placée sur un piédestal. 

Depuis plus d'un siècle, le Cabaret est resté fidèle aux traditions et si on excepte les revues et Grands Cabarets annuels, les séances sont réservées aux hommes, les femmes, ces soir-là, restent, comme il y a cent ans, à la maison (à moins qu'elle n'aillent entre amies au cinéma car on a quand même un tantinet évolué).

Certaines tournaisiennes ont dû se dire, en 2004, que le mouvement féministe avait vu le jour et que la femme, égale de l'homme, pouvait elle aussi, composer et chanter en patois. C'est ainsi que quelques "copines" issues du groupe "Les P'tits Rambiles" mais aussi des confréries carnavalesques eurent l'idée de créer un groupe qui animerait, dans notre langue picarde, les soirées à l'ombre des cinq clochers. Pour affirmer leur appartenance à notre région, elles choisirent pour logo, l'abeille de Childéric, tout comme le fit Napoléon qui les fit broder sur le  manteau porté lors de son sacre.

Des débuts couronnés de succès.

Le samedi 21 janvier 2005, lorsqu'elles firent leur première apparition sur le ponton de la Halle-aux-Draps, probablement tétanisées par le trac, elles furent accueillies par une salle comble et enthousiaste qui leur réserva un accueil des plus chaleureux et des salves d'applaudissements. "Les Filles, Celles Picardes" venaient de gagner leur pari et, dès ce jour, elles volèrent de succès en succès. Dans l'assistance, on pouvait voir des visages ravis, ceux des femmes accompagnant leur mari ou compagnon. Pour une fois, elles n'étaient pas les victimes de cette ségrégation remontant au début du XXe siècle et n'eurent point besoin de faire appel à un Nelson Mandela pour défendre leur juste cause.

Lors du concours Prayez 2005, dans la catégorie chanson, le palmarès renseigne que Bélinda Caufriez a remporté le premier prix, Françoise Van den Broecke, le second et Marie-Astrid Ghislain, le troisième, un podium cent pour cent "Filles, Celles Picardes".

Durant quelques saisons, on les vit également participer aux revues annuelles du Cabaret Wallon.

En 2010, elles montèrent un spectacle intitulé "Les Filles, Celles Picardes font leur cinéma" au cours duquel, proposant des chansons écrites sur les thèmes musicaux de films connus et des monologues, elles explorèrent les plus grands succès du 7e Art.

Un spectacle annuel.

Comme les hirondelles annoncent le printemps et au moment où les abeilles commencent à butiner, "Les Filles, Celles Picardes" présentent leur spectacle annuel dans le courant du mois de mars de chaque année que ce soit à la Halle-aux-Draps, en la salle Saint-Lazare ou au Foyer Saint-Brice. Belinda Caufriez, la présidente et fondatrice, Alexandra Caufriez, sa sœur, Laurence Lacante, Marie-Astrid Ghislain, Dominique Culot, Catherine De Jongh, Françoise Van den Broecke et Sabrina Demey étaient à l'origine accompagnées au piano par Linda Isenguerre. Après le départ de celle-ci, le remplacement par une musicienne s'avéra difficile et c'est finalement Jean-Marie qui est venu tenir le clavier tel un bourdon au milieu des abeilles. Depuis quelques temps, du sang neuf est apparu grâce à Célie Guévart et Eva, la fille de Belinda. Deux jeunes espoirs qui font mentir ceux qui croient que plus aucun jeune ne s'intéresse encore au patois, deux jeunes qui amènent des supporters de leur âge à chaque représentation.  

Durant l'année, les chansonnières patoisantes se produisent également lors de spectacles à but philanthropique, on les a ainsi vues à l'inauguration d'el Maseon du Pichou à Saint-Piat, un accueil pour les plus démunis et ceux qui recherchent un peu de chaleur en hiver, elles sont des fidèles de Tournai les Bains et on a pu les voir à Velaines, à la ducasse du Cazeau à Templeuve, dans la discrétion leur groupe aide également diverses associations  ...

Le groupe a la chance d'être entouré par des bénévoles qui l'aident dans la préparation des spectacles, parmi ceux-ci, on ne peut s'empêcher d'avoir une pensée émue pour une personne qui resta en leur compagnie jusqu'à ses derniers jours, Annette Ponthieu assistait encore à un de leurs soupers, quelques jours avant d'être hospitalisée et de nous quitter en mai 2012. 

Des projets.

Belinda et ses abeilles caressent un rêve, celui d'organiser des ateliers de picard pour les jeunes enfants, façon de perpétuer cette langue qui fait partie de nos racines. Alors, dans leur local de la rue Saint-Martin, quelques notes de piano s'envoleront et on entendra peut-être "canter (chanter) des p'tits rambiles dans l'bieau (beau) patois qu'est l'ceu de no Tournai".

Vous pouvez consulter le site des "Filles, Celles Picardes" via le lien qui se trouve dans la colonne de droite du présent blog, vous obtiendrez ainsi l'agenda de leurs spectacles.

(S.T. février 2014)   

09:01 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, filles, celles picardes, patois, picard |