17/12/2012

Tournai : évolution au cours des trois derniers siècles

Voici un sujet que je qualifierai de plus "intime", destiné à ceux qui, comme moi, se passionnent pour l'Histoire de la cité des cinq clochers. Après avoir évoqué ses origines, nous allons nous intéresser à son évolution au cours des trois derniers siècles (de la fin du XVIIe à nos jours). 

Lorsque Bozière réalise son ouvrage "Tournai, Ancien et Moderne", dans le milieu du XIXe siècle, il dépeint la ville comme étant la plus importante du Hainaut par son étendue, sa population, son industrie. Elle est le chef-lieu du deuxième arrondissement judiciaire de la province. La cité possède un tribunal de première instance dépendant alors de la cour d'appel de Bruxelles, un tribunal de commerce, une justice de paix et une chambre de commerce. La ville et son arrondissement administratif composé alors de 86 communes élit quatre représentants à la Chambre et deux au Sénat. Elle possède sept faubourgs et un hameau (celui d'Allain). Dans la campagne environnante, on cultive les céréales, les légumes (dont les plus connus sont les asperges et les pommes de terre de Kain) et des fruits (pommes, poires, prunes, groseilles...).

Dans sa traversée de ville, l'Escaut recueille deux rivières : le "Rieu d'Amour" aussi appelé, "Rieu de Marvis" ou "Rieu Droit" prend sa source du côté de Béclers, arrose Havinnes, Warchin et rejoint le fleuve juste avant le Pont de l'Arche, dans le quartier qu'on appelle encore parfois des Chauffours (Saint-Jean), la "Petite Rivière" aussi appelée "Rivièrette" ou "Neuve Rivière" qui prend sa source à l'est de la ville, longe les fortifications par le Nord et se jette dans l'Escaut en aval de Tournai, au lieu dit le "Pont en Bois", au-delà du hameau de Constantin.

L'auteur nous dit également qu'à son époque, Tournai est une cité presque aussi grande que celle de Lille, s'étendant de part et d'autre du fleuve. Sur la rive gauche, une pente douce mène jusqu'à son point culminant, 38 mètres d'altitude par rapport au niveau de la mer, à la Porte Saint-Martin. La pente continue à s'élever vers le faubourg Saint-Martin et la Citadelle mais pour lui ces lieux sont situés "hors les murs" de la cité. Par comparaison le point le plus bas est situé à la Porte des Sept-Fontaines, là où le fleuve quitte la ville, l'altitude y est de 17 mètres. 

A la fin du XVIIIe siècle, la ville de Tournai est divisée en cent trente six connétablies, placées sous le responsabilité de connétables, magistrats populaires nommés annuellement par les Consaux sur présentation des habitants. Leur rôle consistait à aider les collecteurs d'impôts, à entretenir les engins destinés à puiser aux puits publics, à organiser des fêtes, à faire régner la concorde entre les voisins ou entre époux séparés...

Réminiscence de l'Ancien Régime, les connétables furent supprimés lors de la présence des Révolutionnaires français en 1796. La ville fut alors partagée en cinq sections : la section des Sources désignait le quartier Saint-Piat, elle tirait son nom des nombreuses fontaines qui y jaillissaient et allait jusqu'à la rue de la Tête d'Or et le rue des Puits l'Eau, la section de la Liberté englobait l'actuel centre-ville et se terminait à la Porte de Lille, à la rue tête d'Argent et à la rue du Cygne, la section de la Fraternité reprenait les quartiers Saint-Jacques et de la Madeleine. Sur l'autre rive, la section de l'Egalité englobait le quartier du Château et une partie de celui de Saint-Brice limitée par les rues de Pont, Du Quesnoy et de Morel tandis que la section des Roches concernait le reste du quartier Saint-Brice et celui de Saint-Jean. Ce nom lui avait été donné en raison des gisements de pierre qu'on y trouvait (cf origine du nom de la rue Galterie Saint-Jean). 

Au milieu du XIXe siècle, le périmètre de la ville était évalué à cinq kilomètres et deux cent cinquante mètres (hors citadelle et glacis), sa forme était ovoïde. L'évolution de l'habitat nous apprend qu'il y avait 3.835 immeubles en 1687 et 4.661 en 1857. 

Le recensement des habitants effectué en 1747 permet de dénombrer 21.380 Tournaisiens et Tournaisiennes. Ce sont les quartiers Saint-Brice (5.189) et Saint-Piat (3.039) qui sont les plus peuplés, par contre Saint-Nicolas (769) et Saint-Jean (1009) comptent le moins d'habitants. En 1774, on dénombre 22.849 habitants, en 1857, ce nombre est passé à 30.824 et cinq ans plus tard à 31.241. Par comparaison, à la même époque, Mons comptait (en 1856) 26.061 habitants et Charleroi à peine 8.000 ! Ainsi au milieu du XIXe siècle, on approchait du nombre de 33.000 qui était généralement cité avant la fusion des communes du 1er janvier 1977 (il faut dire que Tournai avait perdu de nombreux habitants lors des deux conflits de la première partie du XXe siècle). 

Pour être complet, il y a lieu de savoir qu'à l'époque où Bozière a écrit son livre, la bonneterie qui avait remplacé l'industrie du drap donnait de l'emploi à plus de 7.000 personnes, que l'industrie de la porcelaine vivait ses dernières années et que l'exploitation de la pierre calcaire était en plein essor.

Aujourd'hui, cent cinquante huit ans après la parution de cette bible des Tournaisiens, le visage de la ville a bien changé. En 1977, Tournai a englobé 29 communes, sa superficie est passée à 213,75 hectares, ce qui en fait une des villes les plus étendues de Belgique. Elle compte 69.751 habitants (1er janvier 2012) et ambitionne de porter ce nombre à 72.000 dans les années à venir. Si Bozière la situait à 15 lieues Sud Ouest de Bruxelles, à 10 lieues de Mons, à 5 lieues de Courtrai et de Lille, elle est toujours, rassurez-vous, à la même distance (c'est encore heureux !) même si celle-ci se traduit désormais en 89 kilomètres de la capitale, à 49 kilomètres de Mons et à 26 kilomètres de Courtrai et de Lille. L'altitude moyenne de la ville est reprise à 33 mètres au-dessus du niveau de la mer et son point culminant est désormais le Mont-Saint-Aubert (149 mètres). La ville est à la tête d'un de sept arrondissements administratifs du Hainaut. Celui-ci comptait 114.486 habitants (en 2010) sur une superficie de 607,5 kilomètres2 regroupant les communes d'Antoing, Brunehaut, Celles, Estaimpuis, Leuze-en-Hainaut, Mont de l'Enclus, Pecq, Péruwelz, Rumes et Tournai. Tournai est désignée comme la capitale de la "Wallonie Picarde", nouvelle appellation de cette région qu'on appelait avant le Hainaut Occidental.

L'Escaut a été élargi durant les années soixante, si le rieu d'Amour s'y déverse toujours, depuis Warchin, il est canalisé et est souterrain, la Petite Rivière, devenue au fil du temps un égoût à ciel ouvert a été comblée, au début du XXe siècle, des espaces verts ont été créés sur son parcours.

Pour gérer la cité, depuis la fusion des communes, le conseil communal est composé d'un bourgmestre, de huit échevins, du président du Centre Public d'Aide Sociale et de 30 conseiller communaux élus pour six ans (les dernières élections ont eu lieu en octobre 2012).

A Tournai, la bonneterie a sombré avec la crise du textile, la métallurgie apparue au XIXe siècle a décliné un siècle plus tard, il en est de même pour le secteur de l'imprimerie, le secteur financier avait pignon sur rue dans la cité des cinq clochers mais le rachat par des groupes étrangers a eu pour conséquence de rayer notre ville de la carte de ses implantations. De nouvelles technologies sont apparues, l'activité économique a émigré vers des zones situées à proximité de la ville. dans l'ancienne structure définie par Bozière on trouve encore de nombreuses PME (Petites et Moyennes Entreprises). En 2010, on dénombrait encore 780 commerces à Tournai et, chaque jour, près de 24.000 élèves ou étudiants fréquentaient l'enseignement depuis le maternel jusqu'aux hautes écoles en passant par le primaire et le secondaire ou l'artistique. Parmi ceux-ci de très nombreux étudiants étrangers dont une large majorité de Français.

Riche d'un patrimoine culturel et religieux, la commune a décidé de jouer la carte du tourisme au coeur d'une région accueillante. Tournai se transforme en profondeur et devrait présenter un tout nouveau visage à l'horizon de l'année 2020. 

(sources : "Tournai, Ancien et Moderne" de Bozière, ouvrage paru en 1864 et recherches personnelles).

(S.T. décembre 2012).

19/12/2011

Tournai : les noms des rues, témoins de l'Histoire (30)

Au cours de cette balade, nous avons parcouru toutes les rues situées dans l'intra-muros, il nous reste à visiter un quartier situé entre la gare et le centre commercial des Bastions. Celui-ci est le plus récent car il est né du comblement de la "petite rivière", dans les premières années du XXe siècle.

L'avenue Van Cutsem, parallèle au boulevard des Déportés, relie la place Crombez à l'axe de pénétration en ville pour les visiteurs venant de Renaix, Frasnes ou Lessines. Henri Van Cutsem était un mécène et collectionneur bruxellois, né en 1839 et mort en 1904. Gestionnaire de l'Hôtel de Suède, hérité de ses parents et situé au boulevard Anspach, il héberge de jeunes artistes et leur consacre une partie de son immense fortune, il devient ainsi l'ami du sculpteur Guillaume Charlier et choisit l'architecte Victor Horta pour l'aménagement de ses propriétés. Un différent avec un fonctionnaire lui fera renoncer à léguer sa collection d'oeuvre d'art à la ville de Bruxelles et préfèrera, par l'intermédiaire de Charlier et d'Horta, faire don, à la ville de Tournai, d'environ deux cents tableaux de maîtres, d'une centaine de sculptures et d'un millier de dessins réalisés par des noms aussi célèbres que Van Gogh, Manet, Ensor, Monet, Fantin-Latour, Boulanger, Braecke... oeuvres qu'on retrouve au musée des Beaux-Arts de la cité des cinq clochers dont il a participé au financement.

Face à l'avenue Van Cutsem, l'avenue des Frères Haghe rappelle le souvenir de Charles (1810-1880) et de Louis (1806-1886) Haghe, lithographes tournaisiens dont la biographie est déjà parue sur ce blog. Ce nom avait été donné au quai qui longeait la petite rivière avant son comblement. 

Entre l'avenue Van Cutsem et l'avenue des Frères Haghe s'élève le Monument aux Morts des deux guerres.

Dans le prolongement de l'avenue des Frères Haghe, l'avenue Bozière tient son nom de celui d'Ame François Joseph Bozière, brasseur, peintre et historien, né à Tournai, le 28 octobre 1814 et y décédé le 2 mars 1873. C'est en 1864 qu'il publie son oeuvre maîtresse "Tournai, Ancien et Moderne", une des références du présent blog.

Parallèle à l'avenue Bozière, la rue des Soeurs de la Charité, s'appelait au moyen-âge l'Orde ruelle qui, par la suite, devint l'Orde Rue dans laquelle fut érigé, au XVIIIe siècle, le séminaire de Tournai de l'évêque de Choiseul du Plessis-Praslin qui subsista de 1687 à la Révolution. Celui-ci fut alors transformé tout d'abord en orphelinat, ce qui fit changer le nom d'Orde Rue en rue des Orphelins et ensuite en hôpital pour soigner les incurables tenu par les filles de Saint-Vincent de Paul qui donnèrent leur nom à la rue des Soeurs de la Charité.

Une petite rue relie cette dernière à la rue Saint-Brice, jusqu'en 2005, elle portait le nom de rue Neuve. Au XIXe siècle, Bozière la présente comme une petite rue possédant "le pavé le plus ingrat et le plus disjoint qui se fut voir", il indique que c'est en ce lieu que prit naissance l'épidémie de choléra en 1849, dans ces "courettes" bouges ignobles ou grouillait une population de misérables ouvriers. Elle tenait le nom de rue Neuve du fait qu'elle fut la plus récente voirie créée dans le Bourg fortifié de Saint-Brice. Dans le cadre de la modification intervenue au 1er janvier 2006, à la demande de l'administration des Postes qui voulait supprimer les noms de rues semblables dans les villages composant depuis 1976 la ville de Tournai, elle a pris le nom de rue Pierre Caille. Celui-ci, né à Tournai, le 11 janvier 1911, a été un plasticien de talent connu pour ses gouaches, céramiques, bijoux, sculptures en céramique, bronze ou bois laqué, ses cartons de tapisserie ou ses gravures. Professeur à la Cambre de 1949 à 1976, il se lia d'amitié pour Georges Grard et Paul Delvaux. Il décédé à Bruxelles le 24 octobre 1996. En 2011, pour commémorer le centenaire de sa naissance, la Maison de la Culture de Tournai lui consacra une exposition. Signalons qu'au cours du XIXe siècle de nombreux taudis y furent rasés pour faire place à de petites entreprises industrielles. 

Coupant l'avenue Bozière, à hauteur de la rue d'Amour, une petite voie entre arbres et pelouses a reçu le nom d'avenue des Groseillers. Jadis, dans ce quartier, un passage étroit situé à la droite de la porte de Marvis, longeant le rempart et les murs de quelques jardins, portait cette appellation. 

Une autre allée en pavé, de moins d'une centaine de mètres, reliant aussi l'avenue Bozière au boulevard des Combattants porte sur le plan de Tournai le nom d'avenue des Mûriers, interdite depuis longtemps à toute circulation, celle-ci n'a aucune référence historique..

(sources : "Tournai, Ancien et Moderne" de A.F.J. Bozière, "Biographies tournaisiennes des XIXe et XXe siècle de Gaston Lefebvre)


27/09/2011

Tournai : les Consaux

Dans les articles consacrés à l'origine des noms des rues tournaisiennes, il est souvent fait référence aux Consaux. On vient ainsi de voir que l'ordre des augustines de Sion ou celui des Dominicains durent obtenir autorisation de ceux-ci pour ériger leur couvent. Les Consaux dirigeaient la Ville, comment étaient-ils organisés, quelles décisions prenaient-ils ? C'est ce que nous vous invitons à découvrir. 

Du début du XVè siècle (1424) à l'intégration aux Pays-Bas, la ville fut administrée par une assemblée de quatre consistoires appelée les Consaux. En voici sa composition :

le premier consistoire était celui composé de deux prévôts (agent d'administration domaniale) et de dix-huit jurés (magistrats municipaux souvent administrateurs d'une corporation). Ces vingt membres constituaient le pouvoir éxecutif local.

Le deuxième consistoire était formé de quatorze membres : les maïeurs et échevins. Leur fonction correspondait à celle qu'exercent actuellement les notaires et juges de paix. 

Le troisième consistoire était lui constitué de trente éwardeurs (sorte de grands électeurs) qui élisaient, le 20 février de chaque année, les jurés et les échevins. 

Le quatrième consistoire réunissait les doyens et sous-doyens des métiers qui étaient au nombre de 72. Ils étaient chargés de délibérer de la gestion générale de la ville

Au sein de ces différents groupes ont trouvé à la tête un chef.

Les Consaux se réunissaient pour les affaires politiques tous les mardis et quand ils étaient convoqués par les Prévôts et Jurés. 

Dans les trois premiers consistoires ou collèges, la majorité absolue suffisait pour entériner une décision alors qu'une majorité des deux-tiers des voix était obligatoire dans celles des doyens et sous-doyens (48 voix sur 72).

Il arrivait parfois que les quatre consistoires ne puissent parvenir à dégager une position commune sur une question grave après trois votes consécutifs. L'affaire était alors portée devant le peuple assemblé par bannières (les étendards des corporations). La décision prise alors était sans appel et applicable si elle avait obtenu l'accord de 2/3 des représentants du peuple.

Les actes et décisions prises, les autorisations accordées par les Consaux figuraient aux procès-verbaux inscrits dans les registres. Ces registres, s'étendant sur une période de 1424 à 1795, ont été conservés dans les archives communales jusqu'en mai 1940, date à laquelle, ces dernières furent détruites lors des bombardements allemands. En deux journées, les 16 et 17 mai, l'oeuvre de barbares a fait perdre à notre cité, la plus grande partie de sa mémoire ! En moins de vingt-quatre heures, 70.000 volumes dont 150 incunables et une grande partie des 247 manuscrits furent la proie des flammes, la perte d'un héritage incommensurable !

Heureusement, il nous reste les écrits de ceux qui avaient pu les consulter avant cette date. On retiendra les noms d'Henri Vandenbroeck (1827-1879, archiviste, paléographe qui publia en deux volumes : "extraits analytiques des anciens registres des consaux de la Ville de Tournai"), d'Amaury de la Grange (1842-1900, baron et historien à qui on doit notamment : "les troubles de 1422 à 1430 à Tournai"), de Louis Prosper Gachard, de Frédéric Hennebert (1837-1873, philologue et historien, il fut professeur d'histoire et, à ce titre, consulta régulièrement les registres) et d'Adolphe Hocquet (1868-1943), conservateur du musée d'Antiquité et des Arts décoratifs à partir de 1895, archiviste-bibliothécaire de la Ville de Tournai à partir de 1899 jusqu'à sa mort, on lui doit de nombreuses oeuvres de haute valeur sur l'histoire de la cité des cinq clochers. Dans on ouvrage intitulé "Tournai, Ancien et Moderne", écrit en 1864, Amé, François, Joseph Bozière (1814-1873, brasseur, peintre et historien tournaisien) fait également de nombreuses références aux régistres des consaux. 

Grâce à ses témoignages, nous pouvons reconstituer de larges pans de l'histoire de la ville, ce que nous ferons dans un prochain article. 

(sources : "Mémoires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai - tome 1" paru en 1980 étude de Gaston Preud'homme - "Biographies tournaisiennes des XIXe et XXe siècle" de Gaston Lefebvre, ouvrage paru en 1990