06/08/2014

Tournai : 1914-1918, les carnets du Major-Médecin Léon Debongnie (7)

A Tournai, le mois de septembre 1914 fut plutôt calme.

Durant la dernière décade du mois d'août, Tournai a donc connu de tragiques événements et si le mois de septembre paraît plus calme, ce n'est pas pour cela que la vie a repris comme avant.

Le 3, des soldats prussiens de passage saccagent la caserne d'infanterie Baron Ruquoy,

Le 5, l'administration communale invite les habitants à accepter les "Bons de guerre" émis par la ville.

Ceux-ci se présentent de la façon suivante : 

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Consortium des Banques de la Ville de Tournai                                       le 1er septembre 1914

Banque Nationale - Banque Jules Houtart et Cie - Banque Centrale Tournaisienne - Banque Jules Joire - Banque d'Escompte de Tournai - Banque Henri Leman.

                      Bons de Guerre de : (suivi de la valeur 1, 2, 5 et 10 francs)

Payables en monnaies coursables en Belgique aux guichets des Banques mentionnées ci-dessus dans les trois mois qui suivent la rançon de guerre de la Ville de Tournai du 24 août 1914.

Ce présent bon fait partie d'une série de DEUX MILLIONS de francs créés en coupure de UN, DEUX, CINQ et DIX francs et émis avec l'autorisation de l'Autorité Communale.

(s) Henri Leman  et (s) illisible

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Le 10, un comité de secours aux sinistrés s'est constitué au faubourg Morelle, il demande des dons en espèces, du linge, du mobilier...

Les Allemands continuent de traverser la ville, il est donc recommandé aux habitants de circuler avant la tombée du jour et aux cyclistes, de rouler à allure très modérée, lorsqu'ils croisent un convoi de militaires.

Une colonne installe son campement transitoire sur la plaine des Manœuvres, les officiers logent à l'hôtel de l'Impératrice, rue des Maux, sous la caution du bourgmestre Stiénon du Pré et d'échevins pris comme otages.

(Le Baron Alphonse, Marie, Pierre Stienon du Pré, comte pontifical, a été nommé bourgmestre de la Ville de Tournai, le 1er mars 1908, il restera à ce poste jusqu'à sa mort survenue le 26 juillet 1918. Au début de la guerre, il est âgé de 61 ans. Il est décrit comme un homme au sens artistique le plus raffiné, organisateur d'événements musicaux dans la cité des cinq clochers, Président de la Société de musique des Grands concerts de Tournai depuis 1888, il fit notamment venir César Franck. A ses concerts furent invités le futur roi Albert 1er en 1894 et la reine Elisabeth de Belgique en 1912. Il fut le promoteur du brillant et pittoresque Cortège-tournoi de la chevalerie en 1913, rappelant celui organisé par Henri VIII, cinq cents ans plus tôt en 1513).

Le 12, le premier soldat tournaisien tombe au combat, Jean est le fils d'Octave Leduc, avocat et président des hospices civils de Tournai depuis 1911.

Le 15 septembre, une bonne nouvelle parvient aux Tournaisiens, sur le front de la Marne, les soldats français ont enfoncé les lignes ennemies. Entre Senlis et Verdun, l'ennemi a reculé de plus de septante kilomètres.

Hélas, la joie est éphémère puisque le 26 septembre, on apprend que la ville d'Orchies, distante d'une vingtaine de kilomètres de la cité de Clovis aurait été, en grande partie, incendiée par les Allemands.

Les lois de la guerre sont pourtant bien définies : le conflit se déroule entre les armées des belligérants, toute action envers des civils est considérée comme crime de guerre. Les "Boches" n'en ont cure. Tout ce qui entrave leur marche en avant déchaîne chez eux une barbarie jusqu'alors non égalée (on l'a vu à Liège, Dinant, Andenne et Tournai). Malheureusement, depuis lors, on n'a jamais plus refermé cette boîte de Pandore.

Le dimanche 27, un régiment français d'infanterie, en provenance de Lille, descend en gare de Tournai tandis que par la route arrivent des goumiers algériens qui, par leur habillement, attirent la curiosité des Tournaisiens.

La nuit du 27 au 28, les soldats vendéens blessés, encore soignés au couvent de la Sagesse sont rapatriés vers la France. Des éclaireurs français se dirigent, en reconnaissance, vers Gaurain et Antoing.

Le 29, l'Etat-Major belge réinstallé suite à l'arrivée des Français annule tous les arrêtés promulgués par l'envahisseur un mois plus tôt.

Le lendemain, apprenant le départ prochain des Français et de l'Etat-Major belge, certaines familles tournaisiennes prennent la décision de quitter la cité des cinq clochers. C'est l'évacuation !

Le Major-Médecin Léon Debongnie raconte

Le médecin militaire Tournaisien se trouve toujours à Anvers. Il vient d'apprendre le retour de son fils au sein de sa famille après son escapade pour retrouver son père. Sa joie est grande mais elle serait ternie, à ce moment, s'il connaissait la raison pour laquelle son fils a mis tant de temps pour rejoindre sa mère. Sur le chemin qui le ramenait à Bruxelles, Henri a été arrêté par les Allemands. Son passeport était en règle mais il transportait quelques lettres. Il n'en fallait pas plus pour qu'il soit suspecté, malgré son jeune âge, d'espionnage. Il restera quinze jours emprisonné, d'abord à la Kommandantur installée dans le bâtiment du 6 rue de la Loi à Bruxelles et, après un rapide jugement, à la prison de Saint-Gilles. Il sera relâché le 3 octobre.

Apprenant cette nouvelle, Léon Debongnie écrira le 7 octobre :

"Lu avec intérêt et remords le récit de notre aventurier. Remords de l'imprudence commise par moi de l'avoir fait messager(..) Je félicite Henri des qualités viriles qu'il a montrées...".

La bonne nouvelle du retour sain et sauf de son fils aîné est suivie d'une seconde, sur le plan militaire cette fois : les troupes belges ont appris la victoire française sur la Marne.

Il note :

"Bonnes nouvelles de la guerre, les 16 et 17 septembre. La retraite des Allemands semble se poursuivre. Si elle pouvait se faire en Belgique, quel bonheur ! Espérons que Dieu soutiendra notre pauvre pays ! J'ai pleuré sur ses ruines".

Hélas, après une accalmie, la guerre reprend de plus belle en Belgique. Le 25 septembre, le 2e régiment des Guides est envoyé, par train, d'Anvers à Gand pour être ensuite dirigé sur la ligne de la Dendre. Il a pour mission de couvrir les retraites éventuelles de l'armée au sortir d'Anvers. Le 26, il est à Hofstade, pas loin d'Alost, et le 27 à Denderleeuw. Les Guides vont ensuite reculer le long de l'Escaut en direction de Wetteren et de Kalken. Leur chemin croise celui de la population d'Alost qui fuit la "cité des oignons". Le canon allemand tonne sur Alost, le belge lui répond à Assche.

Le mois de septembre se termine. Sur le front comme à Tournai, les événements vont se précipiter, la guerre va s'intensifier.

(sources :  documents me remis par la famille du Major-Médecin Debongnie, étude de Giovanni Hoyois - "1914-2004, Aux géants de Vendée tombés pour la justice et le droit", plaquette éditée en 2004 par le Souvenir Franco-Belge, écrite par Etienne Boussemart - "La Grande Guerre sous le regard de l'élite tournaisienne occupée" par Céline Detournay, étude parue en 2003 dans les Publications extraordinaires de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Tournai - "Biographies Tournaisiennes des XIXe et XXe siècles" par Gaston Lefebvre, ouvrage édité par la société d'Archéologie industrielle de Tournai en 1990 - "Tournai 1914-1918, Chronique d'une ville occupée" édition des souvenirs d'Alexandre Carette-Dutoit par Jacqueline Delrot, licenciée en Histoire, parue dans les Mémoires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai en 1989).

S.T. août 2014