06/09/2011

Tournai : les noms des rues, témoins de l'Histoire (23)

Notre promenade précédente dans le quartier Saint-Piat nous avait amenés en haut de la rue des Jésuites, à l'endroit où celle-ci croise à droite, la rue d'Espinoy et à gauche la rue des Filles-Dieu.

Le rue des Filles-Dieu s'appelait, au XIVe siècle, la rue des Aveules (aveule en patois tournaisien désigne un aveugle), dans les comptes de l'Hôpital Notre-Dame, on y trouve : "rue des Aveules menant aux Engins". La rue des Six-Filles se termine à la rue Octave Leduc qui était, jadis, pour rappel, une partie de la rue des Ingers (ou des engins). Quelle était l'origine de ce nom de rue des aveules qui lui était alors donné ? Il venait probablement de la présence supposée d'un refuge pour aveugles ou, avec plus de certitude, de la résidence d'un nommé Jaqueme des Aveules, Magistrat durant le XIVe siècle. Plus tard, on l'appela rue de la Gaine ou de la Gaine dite des Aveules : "maison vendue à Jacques Patelle gissant (sise) rue de la Gaine"-acte de 1515. L'ordre monastique des "Filles-Dieu" date du XIIIe siècle. A cette époque, on trouve dans toutes les villes de très nombreuses filles de mauvaise vie, des ribaudes. L'évêque de Paris, Guillaume de Séligni, constitue une communautée sous le nom de "Filles-Dieu" avec le souhait de sortir ces jeunes femmes de la dépravation. Selon l'historien Cousin, on trouve une de ces communautés, aussi appelée Filles de la Madeleine (pécheresse qui lava les pieds du Christ), tout d'abord, à la Taille Pierre et ensuite à proximité de la vieille porte Sainte-Catherine, dans une propriété que leur avait donnée Johan de la Fosse. En 1513, elles s'installent définitivement à la rue del Gaine. Il faut signaler qu'en ce XVIe siècle, les soeurs de cette communauté ne se recrutaient plus parmi celles qu'on appelait les "filles perdues". Dans un écrit de 1605, la rue apparaît sous le nom qu'on lui connaît actuellement : "le 23 avril 1605, Michel de Calonne, marchand, demeurant à Saint-Pierre, vend à Maître Jacques Bosquillon, prêtre, une maison gissant en la rue que l'on dit anchiennement des aveules à présent des Filles-Dieu". Jadis, la rue était beaucoup plus longue qu'actuellement, elle se terminait à la porte des Wasiers, une partie a été supprimée lors de l'édification de la citadelle sous Louis XIV pour faire place à l'esplanade. L'ordre des "Filles-Dieu" fut expulsé de leur couvent comme bien d'autres par les Révolutionnaires français à la fin du XVIIIe siècle.

Le nom de rue d'Espinoy a été donné en 1837 en souvenir de Christine de Lalaing qui, selon l'Histoire, défendit la ville de Tournai, en l'absence de son mari, Pierre de Melun, prince d'Espinoy, parti guerroyer, lors de l'invasion des troupes espagnoles commandées par Alexandre Farnèse en 1581. Philippe-Christine de Lalaing, fille de Charles, comte de Lalaing et de Marie de Montmorency avait épousé Pierre de Melun, le 2 juillet 1579. Pendant le siège qui dura environ deux mois, elle fustigea la population et les bourgeois de la ville, les enjoignant de prendre les armes, montrant un courage extraordinaire pour une femme de cette époque (en ce temps-là, l'épouse était sensée rester au foyer pour éduquer les enfants en attendant le retour du mari). Lors de la capitulation de la cité des cinq clochers, elle fut autorisée à se retirer à Gand avec ses fidèles soldats. Cette rue est relativement récente, elle a été percée en 1837 pour relier la place du Parc à la rue des Jésuites. Selon certaine source, elle porta, pendant un court moment, le nom de "rue sans nom".

Reliant la rue des Jésuites à la rue du Chambge, la rue des Paniers tire, comme d'autres, son nom d'une altération. Au XIVe siècle, elle portait le nom de rue des Piniers (chirographe de 1302) et son nom varia ensuite en rue des Pigniers, Pingniers et Peigniers, un pignier serait un peigneur de laine, un cardeur, ("Olivier Havart, retordeur de sayette, a vendu à Jehan, son frère, une maison et une jardin situés rue des Pigniers, hors le lieu où par avant était assise la porte de la Vingne, faisant touquet (le coin) d'icelle (de cette) rue et de la rue Hochedid"). La rue Hoche ou Hochedid, aujourd'hui disparue, était un passage étroit qui reliait la rue des Paniers à la rue des Filles-Dieu, elle fut supprimée au début du XIXe siècle.

La rue de l'Esplanade, elle aussi située entre ces deux rues, est-elle située sur le tracé de cette ancienne rue Hoche ou lui est-elle parallèle ? Son nom rappelle qu'en cet endroit se trouvait jusqu'à la fin du XIXe siècle, l'esplanade face à la citadelle. Les vieux Tournaisiens désignaient encore, il y a quelques années, les pelouses et terrains entourant le palais, comme étant "l'esplanade du palais de justice".

Lorsque la rue des Jésuites se termine en longeant le parc communal, sur la droite, une allée asphaltée créée dans cet espace vert mène à l'Hôtel de Ville et porte le nom d'allée Paul Bonduelle. Le square sur lequel se dresse la statue du peintre Louis Gallait porte le même nom. Paul Bonduelle était un architecte réputé, né à Tournai en 1877. Elève de l'Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles et à Paris, il est l'auteur de l'Hôtel de Ville et du Mémorial à la Reine Astrid de Laeken. A la fin du second conflit mondial et jusqu'à sa mort en 1955, il pilotera la reconstruction de la cité des cinq clochers bombardée en mai 1940. Il construira des immeubles nouveaux en conservant intact l'esprit des bâtiments détruits, soucieux d'une harmonie des gabarits. Le plus bel exemple de son travail opiniâtre est la Grand'Place.

La suite de notre promenade nous permettra de découvrir les rues situées dans le quartier du Parc, aux abords de l'Hôtel de Ville.

12/08/2010

Tournai : la Maison des Anciens Prêtres (9)

Notre série d'articles consacrés à cet immeuble bien connu des Tournaisiens et que les visiteurs peuvent découvrir avant de pénétrer dans la cathédrale par l'entrée principale touche à sa fin. 

 

Voici, par ordre alphabétique, une biographie restreinte de certains acteurs qui sont intervenus dans ce feuilleton quotidien.

 

James Allard est né le 27 janvier 1890 à Tournai. Son père, Charles, était professeur de dessin à l'Académie des Beaux Arts, aquarelliste et lithographe. Architecte, on lui doit la réalisation du restaurant à l'enseigne de "l'Ecu de France" situésur la Grand'Place, immeuble séparé de la Halle-aux-Draps par la ruelle de la Grand'garde, l'agrandissement de l'Académie des Beaux Arts sur sa partie arrière donnant dans la rue de la Lanterne, les plans du Lycée Campin (ex-Lycée Royal) situé dans le quadrilatère formé par les rues du Château, Robert Campin et les avenues Edmond Wibaut et Delmée et la reconstruction de la Maison des Anciens prêtres qui, à la lecture des articles précédents, demanda un lourd investissement en temps en raison des nombreuses sollicitations qui lui furent adressées entre 1942 et 1963.

 

Paul Bonduelle est né à Tournai le 15 juin 1877. Il fréquenta l'Académie des Beaux Arts de Bruxelles et poursuivit ses études à Paris. En 1903, il décroche le prix Godecharle. On lui doit l'Hôtel de Ville et le Mémorial Reine Astrid à Laeken. En 1935, il dirigea la section belge de l'Exposition internationale de Bruxelles. Il fut nommé commissaire spécial pour l'urbanisme pour la reconstruction de Tournai après la secondeguerre mondiale. Durant quinze ans, avec ses collaborateurs, il va s'attelerà remodeler le visage de la cité des cinq clochers, fervent partisan de l'architecture classique française, il réalisera un ensemble cohérant articulé autour de la cathédrale et le beffroi. on lui doit aussi la construction de la brasserie du Lion, celle du château Horlait à Orcq et la conception  du Mémorial de gaston Horlait au cimetière du Sud. Il décèdera à Bruxelles le 24 décembre 1955.

 

Emile de Rasse est né à Tournai le 27 juillet 1884. Après des études à l'Athénée Royal de sa ville natale et à l'Université libre de Bruxelles, il sera avocat au barreau de Tournai en 1910. Il se tournera ensuite vers la politique et deviendra conseiller communal libéral suppléant en 1926, effectif en 1932, échevin de l'Instruction publique de 1933 à 1940. Nommé bourgmestre à la veille de la guerre, il quittera la ville lors de l'évacuation, sera arrêté par les allemands en représailles d'un attentat contre des rexistes, le 18 septembre 1941 et emprisonné à Mons et à la citadelle de Huydurant deux mois. Il reprendra ses fonctions  de bourgmestre en septembre 1944. Il restera le premiermagistrat de la ville jusqu'à son décès. Profond libéral et doctrinaire, dans la saga de la Maison des Anciens Prêtres, il dut composer avec une administration communale majoritairement anti-cléricale. Il est décédé le 2 février 1956.

 

Isidore Du Roussaux (ou Du Rousseaux, les deux orthographes apparaîssent bien souvent) est né à Hal(Halle) le 19 janvier 1826, ordonné prêtre en 1849, il enesigne au Petit séminaire de Malines. On le décrit comme un homme affable soucieux d'orthodoxie mais aussi de modération. Suite au mauvais état de santé de Mgr. Edmond Dumont, évêque du diocèse de Tournai depuis le 2 février 1873, Isidore Joseph Du Roussaux est nommé tout d'abord administrateur apostolique  de tournai le 22 novembre 1879 et 97e évêque, le 12 novembre 1880. Il hérite d'une situation tendue à la suite des violentes querelles entretenues par son prédécesseur contre le libéralisme. En 1892, il vivra la fin de la restauration de la cathédrale entamée en 1840. Soucieux de rétablir l'ordre et le propreté dans la Maison des Anciens Prêtres, il y fit intégrer des Soeurs de la Congrégation de Bonne Espérance en 1894. Il est décédé le 23 septembre 1897. 

 

Adolphe Hocquet est né à Tournai le 4 janvier1868. En 1895, il est nommé conservateur du musée d'Antiquités et des Arts décoratifs et en 1899, archiviste-bibliothécaire de la Ville, fonction qu'il va occuper durant 43 ans. De 1896 à 1922, il sera administrateur-secrétaire de la société historique et archéologique. On lui doit également les projets pour la reconstitution du Tournoi de chevalerie qui eut lieu sur la Grand'Place, le 11 octobre 1513 par le roi Henri VIII en présence de l'empereur Maximilien 1er et de Marguerite d'Autriche. Cette reconstitution eut lieu les 13, 14, 20 et 21 juillet 1913. Adolphe Hocquetest l'auteur de nombreux ouvrages sur sa ville natale. Son nom apparaît dans le dossier de la Maison des Anciens prêtres lorsqu'à la fin de l'année 1905, il déclare que la Bibliothèque et les Archives doivent pouvoir disposer d'un seule et même bâtiment, idée qui séduira les responsables communaux qui décidèrent de transférer le prêtres émérites vers hospice des vieillards.

 

Jules Hossey est né à Roubaix le 2 février 1900. il est le fils de Fernand Hossey, chef de bureau à l'Instruction publique et aux Beaux-Arts de la Ville de Tournai. Etudiant à l'Athénée Royal et à l'Université libre de Bruxelles, il est reçu docteur en droit en 1924.  Avocat de talent, il sera notamment connu grâce à six procès plaidés à la Cour d'assises. En 1924, il avait adhéré au Parti Ouvrier Belge et était devenu correspondant du journal "Le Peuple" pour la région de Tournai-Ath. Il succèda à Victor Deron à la tête de l'Union communale socialiste de Tournai en 1955. Conseiller communal en 1932, Echevin de l'Etat civil en 1933, Echevin des Travaux publics de 1934 à 1956, il deviendra le Bourgmestre de Tournai, le 9 mars 1956 après le décès d'Emile De Rasse, il sera ainsi le premier bourgmestre socialiste de la cité des cinq clochers. On le retrouvera également Vice-Président des Amis de Tournai et membre des Chevaliers de la Tour, ordre créé par Marc Rimbaut pour porterla renommée de Tournai bien au-delà des frontières. Dans le dossier de la Maison des Anciens Prêtres, on le voit en permanence s'opposer aux représentants de l'Evêché. Il est partisan d'une autre affectation pour ce bâtiment. Suite à la défaite des socialistes lors des élections de 1959, le dossier évoluera dans une plus grande sérénité. Il est décédé à Tournai, le 4 octobre 1980.

(sources : article de Mr. Alain Defernez, architecte, paru dans le numéro 58 de septembre 1999, de la revue éditée par l'asbl Pasquier Grenier et "Biographies Tournaisiennes des XIXe et XXe siècles " de Gaston Lefebvre, ouvrage édité en 1990 par l'Association "Archéologie Industrielle de Tournai).