16/05/2014

Tournai : 1914-1918, les acteurs d'une tragédie (3)

Comme souvent lorsqu'un pays est plongé dans la tourmente, nombreux furent les Tournaisiens qui se comportèrent en héros lors de ce premier conflit mondial. Issus des milieux les plus modestes jusqu'aux plus aisés, des hommes et des femmes démontrèrent leur appartenance au pays et luttèrent, dans le secret souvent, jusqu'à donner leur vie, pour sauvegarder son intégrité territoriale et la liberté de ses habitants. Peu nombreux, hélas, sont encore ceux qui se sentent redevables de gratitude à leur égard.

Mes recherches m'ont permis de rencontrer Mr. José Van Hulle qui s'est donné pour mission d'être un "passeur de mémoire" et à ce titre rencontre les jeunes générations et les invitent à participer aux cérémonies du souvenir. Celui-ci m'a brièvement conté l'histoire de Léon Desobry, un nom bien connu à Tournai puisque la famille est à la tête d'une biscuiterie renommée depuis plusieurs générations.  

Léon Desobry ou "l'appel du front".

Léon Desobry avait à peine 17 ans (il était né en 1897) lorsqu'éclata le premier conflit mondial. Malgré son jeune âge, il n'hésita pas un seul instant à s'engager dans l'armée dans le but de servir la patrie. Il voulait rejoindre ses frères ainés, Albert et Henry, enrôlés au début de la guerre. Bien qu'il fut désireux de rejoindre au plus vite le front, Léon Desobry fut engagé comme interprète auprès de l'armée anglaise. Son désir de rejoindre le front le fit envoyer à Fécamp pour y recevoir un formation de combat à l'arme blanche. Il réussit celle-ci et fut, de ce fait, promu au grade de sergent, on lui proposa de devenir instructeur pour les jeunes recrues mais son souhait initial n'avait pas changé.

C'est au grade de caporal qu'on le retrouva alors sur le front de l'Yser où il va multiplier les actes de bravoure comme l'attaque d'un bunker allemand sous le feu du bunker voisin ou encore l'approche des lignes ennemies pour comprendre la raison des mouvements des troupes allemandes (il découvrit, à cette occasion, que l'ennemi utilisait la technique des fausses haies mobiles qui lui permettait d'approcher sans se faire remarquer des tranchées alliées). Le commandement ne sachant pas quel régiment se trouvait face au sien, Léon Desobry n'hésita pas à s'approcher de la tranchée ennemie, à sauter dans celle-ci, à tuer au couteau un soldat et, avec l'aide de compagnons, à ramener sa dépouille pour identification.

Vers la fin de la guerre, dans la forêt de Houthust dont nous aurons l'occasion de reparler,  lorsque son régiment, le 23ème de ligne, lança une offensive, il fut gravement blessé recevant quatre balles de mitrailleuse, deux dans le bras et deux dans le bassin. Laissé pour mort par les brancardiers qui passèrent près de lui, il faut sauvé, in extrémis, par ses deux frères partis à sa recherche. Evacué sur La Panne, il fut veillé, la première nuit, dans la chapelle des Pères Oblats par la reine Elisabeth, l'épouse du roi Albert 1er. Quand son état le permit, il fut transféré et hospitalisé à Ypres où il resta deux ans. 

Entretemps la guerre avait pris fin, revenu à la vie civile, il partit pour Bruxelles où il donna des cours d'anglais au collège Cardinal Mercier. C'est là qu'il rencontra Marguerite qui deviendra son épouse et lui donnera huit enfants. Léon Desobry est mort en 1973, à l'âge de 76 ans.

Herman Planque, le "roctier inébranlable".

Cet habitant d'Allain, petit hameau situé aux portes de la cité des cinq clochers, était né le 3 mars 1890 à Lille (F). Il exerçait la profession d'ouvrier carrier, plus communément appelé "roctier" dans le Tournaisis. Un dur labeur car ce "chaufournier-défourneur" était la personne qui déchargeait la chaux-vive des fours dans des brouettes en tôle, seul élément capable de résister à la très forte chaleur.

Dès la première année de guerre, l'occupant allemand s'attela à réquisitionner les matières premières mais aussi les outils des entreprises. Des usines furent entièrement vidées de leur matériel qui prit le chemin de l'Allemagne. Les entreprises ainsi dévalisées furent incapables de produire et des centaines d'ouvriers se retrouvèrent, du jour au lendemain, à la rue. Le but de l'ennemi au travers de ce "butin de guerre" était d'enrichir l'Allemagne tout en appauvrissant le pays occupé et surtout de mettre à disposition des usines allemandes de la main d'œuvre.

A Tournai, l'orstkommandant Schuster organisa, dès 1916, de nombreuses rafles parmi les ouvriers au chômage. Le 18 octobre, les soldats allemands frappèrent à la porte de la petite maison occupée par Herman Planque à Allain et l'emmenèrent de force rejoindre 180 autres travailleurs réquisitionnés comme lui. Dans des wagons de marchandises, ces hommes prirent le chemin de Fresnes-les-Condé (Nord de la France) avant d'être conduit à Prémontré. C'est à Sainte-Beuve qu'Herman Planque fut transféré. Là, il refusa obstinément de se mettre au service de l'ennemi.

Décrit comme un homme athlétique, résistant à la douleur, il fut alors torturé et subit de nombreuses privations qui eurent tôt fait de le transformer en "loque humaine". A l'agonie, il fut ramené à Tournai, le 27 avril 1917 où il mourut deux jours plus tard. Il avait 27 ans.

Devenu le symbole de la résistance passive à l'ennemi, son nom a été donné à place du hameau d'Allain. Sur la plaque on peut lire : "place Herman Planque, symbole de la résistance patriotique, qui mourut en martyr plutôt que de travailler pour l'ennemi". Un monument a été également érigé à sa mémoire, un bloc de pierre porte la mention : "Herman Planque 1890-1917 - ils ne feront jamais branler un "roctier", mots qu'il a prononcé à la veille d'être emmené pour le travail obligatoire.

(sources : Léon Desobry, du 23e régiment d'infanterie, récit écrit par Albert son fils, indiqué par Mr. Jose Van Hulle que je remercie (voir ce récit complet et photos sur internet) - "Biographies tournaisiennes des XIX et XXe siècles" de Gaston Lefebvre et articles parus dans la presse locale concernant Herman Planque).

S.T. mai 2014