14/03/2012

Tournai : 1909, la Semaine de l'Aviation (3)

La semaine de l'aviation (3).

La journée du vendredi 10 septembre.

Dans la matinée du 10 septembre arrive un nouvel aéroplane qu'on range dans le hangar n°2, l'aviateur en est Mr. Eugène Debongnies (repris sous son pseudonyme De Bovy dans le Journal de Roubaix). Ce dernier avait quitté Nieuport par la route mais un accident l'avait obligé à transporter son engin par chemin de fer. Très accessible, le pilote donne toutes les explications concernant l'aéroplane dont il est l'inventeur et le constructeur. Il s'agit d'un monoplace de type Blériot. 

Un avertissement dans la presse.

voici ce qu'écrivait le Courrier de l'Escaut :

"Beware of pickpockets - Gare aux filous"

C'est ce conseil qu'il est bon de donner aux étrangers qui ne manqueront de venir en foule et à nos concitoyens qui se rendent sur la plaine des Manoeuvres (...) Nos élégantes arborent d'habitude des chaînettes agrémentées de bibelots de prix et même de bourses en métal précieux. C'est un butin facile à confisquer pour Messieurs les Pickpockets qui s'abattent toujours en nuée là où ils sont certains de rencontrer une foule très dense (...), il sera prudent de laisser les bijoux au logis durant les prochaines journées de fête et de mettre soigneusement portefeuille et porte-monnaie à l'abri des tentatives coupables. (...) La police, il est vrai, va redoubler de surveillance mais on reconnaîtra qu'elle ne peut se trouver partout et suppléer à l'imprudence du public".

La toute grande foule est à nouveau présente à 3 heures de l'après-midi, le vent souffle à 4 mètres par seconde. Le biplan de Paulhan décolle et fait quatre tours de la plaine à une altitude comprise entre 4 et 10 mètres. Après s'être posé, il redécolle à 3h22, le pilote effectue à nouveau quatre tours et monte à 40 mètres, soudain, il s'élance vers la campagne, il va ainsi jusqu'à l'église de Froidmont et revient sur la plaine. En dix minutes, il a parcouru douze kilomètres. Son vol sera suivi par les évolutions du planeur de M. Van Damme. A 6h10, Paulhan, après avoir réparé une des palettes de l'hélice endommagée par la chute d'un burin oublié sur l'aéroplane lors d'une précédente mise au point, repart et prend, cette fois, la direction d'Orcq et de Marquain, à une altitude d'environ 70 mètres. Il revient et contourne le clocher de l'église Sainte-Marguerite avant de se poser. Cette fois, le public en a eu pour son argent !

La journée du samedi 12 septembre.

Cette journée sera encore marquée par les vols de Paulhan qui enthousiasme le public, à tel point qu'aux fenêtres des immeubles qui ceinturent la plaine des Manoeuvres on voit s'agiter mouchoirs et chapeaux pour le saluer. Au moment même où il atterrit, la musique sous la direction de Ch. Dewitte entame l'hymne français. 

La journée du dimanche 13 septembre

Cette journée laissera un souvenir inoubliable aux habitants de la cité des cinq clochers, rarement, pour ainsi dire jamais, on n'avait vu autant de visiteurs étrangers arrivés par trains, trams et automobiles. A la gare de Tournai, on a recueilli pas moins de 25.000 coupons (remis à l'époque par les voyageurs à la descente du train), si on ajoute les abonnements on peut donc évaluer à près de 30.000 personnes, le nombre de spectateurs arrivés à Tournai par le rail.

Pourtant les conditions atmosphériques n'étaient pas engageantes, durant la matinée, un épais brouillard règne sur la plaine avant que le soleil tout d'abord, le vent ensuite ne viennent le dissiper. 

Deux accidents !

La réunion du dimanche sera dramatique, marquée par un pénible accident, Vers 3h10, le planeur du lillois Constant Van Damme décolle et atteint une altitude comprise entre 20 et 25 mètres lorsqu'il est littéralement plaqué au sol par une rafale de vent. On se précipite vers l'infortuné pilote, inanimé, il présente des blessures au front, au menton et au poignet gauche. le Docteur Tarride, habitant la chaussée de Douai, a été témoin de la chute de l'engin et court donner les premiers soins au blessé. Il diagnostique une fracture de la cheville gauche et une luxation du poignet. Le blessé sera transporté ensuite à l'Hôpital Civil par l'ambulance de la Croix-Rouge conduite par Alex Strong. La mère et la soeur de l'aviateur malchanceux sont venus à Tournai et ont appris l'accident alors qu'elles étaient à la kermesse sur la Grand'Place, elles se rendent immédiatement au chevet de celui-ci.

Au moment de la chute du planeur, ordre est donné à la gendarmerie d'écarter le public pour ne pas géner les secours. Le gendarme Boval de la brigade de Tournai se précipite, heurte une motte de terre et se blesse à l'aine droite dans sa chute. Il sera conduit à la caserne de gendarmerie dans la voiture de Mr. Benoit Desclée. 

Dans le but de faire oublier au public ces deux accidents qui avaient plombé l'atmosphère, Paulhan sort à nouveau son biplan, "l'Octavie III", et décolle pour faire deux tours de la plaine à quelques mètres du sol, les spectateurs le voient tout à coup monter à 15 ou 20 mètres  et disparaître à l'horizon, il part de nouveau survoler le village de Froidmont et revient sous les applaudissements de la foule.

La journée du lundi 13 septembre !

Le temps est magnifique, c'est probablement la plus belle journée de la semaine. Il n'y a pas de vent ou celui-ci est très faible. Les conditions sont idéales pour les vols. Cette fois, Paulhan décolle et file directement vers la campagne, il ne reviendra qu'une heure plus tard. les spectateurs qui avaient été témoins des évènements de la vielle sont inquiets, "a-t-il eu un incident ou pire encore un accident ?" Une heure plus tard, il réapparaît au grand soulagement des personnes qui ceinturent le champ d'aviation. Interrogé par les journalistes, le pilote déclare qu'il s'est posé à Taintignies et a été reçu par Mr. Henri Crombez, le bourgmestre, à proximité du château. 

Acclamé par la foule, le pilote français fait un tour d'honneur dans l'automobile du Comité. Ce raid inattendu lui rapporte une prime de 1.000 francs. Notre Tournaisien, féru d'aviation, Walter Bulot a bien tenté de faire décoller son monoplace mais n'a roulé que sur une vingtaine de mètres. La déception est grande dans le clan tournaisien (à suivre)