13/08/2012

Tournai : les "paroisses" du XVe siècle (2)

Organisation des paroisses

Nous l'avons dit, le XVe siècle est religieux, il ne connaît pas la crise des vocations, il n'y a pas de pénurie de prêtres. 

La paroisse est dirigée par le spirituel et le temporel. A la tête se trouve le curé (celui qui prend soin des âmes). Il est choisi par le chapitre de la cathédrale et reçoit ses pouvoirs de l'évêque. Le curé se doit de présider les offices de nuit et de jour des dimanches, des jours de fêtes religieuses et de présider l'Eucharistie. Il est secondé par des chapelains, comme le nom l'indique, ceux-ci desservent principalement des chapelles privées de familles, de confréries ou de corporations. Le nombre de ceux-ci varie d'une paroisse à l'autre suivant son importance, on en comptait jusqu'à dix à Saint-Brice ou à Saint-Piat et trois seulement à Sainte-Marguerite. Dans la hiérarchie spirituelle de la paroisse, on trouve ensuite les clercs, outre le fait de chanter au lutrin, ils sont aussi chargés de la préparation des offices en veillant à l'ornementation des autels, à l'entretien des luminaires, ils sont responsables de la sonnerie des cloches et également chargés de creuser les tombes dans le cimetière qui, bien souvent, entoure l'église. Enfin, il y a les dames d'autels chargées de l'entretien du linge d'église et, durant la journée, de recevoir les fidèles qui apportent des offrandes pouvant prendre la forme d'argent, de nourriture, de vêtements...

La gestion financière de la paroisse est assurée par l'assemblée des "bonnes gens" qui désigne, chaque année, quatre paroissiens : deux gliseurs et deux pauvriseurs. Les premiers officient comme le feraient des membres actuels des Fabriques d'église, c'est-à-dire qu'il leur appartient de gérer les finances de l'église, de veiller à son entretien, de faire effectuer les réparations nécessaires, de pourvoir aux besoins du culte... Les seconds tiennent le rôle dévolu désormais aux membres de l'entraide paroissiale, ils s'occupent de la bienfaisance. Ces deux catégories présentent un bilan à l'assemblée des "bonnes gens", chaque année, le jour de la Saint-Jean. Les comptes approuvés sont alors transcrits et déposés dans la trésorerie de la paroisse, ils vont constituer les archives. Si actuellement, le pouvoir communal a un droit de regard sur la gestion des Fabriques d'église et si le bourgmestre en est désigné comme membre d'office (fonction qu'il n'exerce que très rarement), au XVe siècle, l'autorité communale doit aussi ratifier l'élection des gliseurs et pauvriseurs et leur donner procuration pour gérer la paroisse durant une année. Ces deux fonctions sont loin d'être symboliques, les personnes ainsi désignées sont les comptables de la paroisse, tout comme les actuels fabriciens, ils perçoivent les recettes, paient les dépenses, se chargent de l'ornementation de l'église, distribuent vivres et vêtements, visitent les personnes dans le besoin afin de leur remettre le jeton de plomb, appelé l'enseigne, leur donnant droit aux distributions de bienfaisance. 

A cette époque, les recettes proviennent principalement du produit des collectes effectuées durant les offices, de dons, d'offrandes de pélerins, les célébrations de messes pour une intention particulière et de la location du drap qui recouvre le défunt au jour de ses funérailles. Bien souvent, en fin de vie, de nombreuses personnes léguaient à la paroisse des sommes importantes pour s'assurer du repos de leur âme. Les dépenses concernent les différentes réparations et réfections de l'édifice religieux, le salaire du personnel d'église, les achats de cierges pour les dévotions et pour l'éclairage, l'achat de peintures et de sculptures auprès d'artistes ou artisans locaux. Tous les travaux importants doivent faire l'objet d'une communication préalable à l'assemblée des "bonnes gens" réunie spécialement pour la circonstance. 

La vie de la paroisse.

Toutes les églises sont entourées d'un cimetière, appelé âtre, planté d'arbres, munis de bancs où il n'est pas rare de voir des passants se reposer et des même des enfants jouer, l'endroit respirant la quiétude. On accède à l'église par un porche, parfois situé directement sous le clocher comme à Sainte-Marguerite, Saint-Jacques, Saint-Brice ou Saint-Jean Baptiste. Aux murs sont accrochés des seaux en cuir bouilli, les seaux de la ville servent lorsqu'un incendie éclate dans une maison de la paroisse, ils permettent à des personnes faisant une chaîne de prendre l'eau dans le puits le plus proche et de la porter jusqu'au lieu où sévit le feu. Les maisons étant souvent en bois, les rues étroites, le feu était, pour ces raisons, redouté et dès qu'il éclatait en un lieu, c'est la solidarité des habitants qui se manifestait. 

Dans le clocher se trouve la cloche qu'on actionne à partir de l'entrée au moyen d'une corde, elle sonne pour appeler les fidèles aux offices, pour rythmer les différents moments de la journée, pour annoncer un baptême, un mariage ou des funérailles. Elle rythme finalement chaque instant de la vie de la paroisse et personne, comme c'est parfois le cas aujourd'hui, n'aurait le mauvais goût d'intervenir pour la faire taire sous prétexte de conserver sa tranquilité. Le porche franchi, les visiteurs arrivent dans la nef qui a alors de multiples usages, tout d'abord lieu de participation à l'office ou lieu de recueillement individuel mais aussi endroit de rencontres, parfois bruyantes, des paroissiens. C'est dans la nef qu'on trouve la "chaise préchoire", siège légèrement surélevé par rapport à l'assemblée à partir duquel le pasteur enseignait les articles de la foi. Plus tard, on verra apparaître la "chaire à précher" ou "chaire de vérité", un endroit plus impressionnant pour les petites gens, le curé s'adressant à eux d'en haut, les dominant, les scrutant parfois, sa voix portée par l'écho de la nef ayant quelque chose de surnaturel. 

La population qui compose la paroisse est en toute grand majorité illettrée, c'est une raison pour laquelle le curé tout comme le magistrat ou le précepteur est admiré car il possède le savoir. Le curé disait sa messe en latin, langue totalement inconnue des fidèles. il est bon de se souvenir qu'il y a, à peine, quelques décennies, le curé, le notaire et l'instituteur étaient encore respectés au sein de la société, principalement dans les villages, car ils représentaient la connaissance.

Le jour de la "dédicace" de l'église (celle-ci a été dédicacée à un Saint dont elle porte le nom), les paroissiens organisent une procession dans les rues qui entourent l'église, on promène les statues, les reliquaires et le Saint-Sacrement, des jeunes filles représentant des scènes de l'ancien ou du nouveau Testament, des ménestrels accompagnent le cortège. La dédicace sera à l'origine du mot "ducasse" qui est encore actuellement la fête d'un quartier même si, désormais, peu de processions parcourent encore ses rues.

A l'entrée de la nef, se dresse la "table des pauvres" ou "table du Saint-Esprit". Elle est réservée à la distribution des vivres au plus démunis par les pauvriseurs. Notons qu'actuellement, dans les paroisses de Tournai, de telles distributions de nourritures et parfois de vêtements existent à nouveau, la crise que nous connaissons depuis près de dix ans ayant paupérisé une partie de la population. Dans la plupart des églises, les nefs du XVe siècle sont pourvues de chapelles érigées par les confréries.

Le choeur est le domaine exclusif des membres du clergé, il est d'ailleurs séparé de la nef par un jubé ou par une barrière. Au centre de celui-ci, le maître-autel rappelle la table du sacrifice. Le curé ( le mot prêtre est inconnu à cet époque, on utilise plutôt celui de pasteur) officie, le dos tourné à l'assemblée, ce n'est, en effet, que depuis le concile Vatican II de 1962-1963 que l'officiant fait face aux fidèles.

L'enseignement de l'Evangile se fait oralement, les participants aux offices ne sachant ni lire, ni écrire. Aux grandes occasions, il est l'objet de représentations vivantes, probable héritage des "mystères" du Moyen-Age joués sur les parvis des églises. A la Noël, on recouvre la nef de paille et une jeune femme personnifiant la Vierge tient un enfant dans les bras, c'est la la représentation de la"gésine de Notre-Dame", (la gésine désignant une femme sur le point d'accoucher). Le jour de l'Epiphanie, le "jeu des Rois" rappelle la visite des rois mages à Hérode, à la Pentecôte, une colombe en bois doré descend de la voûte..., ces tableaux vivants accompagnent chaque fête religieuse.

Il faut se remémorer les conditions de vie de l'époque pour comprendre cet attachement de tout un quartier à la vie de sa paroisse. l'Eglise, riche et puissante, était considérée comme le refuge par une population pauvre et peu instruite, elle était le carrefour des rencontres des habitants en jouant un rôle social important, elle aidait les plus pauvres et apportait l'espoir à tous. Inconstestée, elle était pourtant à un tournant de sa longue histoire qui avait débuté quinze siècles plus tôt puisque le Schisme et, par la suite, la Réforme pointaient déjà à l'horizon. Un siècle plus tard, elle devra face aux destructions perpétrées par les "iconoclastes" et, plus tard encore, elle sera confrontée au siècle des Lumières... A Tournai, six églises construites au moyen-âge passèrent les siècles et trois furent détruites, des paroisses apparurent dans les faubourgs après la destruction des remparts et l'exode des habitants de la ville vers la proche campagne... La vie paroissiale allait, progressivement, être modifiée, une transformation qui va s'accélerer, surtout à la fin du XXe siècle, en raison de la la crise des vocations, du délaissement de la pratique religieuse par beaucoup et, malheureusement, des trop nombreuses affaires qui secouèrent les bases de l'église catholiques et ébranlèrent la confiance des fidèles envers le clergé !

Désormais, un curé est en charge de plusieurs paroisses et les offices ne sont parfois plus célébrés tous les dimanches et encore moins les jours de semaine. 

(sources : Article basé sur une étude du chanoine Jean Dumoulin (1925-2012) publiée en 1993 dans le livre "Les Grands Siècles de Tournai", édité à l'occasion du 20e anniversaire des Guides de Tournai, dans la collection Art et Histoire).