10/12/2015

Tournai : la lente évolution de la place Paul-Emile Janson

Un peu d'Histoire.

1969 Tournai place des Acacias (2).jpgLa rénovation de la place Paul-Emile Janson, qui s'étend au pied de la cathédrale, du côté Nord, vient de se terminer. Jadis appelée la "place des Acacias" en raison de la présence d'arbres de cette essence lui apportant une touche appréciée de verdure, cette place était un lieu animé surtout le samedi, jour de marché hebdomadaire. Sa situation géographique sur l'axe allant de la gare à la Grand-Place a toujours fait d'elle un lieu de passage fort fréquenté. Hélas, le long chantier de rénovation du quartier cathédral a, depuis quelques années, transformé celle-ci en une impasse réduite à recevoir la circulation locale.

Avant d'être un emplacement dévolu au marché aux fruits et aux légumes qui s'y tint jusque dans les années quatre-vingt, la place abrita, dès le Moyen-Age, le marché aux volailles, aux œufs, beurre et produits de la ferme qu'apportaient les paysannes des villages voisins au moyen de carrioles ou de charrettes tirées par des ânes. Elle était alors désignée sous le nom de "Monchiel" ou "Moncheau" (qui en langue romane désigne un monceau, un tas, un entassement).

En 1463, Louis XI y logea chez le chanoine Jean de Manny. En 1513, au lendemain de la reddition de Tournai aux Anglais, Henri VIII l'imita en logeant chez maître Simon Geland. En 1549, lors de la visite de Charles-Quint, les reines douairières de France et de Hongrie s'installèrent chez le chanoine Cottrel qui y demeurait. Durant une brève période, sous Louis XIV, le Marché aux Volailles prit le nom de "Marché au Charbon".

La porte Mantille donnant accès à la cathédrale débutait alors à front de la rue du Curé Notre-Dame, un premier palier menait au grand escalier actuel. De chaque côté de celui-ci se trouvaient le cloître des chanoines et le cimetière. Celui-ci allait disparaître en 1812. L'église de la paroisse Notre-Dame qui était accolée au déambulatoire Nord de la cathédrale sera bombardée lors de la seconde guerre mondiale et ne sera jamais reconstruite.

De profondes modifications.

Depuis la seconde guerre mondiale, cette place a subi de nombreuse modifications. L'appellation actuelle a remplacé celle de place des Acacias, en mémoire de Paul-Emile Janson, avocat bruxellois affilié au parti libéral qui a été le onzième premier ministre belge de novembre 1937 à mai 1938 et qui est mort en 1944 à Buchenwald.

L'Office du Tourisme.

L'immeuble situé au n°1, à l'angle de la rue de la Lanterne, abrite depuis le mois d'avril 2013, "l'Office de Tourisme". Les témoignages concernant ce lieu remontent jusqu'au XIIe siècle lorsqu'un certain Gedulphe ou Gedulf a offert un bâtiment lui appartenant aux religieuses de l'ordre des Sœurs hospitalières afin d'abriter des pauvres gens. C'est à ce moment que naîtra "l'hôpital capitulaire Notre-Dame". Lorsque les religieuses installeront celui-ci plus bas dans la rue éponyme, la maison deviendra propriété du chapitre de la cathédrale et servira d'habitation à différents chanoines. Au début du XXe siècle, l'immeuble porte le nom "d'Hôtel Delmarle", hôtel particulier de Charles Delmarle et de son épouse Marie-Roseline Brunfaut. En 1914, la propriété est rachetée par le couple François Sohest-Clotilde Pauwels. Ancien restaurateur et cuisinier militaire, le nouveau propriétaire le transforme en hôtel-restaurant. C'est de cette époque que date le style Louis XVI qu'on peut encore admirer actuellement.

Les transformations à peine terminées, au moment du premier conflit mondial, les Allemands occupent Tournai et réquisitionnent le bâtiment pour en faire la "Kommandantür". Après ce premier conflit mondial, la fille des propriétaires, Jenny Sohest et son époux Marcel Dozot succèdent à leurs parents et lui donnent l'appellation sous laquelle il deviendra très connu dans la cité des cinq clochers : "Le Grand Hôtel de la Cathédrale". Hélas, en 1940, les Allemands reviennent et installent, une fois encore, leur Kommandantür en ses murs. Parmi les clichés pris au moment de la libération, un des plus connus est probablement celui où on voit le bourgmestre Louis Casterman saluer la foule en liesse depuis le balcon de cet hôtel. Dans le courant des années cinquante, l'Hôtel de la Cathédrale deviendra la propriété de Gaston Horlait, administrateur de la Grande Brasserie du Lion et mécène de la Royale Union Sportive Tournaisienne. Il fermera ses portes à la fin des années soixante.

Dès ce moment, différents organismes financiers vont en faire leur siège régional : "la banque de Paris et des Pays-Bas", devenue par la suite la "Paribas" et, plus tard, la banque "Dexia". Les nombreuses restructurations intervenues dans le monde de la finance sont à l'origine de l'abandon de ce magnifique bâtiment au début des années deux mille. L'Administration communale de Tournai décide alors de le racheter et de le transformer afin d'y installer l'Office du Tourisme. Sous le bâtiment, servant de lieu pour des expositions, une crypte date de l'époque de l'hôpital Notre-Dame avec voûtes d'arête construites en moellons, reposant sur un rang de colonnes, au centre et sur des culs de lampe engagés dans les murs latéraux. La cave est en style roman du XIIe siècle.

L'hôtel de Cordes.

Voisine du Grand Hôtel de la Cathédrale, la maison de Cordes était un hôtel particulier qui faisait le pendant architectural du bâtiment mitoyen. Il s'agissait d'un bel hôtel de maître de style Louis XVI tardif construit au début du XIXe siècle. On l'a vu pour l'hôtel Monnier, à la rue Saint-Martin, l'édilité tournaisienne durant les années septante et quatre-vingt ne souhaitait pas tellement conserver ces témoignages d'une vie bourgeoise qu'avait connue jadis la cité des cinq clochers. Des promoteurs avides de construire leurs bâtiments d'une architecture relativement pauvre (en briques et béton) furent donc courtisés par le premier magistrat de l'époque. En 1979, la Ville accorda le permis de démolition du vénérable immeuble situé à l'angle de la rue de l'Hôpital Notre-Dame. En mars 1987, malgré les protestations d'associations de défense du patrimoine tournaisien, comme l'asbl Pasquier Grenier, le permis de construire un nouveau bâtiment fut accordé.

Que reprochait-on à l'époque à celui-ci ?

- Son gabarit tout d'abord, beaucoup trop important par rapport aux immeubles voisins, ce qui provoquait une mauvaise intégration dans le site.

- Ses corniches dépassant celles des constructions adjacentes.

- La répétition monotone dans la façade de petites ouvertures carrées ou rectangulaires qui ne s'intégraient pas aux ouvertures cintrées de l'immeuble voisin.

Ces remarques furent balayées d'un revers de la main par un premier magistrat de la ville qui avait le défaut de ne souffrir aucune remise en question de ses choix personnels, lui qui semblait tout acquis au modernisme architectural. Mieux même, lors de la construction, les plans initiaux ne furent pas respectés et un étage supplémentaire fut construit sous toiture. La vue sur la cathédrale que découvraient les visiteurs venant de la gare ou emprutant le passage de l'hôtel des pompiers était irrémédiablement cachée.

Le temps a passé. Par habitude, le Tournaisien ne voit plus ce coup de poing asséné à l'harmonie de la place. L'enlèvement récent des structures métalliques posées sur la façade et la pose de grilles de balcons travaillées a légèrement amélioré la vision de cet immeuble. En 2014, le bâtiment a été victime d'importants dégâts consécutifs à la rupture d'une grosse conduite d'eau, ce qui a provoqué l'évacuation de tous ses habitants et, en raison des éternels (on pourrait même dire habituels) conflits entre experts des assurances, les réparations ont tardé à être exécutées.

L'immeuble du Courrier de l'Escaut.

1962 Tournai neige place des Acacias.jpgCet immeuble, jadis occupé par l'imprimerie et les bureaux du journal tournaisien repris par le groupe namurois Vers l'Avenir, est inoccupé depuis les années nonante. Un projet de démolition et de construction d'une résidence à appartements a déjà été présenté à deux reprises par un promoteur mais l'Administration communale lui a demandé d'alléger une partie de façade aveugle donnant vers la place. Depuis lors, plus rien ne bouge et des panneaux de bois, du plus bel effet, ont été placés sur les châssis du rez-de-chaussée pour éviter toutes dégradations (photo ci-contre du "Courrier de l'Escaut" représentant ses locaux en 1962). 

L'espace Pic-Puce.

Dernier bâtiment à se trouver sur la place, au moment où débute la rue du Curé Notre-Dame, il est entré dans la légende tournaisienne lorsque des rumeurs, probablement infondées, y ont situé l'appartement tournaisien de Gérard Depardieu. Au rez-de-chaussée, une galerie commerciale comprend une agence immobilière dont on dit que l'acteur français est associé au gérant.

L'ancienne bibliothèque.

Le bâtiment situé à l'Ouest de la place est inoccupé depuis le départ du service des "Archives de l'Etat" à la rue des Augustins. Précédemment, il abritait la bibliothèque communale. De nombreux projets de réhabilitation ont été présentés ces dernières années : une extension de la section "architecture" de l'école Saint-Luc à Ramegnies-Chin dont les responsables ont fait un autre choix en raison du manque de fonctionnalité ou un pôle muséal mettant en valeur, au pied de la cathédrale, les différents musées tournaisiens. Actuellement, il est évoqué sa transformation en centre d'entreprise, d'interprétation et en une vitrine dédicacée aux nouvelles technologies.  

Du piétonnier à la rue Soil de Moriamé.

A l'Est de la place, les deux bâtiments érigés entre le piétonnier de la Croix du Centre (tel qu'il fut appelé lors de sa création mais dont l'appellation ne semble plus guère utilisée aujourd'hui) et la rue Soil de Moriamé étaient jadis occupés par deux tailleurs (la Maison Lambert et le tailleur Meurant). Le rez-de-chaussée de ce dernier immeuble est désormais dévolu à un magasin de nuit dont l'étalage se compose des traditionnels pots de tabac, canettes et bouteilles d'alcool. (Voir la photo du haut représentant l'enlèvement des Acacias en 1972 avec dans le fond l'immeuble du tailleur Lambert - photo "Courrier de l'Escaut").

Et maintenant ?

La fin des travaux de la place Saint-Pierre ont permis le rétablissement de la circulation automobile sur la place Paul Emile Janson dans le sens de la rue de la Lanterne vers la rue du Curé Notre-Dame. La partie piétonne n'est cependant pas une zone totalement sécurisée pour les personnes qui s'y promènent, en effet, certains automobilistes descendant la rue de Paris, y débouchent pensant rejoindre la rue de Courtrai, aucun obstacle, aucun panneau de signalisation n'empêchent ces conducteurs d'arriver jusqu'à cette esplanade au pied de la cathédrale.

Depuis la disparition des acacias qui lui avaient donné son nom, et du jardinet qui longeait l'ancienne bibliothèque, la place est désormais uniformément minérale, plus la moindre touche de verdure, ce qui est regrettable à une époque où la voix des défenseurs de la nature se fait entendre. Certains architectes rament encore à contre-courant !

Le monument des Aveugles a été provisoirement retiré pour éviter les dégâts qui pourraient être occasionnés lors des travaux en cours du transept nord de la cathédrale.

Sur la partie libérée par le chantier, les animations reprennent peu à peu, un marché fermier y est organisé, le vendredi soir, du printemps à l'automne, des chalets y sont érigés pour la période des fêtes de fin d'année.

(sources : "Tournai, Ancien et Moderne" de A.F.J Bozière, ouvrage paru en 1864 - "L'habitation tournaisienne, architecture des façades" de E.J. Soil de Moriamé, ouvrage paru en 1904 - Bulletins trimestriels de l'ASBL Pasquier Grenier - "Tournai perdu, Tournai gagné" de Béatrice Pennant, ouvrage paru en 2013 - presse locale "Courrier de l'Escaut et Nord-Eclair").

S.T. décembre 2015.