02/12/2013

Tournai : raisons de la venue de Philippe-Auguste en 1187

L'Histoire n'est finalement que la chronologie de faits qui se sont succédé depuis des millénaires et qui nous ont amenés à la situation présente, toutefois, les interprétations des historiens concernant ces évènements, souvent importants, divergent parfois. Si on ose une comparaison, on peut, en effet, constater une lecture bien différente d'un même fait.

Ainsi, plusieurs historiens tournaisiens se sont penchés sur les raisons de la venue à Tournai du roi de France Philippe-Auguste en décembre 1187. Cette visite royale fut capitale pour le développement de la Commune grâce à la Charte qui lui fut donnée.

Analysons la vision d'Alexandre Guillaume Chotin (décédé en 1880), auteur de "l'Histoire de Tournai et du Tournésis", ouvrage paru en 1840 et celle de Paul Rolland, Conservateur aux Archives de l'Etat, qui publia "L'Histoire de Tournai" en 1956.

 Alexandre Guillaume Chotin  :

 "Au Noël de l'an 1187, Philippe-Auguste venu visiter le comte de Hainaut, Baudouin V, son beau-père, à Valenciennes où il tenait sa cour, se rendit à Tournai dont les habitants le reconnurent pour souverain.

Cet évènement est un des plus singuliers et des plus importants de notre histoire (...). Pour l'expliquer, il faut nécessairement admettre qu'il avait été préparé de longue main, ou par Philippe-Auguste offensé de la grandeur à laquelle la châtellenie de Tournai s'était élevée et pour prévenir peut-être une union plus étroite entre eux et le comte de Flandres, puissance vers laquelle la châtellenie d'alors paraissait incliner, ou par la Commune fatiguée du joug des châtelains et de la juridiction temporelle des évêques. Ce fut probablement avec l'appui du monarque que la ville saisit cette occasion favorable pour se soustraire à leur obéissance et suzeraineté".

 

Paul Rolland :

 

A l'origine de ce même fait, l'historien penche pour deux éléments importants ayant attiré l'attention du roi de France. Tout d'abord la position géographique intéressante de la ville située à cheval sur les deux puissances féodales qui se partageaient l'Occident suite à la signature du Traité de Verdun de 843, divisant l'empire de Charlemagne. Une ville, îlot fortifié, enfoncé comme un coin entre les châtellenies "flamingantes" (sic !) et les châtellenies wallonnes du comte de Flandres. De plus, la cité de Tournai continuait à régir le cours de l'Escaut dont elle pouvait interdire la descente ou la remontée aux marchandises. Tournai était donc un point géographique stratégique.

Ensuite, un autre élément a probablement était pris en compte par Philippe-Auguste. Depuis 1146, le diocèse de Tournai (qui s'étendait alors jusqu'à Bruges et l'actuelle frontière avec les Pays-Bas) avait retrouvé un évêque particulier (jusqu'alors il faisait partie de l'évêché de Noyon-Tournai). Cet évêque pouvait mettre à disposition des princes, les foudres ecclésiastiques de l'excommunication contre des sujets, remuants entre tous, les Flamands. Il fallait arriver à diriger sur place son élection, confiée canoniquement à un chapitre dont la majorité au moins était composée de prêtres d'origine flamande. L'évêque de Tournai "valait une armée" pour le prince qui l'avait avec lui.

Paul Rolland n'est pas d'accord sur le motif invoqué par d'autres historiens qui aurait été l'appel à l'aide de son beau-père, le comte Baudouin V de Hainaut, pour se venger des Tournaisiens qui avaient épousé le parti de Jacques d'Avesnes, vassal hennuyer en révolte, et qui lui prodiguaient leurs secours.

Pour lui, la raison véritable de la visite royale, il faut la chercher comme toujours dans l'intérêt propre du trône et non dans de petites querelles féodales. La nécessité se montrait inéluctable de faire de Tournai, véritable marche du Nord-Est, une commune "immédiate". La main-mise sur la Flandre, qui devenait un des objectifs les plus hallucinants des Capétiens, demandait que l'on mobilisât au Nord de la France tous les moyens. Que Philippe-Auguste ait profité de circonstances régionales, voire locales, c'est une autre question qui relève des moyens d'action et non pas de l'intention essentielle.

L'historien fixe précisément au 28 décembre 1187, la rencontre entre Philippe-Auguste, accompagné de Baudouin V de Hainaut, et l'évêque Evrard qui lui remet philosophiquement ses pouvoirs tandis que le magistrat communal passait avec le roi un contrat de dépendance directe, un fait rapporté par le chroniqueur de l'époque Philippe Mouskès. 

 

(sources : "Histoire de Tournai et du Tournésis" d'Alexandre Guillaume Chotin paru en 1840 page 163 et "Histoire de Tournai" de Paul Rolland, parue chez Casterman en 1956 pages 70 à 72).

S.T. décembre 2013