18/03/2014

Tournai : l'histoire tragique et merveilleuse du soldat La Violette

Avant-propos.

Passionné d'histoire et particulièrement de celle de la Ville de Tournai, c'est toujours un régal pour moi à chaque fois que je rencontre Yvonne Coinne, une habitante de la chaussée de Lille, bien connue au sein de ce faubourg où ses parents tinrent une boulangerie.

Yvonne est une fouineuse qui reconstitue méthodiquement la grande et petite histoire de la Ville grâce à ses recherches approfondies, à ses documents convenablement classés, à son plaisir non dissimulé de conter le fruit de ses découvertes. Elle a aussi publié le fruit de ses recherches sur les "salines" et a participé à l'élaboration du livre consacré aux "Mémoires du faubourg de Lille" paru en 2012.

Une récente conversation m'a permis d'apprendre un fait probablement méconnu par les plus jeunes générations. Celui-ci était contenu dans une farde de couleur verte portant comme indication : "Claude Méret, dit la Violette".

Une biographie d'un homme ordinaire qui débouche sur une histoire extraordinaire, dans laquelle se mêlent étroitement souffrance et merveille, un fait oublié avec le temps mais qui a marqué de très nombreuses personnes vivant à l'ombre des cinq clochers à la fin du XVIIe siècle.

Un soldat du régiment du Dauphin.

Claude Méret était natif de Chanteau, un bourg à cinq lieues d'Orléans. Il appartenait au régiment du Dauphin et il participa à la bataille de Steinkerque, dans le Hainaut, remportée par les troupes françaises face à celles de Guillaume d'Orange. Une confrontation terrible qui fit plus de dix mille morts en moins de cinq heures. Il existait une tradition à l'époque, chaque soldat prenait un nom de guerre, le grenadier Méret était surnommé "La Violette".

Dans le cours d'un détachement où il avait été commandé, le grenadier La Violette s'était fracturé la jambe en franchissant un fossé. La troupe l'avait laissé entre les mains d'un chirurgien du lieu qui s'était très mal pris pour panser la fracture, quelques jours plus tard, il fut mis sur un caisson et amené à l'Hôpital Royal de Tournai dit "de Marvis".

L'hôpital de Marvis.

L'Hôpital de Marvis était une des institutions les plus anciennes de Tournai puisqu'on en trouve déjà une trace en 619 lorsque le pape Boniface la prit sous sa protection. Sous le règne de Louis XIV, ses bâtiments avaient, principalement, été affectés à la fonction d'hôpital militaire. En cette fin du XVIIe siècle, l'hôpital ne recevait qu'un nombre très restreint de malades, variant de 16 à 20, bien qu'il fut assez vaste pour en contenir un plus grand nombre. Il servait surtout pendant les périodes calamiteuses et lors des guerres où il accueillait les soldats blessés.

Le chirurgien-major de cet hôpital, Mr. Martial Gralhat fit au blessé un nouveau bandage, après avoir remis en place les os déplacés. On souligne qu'aucun cri, aucun soupir ne sortit de la bouche du soldat malgré la douleur extrême que cette intervention avait engendrée.

Malgré les soins qui lui furent prodigués, le pauvre soldat La Violette ne put se remettre de cette blessure, l'inflammation gagna le membre atteint, la fièvre fit son apparition. Son état se dégrada au point que ce soldat catholique reçut le viatique et l'extrême-onction juste avant de mourir dans d'horribles souffrances le 11 octobre 1692 (certains historiens parlent du 11 novembre pourtant sur la pierre qui fut gravée, il est fait mention du "11 Obre de l'an 1692" (sic).

L'histoire n'est pas finie !

Le récit aurait pu se terminer là, sur la mort presque normale résultant d'une gangrène chez un homme blessé au combat et soigné avec les moyens de l'époque, bien rudimentaires comparés à ceux de notre époque, toutefois, de banal, le récit va devenir merveilleux et cette mort va soudainement prendre une autre dimension.

Dès qu'il eut expiré, les infirmiers portèrent le corps sur un tas de paille qui se trouvait dans la cour de l'hôpital. Revenant le lendemain pour l'ensevelir, ils furent tout étonnés de lui trouver un teint vermeil et l'air paisible d'un homme endormi. Les religieuses hospitalières, averties, recommandèrent de le laisser, sans y toucher, jusqu'à nouvel ordre. Les jours passèrent et le cadavre ne changea pas. Les responsables, le docteur Brisseau et Mr. Martial furent surpris de ce phénomène inexplicable et conseillèrent, à nouveau, de laisser le corps sur le tas de paille.

Après seize jours, celui-ci ne présentait aucune altération, dans une lettre décrivant ses observations, le docteur Brisseau écrivait :

"Nous lui trouvâmes le teint fort beau, les joues et le front rouges comme on les a par pudeur, les lèvres très vermeilles, enfin la mine d'un homme qui dort tranquillement après avoir bien soupé, ce qui me parut d'autant plus surprenant, que pendant sa maladie, il avait le visage d'un mort et qu'après sa mort, il avait le visage d'un vivant (...), il avait les articulations des membres très souples, il ne dégageait nulle mauvaise odeur, ni la bouche, ni les plaies n'avaient aucune infection".

La rumeur enfle et se transmet.

Le bruit de cette merveille se répandit à la campagne et dans les villes voisines, des gens vinrent à pied, à cheval, dans des voitures pour admirer le prodige, toutes ces personnes venaient à Tournai comme on se rend à une fête champêtre, à une franche foire, les auberges affichaient "complet". On fut contraint de barricader les portes de l'hôpital pour empêcher que les huit ou dix mousquetaires qui montaient la garde ne fussent forcés par la violence de cette foule.

Autorisées à entrer, les personnes qui approchaient le corps le touchaient avec un linge, des chapelets ou autres objets qui devenaient subitement de précieuses reliques. La nouvelle parvint jusqu'au régiment auquel appartenait le soldat La Violette et on vit un lieutenant et un aide-major se déplaçaient à Tournai pour voir le corps de ce grenadier qui, de son vivant, était décrit comme un homme fort grossier, peu instruit et indocile. Lors de leur présence, une scène assez rare se produisit, les deux hommes fondirent en larmes, levèrent les mains au ciel et embrassèrent les pieds du soldat comme dans une demande de pardon.

L'enterrement du soldat La Violette.

A cette époque, la ville de Tournai dépendait de l'archevêché de Cambrai, celui-ci envoya des commissaires pour enquêter sur cet évènement, rejoints par des représentants de l'Etat-Major et du Parlement. Après vingt trois jours, le corps n'était toujours pas altéré ! Le directeur de l'hôpital, l'abbé Josse, le commissaire des guerres, Mr. de Neuville et le conseiller du Parlement, Mr. de la Vingne dressèrent un procès-verbal des constations effectuées et firent, enfin, placer le corps dans un cercueil de plomb, on inhuma celui-ci à proximité de l'autel de la chapelle. Sur une pierre de marbre, on fit graver cette épitaphe :

"Ici git Claude Méret, dit La Violette, duquel le corps fut 23 jours exposé au peuple sans corruption, son procès dans son tombeau en fait mention, l'an 1692".

L'histoire est, cette fois, loin d'être finie !

Comme on le devine, l'inhumation de Claude Méret n'a pas mis fin à la dévotion populaire, bien au contraire, son tombeau devint l'objet d'un pèlerinage, on lui attribua même une guérison. En 1694, le grand Dauphin, fils de Louis XIV, commandant en chef des armées des Flandres, passant à Tournai, se rendit à l'hôpital de Marvis pour voir le tombeau du soldat La Violette et complimenter les religieuses d'avoir un grenadier, issu de son propre régiment, auteur d'un miracle signalé.

Tombé dans l'oubli.

Lorsque la ville de Tournai passa sous le régime hollandais, le culte tomba peu à peu dans l'oubli, l'ennemi héréditaire des Français ne voulut point en entendre parler. Diable, le Hollandais protestant n'allait pas rendre un hommage à un soldat français, catholique de surcroit ! Au moment de l'indépendance de la Belgique, en 1830, on ne parlait plus de La Violette, mort 38 ans plus tôt. Peu avant le premier conflit mondial, le vieil hôpital de la rue Marvis fut démoli, la lame funéraire de Claude Méret commença un périple dans la cité. On la trouva chez un particulier, Mr. Delhaye-Verdure, avant la seconde guerre mondiale, Jules Messiaen signale son existence dans un corridor des Archives situées près de la cathédrale, l'auteur d'un livre sur la bataille de Steinkerque la situe ensuite au musée d'Histoire et d'Archéologie de la rue de Carmes, enfin certains l'ont découverte en la cathédrale Notre-Dame près de la porte du Capitole, accrochée à une colonne.

Voilà l'histoire tragique et merveilleuse d'un soldat du Dauphin, né près d'Orléans et mort à Tournai en 1692. On retrouve sa trace dans la "Notice historique des divers hospices de la ville de Tournai", un ouvrage de Delannoy, paru en 1880 à Tournai, dans les "Etrennes Tournaisiennes" de 1890, dans "Les Infants d'Tournai", revue de la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien datée de juillet 1966, dans "L'Histoire de Tournai" de Poutrain ou encore dans le "Tournai, Ancien et Moderne" de Bozière. Elle fit aussi l'objet d'un article dans un bulletin de la Société d'Histoire et d'Archéologie de la ville.

Je remercie Yvonne Coinne de m'avoir permis de consulter ces documents à la base de cette présentation.

S.T. Mars 2014.