16/12/2013

Tournai : la cité scaldéenne au XIIIe siècle.

Nous avons vu, dans un article précédent, qu'au début du XIIe siècle, Philippe-Auguste avait accordé la Charte de commune à Tournai (1187). A partir de ce moment, la ville va se développer et sa richesse va attirer de nombreux bourgeois, parmi lesquels des artistes, à l'ombre des cinq clochers.

En 1205, La ville accueille l'orfèvre mosan Nicolas de Verdun qui va réaliser sa première œuvre "tournaisienne", la châsse de Notre-Dame. Ce bijou de l'art du XIIIe siècle nécessitera cent neuf marcs d'argent et six d'or (le marc étant une unité de masse qui correspondait à huit onces locales, on peut estimer celle-ci entre 240 et 250 gr de métal précieux). Cette œuvre qui contient les reliques de saint Eloi et saint Amand, missionnaires de la vallée de l'Escaut, est considérée comme une des "sept Merveilles de Belgique". Elle est aussi appelée "Châsse de Notre-Dame flamande" car, jusqu'au XVIe siècle, les Gantois eurent le privilège de la porter lors de la procession de septembre.

Un évènement important va se dérouler le 27 juillet 1214, à Bouvines, un village situé à une quinzaine de kilomètres au Sud de Tournai, celui-ci va modifier l'équilibre politique international pour une assez longue période. A la bataille de Bouvines, le roi de France Philippe-Auguste va remporter une victoire écrasante sur l'Allemand Otton de Brunswick, l'Anglais Guillaume de Salisbury, les Flamands du comte Ferrand qui s'était emparé de la ville un an plus tôt et les Brabançons du duc Henri. Cette victoire permet à Philippe-Auguste de contrôler totalement le comté de Flandre.

En cette même année 1214 naît à Poissy, Louis IX, qui sera plus connu dans l'Histoire sous le nom de saint-Louis. Il sera roi de France de 1226 à 1270, date de sa mort lors de la huitième croisade. Durant son règne, il visitera Tournai en 1257.

Un fait aux grandes conséquences.

En 1216, le dénommé Jacques le Clercq s'est rendu coupable d'homicide et s'est réfugié dans le cloître des chanoines. Alors qu'il bénéficiait du droit d'asile reconnu par l'Eglise, les prévôts et jurés y vinrent l'appréhender et le pendirent. Suite à cette affaire, les rapports entre le magistrat et le chapitre se tendirent et il fallut attendre l'an 1227 pour qu'une solution soit trouvée. Elle vint de l'Evêque Gautier de Marvis que les bourgeois avaient accepté comme arbitre pour résoudre ce litige. Il condamna les prévôts et jurés à 1.000 marcs d'amende. Deux versions s'opposent alors : celle de Paul Rolland qui déclare que cette clause fut commuée, en 1228, en une obligation pour la commune de transformer à ses frais la maison "A le treille" dont elle était propriétaire sur le grand Marché en "une halle à peser laines, mesurer blés, vendre drap et toutes autres denrées à l'étal" (sic). Cette halle prendra le nom de "Halle-aux-Draps". Bozière quant à lui déclare que la commune ne pouvant réunir la somme de 1.000 marcs proposa en échange les prés porcins et la maison A le Treille à l'Evêque. Une charte de 1228 nous informe que la surveillance de la construction de la halle fut confiée à deux bourgeois et à deux ecclésiastiques. Ce n'était pas encore l'édifice que nous connaissons actuellement, il s'agissait d'un immeuble de bois et de charpente, semblable à une grange de village. Les deux historiens se rejoignent pour dire que la Commune reçut de l'Evêque la moitié des revenus des échoppes de la Halle. Ces sommes permirent de débuter le pavage des rues de la cité.

Entre 1243 et 1255, sous l'égide de l'évêque Walter de Marvis, à la tête de l'évêché entre 1219 et 1251, le chapitre décide de remanier la toute jeune cathédrale Notre-Dame (elle a été terminée en 1183), il veut transformer l'édifice roman en un édifice de style gothique (tout au moins dans le chœur et le transept). Pour des raisons probablement financières ou suite à la nomination du nouvel évêque, Walter de Croix (1252-1261), seul le chœur gothique remplacera le chœur roman qui avait déjà fait l'objet d'un remaniement entre 1198 et 1213. Il force l'admiration par la hauteur qu'il atteint et l'impression de légèreté qu'il dégage.

Durant la reconstruction du chœur est réalisé le nouveau "reliquaire de saint Eleuthère" (premier évêque de Tournai à la fin de la période franque, vers 530). Les reliques qu'il contient seront déposées par le légat du Pape, Odon de Tusculum, et l'Evêque Walter de Marvis, le 25 août 1247. Ce coffre d'argent et de cuivre doré de 1m15 de long, 50 cm de large et 87 cm de hauteur est une œuvre anonyme. Par sa statuaire, digne de celle de Reims, et par son décor fouillé, rappelant l'école d'Hugo d'Oignies, l'œuvre est attribuée par certains à l'Ecole de l'Entre-Sambre et Meuse dont une estampille serait visible dans la frise du bas. D'autres comme le chanoine Warichez l'attribuent à Nicolas de Verdun. Une chose est néanmoins certaine, elle est considérée comme le chef-d'œuvre de l'orfèvrerie du Moyen-Age. 

Ouvrons une parenthèse pour faire connaissance de cet évêque qui présida durant une très longue période aux destinées de l'Evêché de Tournai, Walter de Marvis aussi appelé Gautier de Marvis connut un épiscopat de plus de 32 années. il était originaire de Tournai où son père exerçait la profession de boulanger dans la rue Haigne. L'histoire raconte que le jeune Gautier était un élève studieux bien suivi par son père à qui on demanda un jour s'il voulait en faire un évêque. "Si cela arrive, je fournirai gratuitement le pain pour sa joyeuse entrée". Son fils le devint et le père tint sa promesse. Notons au passage qu'un autre historien tournaisien, Chotin, déclare quant à lui que le père du jeune homme était cordonnier à la rue Haigne et que c'est un voisin boulanger qui fit et tint cette promesse. En 1228, on le retrouve Gautier de Marvis délégué du Saint-Siège et ensuite, pendant cinq ans, légat pontifical en Languedoc et Provence, une région ruinée lors de la croisade contre les Albigeois. Beaucoup d'historiens pensent que c'est lors de ses voyages et la découverte des cathédrales françaises qu'il eut l'idée de transformer sa cathédrale.

En ce qui concerne la vie religieuse, cette époque est des plus remarquables et se traduit par la réédification de l'église Saint-Jacques (les architectes estiment en effet que la nef à quatre travées remonte au XIIIe siècle), la construction de l'église Sainte-Marie-Madeleine à l'emplacement d'une ancienne chapelle déjà dédiée à la sainte et l'édification de l'église Sainte-Catherine qui disparaîtra avec sa paroisse, plus tard, lors de l'édification de la citadelle sous Louis XIV. L'église Saint-Nicaise, elle aussi disparue sera érigée vers 1269, et l'église Sainte-Marguerite en 1288 complète cette série de constructions. A la fin du XIIIe siècle, Tournai compte douze églises autour de sa cathédrale.

On ne compte plus le nombre de couvents qui font leur apparition à cette époque : l'abbaye des Prés Porcins au faubourg de Maire en 1231, l'abbaye du Saulchoir par Jean Altaque en 1238, les Frères Mineurs au quai taille-Pierre en 1240, un béguinage, les Sœurs Grises et Sœurs Noires à proximité des Frères Mineurs toujours en 1240, le béguinage aux abords de l'église Sainte-Marie-Madeleine en 1241, les Dames hospitalières de Saint-Nicolas du Bruille en 1247, Les "Saquistes" ou Frères de la Pénitence en 1264, les Croisiers aux Chauffours en 1284, le couvent des religieux de l'ordre de la Sainte-Croix (aussi appelés Croisiers) au Mont-Paillard (Saint-Jean) en 1286, les Augustins dans le quartier Saint-Jacques en 1293. C'est aussi l'ouverture, en 1228, de l'Hôtel des Anciens Prêtres ou Prêtres émérites aux abords de la cathédrale et de celle de l'établissement des pourvus, nommés Anciens Bourgeois, à la rue Saint-Piat en 1272.

Lors du siège mené par Ferrand en 1213, la tour des chartes avait été détruite par un incendie et avec elle un partie des archives communales. En 1234, on construisit la "Halle des Consaux", comme on nommait l'Hôtel de Ville d'alors. Ce bâtiment en pierre, situé à hauteur de l'actuelle rue Garnier, était surmonté par la "Tour des Six" qui fut affectée au dépôt des archives. Le bâtiment de forme rectangulaire se terminait par deux pignons et était recouvert d'un toit assez raide en tuile. Les comptes communaux de 1395 nous renseignent qu'il est l'œuvre du couvreur André de Duisempierre, couvreur de tieulle (tuile). Six fenêtres ogivales, sur la face antérieure, éclairaient les salles de l'étage. Le laïc et le religieux étant toujours intimement mêlés au XIIIe siècle, on érigea une chapelle dans le style ogival contiguë à la halle (une bulle datée de 1389 autorisait à dire la messe dans cette chapelle). Le chapelain de celle-ci était chargé de confesser les condamnés à mort qui étaient enfermés dans l'attente de leur exécution dans les prisons de la "Pippenerie" et de "Tiens-le-bien" adossées également à la halle.

Un autre édifice communal subit une transformation, le beffroi, cette tour de guet qui permettait de voir venir les éventuels assaillants, de repérer les incendies si redoutés à l'époque en raison des matériaux utilisés pour la construction de habitations... avait besoin d'être rehaussé. C'est à cette époque qu'on lui donne sa hauteur et sa forme que nous lui connaissons aujourd'hui.

Eglises, couvents, chœur de la cathédrale, halle des Consaux, beffroi, maisons particulières de grands bourgeois, toutes ces constructions sont bâties en pierre calcaire de Tournai. Ce matériau qui est aussi exporté vers la Flandre, l'Artois, la Picardie et jusqu'en Champagne, fait l'objet d'un commerce qui atteint peut-être son apogée durant le XIIIe siècle. Autre industrie florissante celle du drap qui s'exporte jusqu'en Espagne et des tissus vers l'Italie, l'Autriche et même jusqu'à Constantinople en Turquie.

Les Lettres sont reconnues grâce au poète Philippe Mouskès qui, comme le précise Paul Rolland, n'a jamais été évêque de Tournai comme le prétendent certains historiens. Il est l'auteur d'un ouvrage comptant pas moins de 31.286 vers intitulé "La fuite d'Hélène avec le perfide Pâris", le monument le plus vaste de l'ancienne littérature française en Belgique. L'épanouissement littéraire est aussi l'œuvre de Gautier de Tournai et son "Roman de Gilles de Chin", de Gilles Li Muisis (voir l'article que nous lui avons consacré), dix-septième abbé de Saint-Martin, célèbre pour ses Chroniques, Annales et Lamentations ou encore de Guibert de Tournai ou de Moriauporte (de la porte Morel) auteur de " la vie de saint Eleuthère". On notera également l'existence d'un "Puy d'Amour" ou société de poètes célébrant l'amour courtois.

C'est en 1280 que fut créée une confrérie qui existe toujours au XXIe siècle, "Les Damoiseaux", les membres de celle-ci avait pour devoir d'orner d'une précieuse couverture une châsse portée par eux lors de la procession. Si à l'origine, les membres se recrutaient parmi les autorités locales, ils appartiennent désormais aux gens de Droit. La châsse conserve le chef de saint Eleuthère.

Durant ce siècle on va assister à un essor de la commune et à un affaiblissement des prérogatives du chapitre. Dès 1260, la commune parvient à lui soutirer certains droits de péage. En 1286, le droit de battre monnaie, jusqu'alors réservé à la seigneurie épiscopale, passe sous la surveillance des officiers de la commune. En 1293, c'est la totalité des droits capitulaires , les tonlieux routiers et fluviaux (droits perçus sur la circulation des marchandises) mais aussi sur la transformation et la vente de produits de toute nature. Malgré l'opposition de l'évêque, la commune acquiert l'exercice de la justice qui revenait alors aux châtelains de la cité de Saint-Brice, du Bruille et des Chauffours. Pendant ce temps, on poursuit la construction de la grande enceinte. A la fin du siècle, le quartier des Chauffours et les centres d'Alain et de Warchin sont définitivement annexés à la commune.

De la bataille de Bouvines jusqu'à l'aube du règne de Philippe le Bel, Tournai avait connu de profonds bouleversements qui en avaient fait une cité puissante reconnue sur l'échiquier politique de l'époque.

 
(sources : pour constituer ce résumé de l'histoire du XIIIe siècle à Tournai, les ouvrages suivants ont été consultés : "Histoire de Tournai" de Paul Rolland publiée par le Comité national pour le relèvement de Tournai édition de 1956, (pages 80 à 101) - "Histoire de Tournai et du Tournésis", de Alexandre Guillaume Chotin, (pages 203 à 239) - une étude de Graeme Small de la University of Keel parue dans l'ouvrage "Les Grands Siècles de Tournai" (pages 92 à 104) - "Tournai, Ancien et Moderne" de A-F-J Bozière ouvrage édité en 1864 - site de la cathédrale de Tournai  - "Chronique de la Belgique", édition de 1987).

S.T. décembre 2013