25/06/2015

Tournai : les médias tournaisiens (2)

Le journal, témoin de l'évolution de la société.

Au moment où Barthélémy Dumortier porte le "Courrier de l'Escaut" sur les fonts baptismaux, Tournai présente un visage bien différent de celui auquel nous sommes habitués aujourd'hui.

La cité est entourée de remparts et les entrées et sorties se font par des portes fermées à la tombée de la nuit. Au Sud, une imposante citadelle abrite des soldats hollandais. Les voyageurs se déplacent en diligence et les habitants des villages voisins apportent, au marché hebdomadaire, le fruit de leurs récoltes au moyen d'un chariot ou d'un tombereau. La religion est omniprésente dans la vie des citoyens et les églises se remplissent encore aux heures des offices. La navigation sur l'Escaut est rendue difficile en raison de la présence des nombreuses piles supportant les ponts tournants, le fleuve dessine de nombreux méandres et, si l'écluse de Kain existe déjà, elle est caractérisée par son étroitesse. La misère est grande, les familles nombreuses se retrouvent dans les quartiers pauvres de Saint-Brice, Saint-Piat ou Saint-Jean, avec pour conséquence visible : le "tour des enfants trouvés" où bien des mères-célibataires déposent un nouveau-né en espérant secrètement le récupérer un jour. Dans les villages, les fermes possèdent encore des murs en torchis et des toits de chaume.

Misère et illettrisme réservent donc l'accès à la presse à une élite. "Le Courrier de l'Escaut" publie trois numéros par semaine : le dimanche, le mardi et le jeudi. Le tirage est réduit et le prix de l'abonnement est élevé, ainsi, en dehors de Tournai-Ville, il est d'environ 13 florins. C'est le montant du salaire d'un ouvrier en un mois, c'est à peu près le quart de ce que gagne un employé. En francs constants, cela représenterait, pour notre époque, environ 75 euros.

A côté de quelques familles fortunées, des tenanciers de cafés ou des administrations souscrivent des abonnements et permettent ainsi à la clientèle de lire les informations. Les lecteurs découvrent quelques nouvelles extraites de la presse bruxelloise ou parisienne, des informations locales, des avis de sociétés, la publication de l'Etat-civil, les colonnes d'annonces notariales ainsi qu'une mercuriale (NDLR : bulletin reproduisant le cours des denrées alimentaires vendues sur les marchés). Le journal permet aux fondateurs et aux journalistes de faire passer des idées et en cette année 1829, il construit peu à peu les bases de la Révolution de 1830 prônée depuis longtemps par Barthélémy Dumortier. On assiste donc à la naissance d'un journal d'opinion.

Notons au passage un détail d'importance, les articles qui sont publiés ne sont jamais signés, seul apparaît le nom de l'éditeur responsable. Une boite est d'ailleurs placée au bureau du Courrier de l'Escaut, avec une ouverture destinée à recevoir les "lettres et renseignements qu'on aurait à nous communiquer" (sic). Depuis toujours, on appelle cela la protection des sources.

Il bénéficie du soutien bienveillant de la Droite tournaisienne mais va le perdre, en 1832, en prenant cause pour un petit groupe de catholiques unionistes du diocèse et en se permettant de critiquer l'encyclique du pape Grégoire VI. En 1845, on estime le nombre d'abonnés à 153 seulement ! La grande majorité des journaux créés dans la foulée de l'indépendance de la Belgique vont disparaître progressivement, malgré des dépenses élevées (le Trésor prend 50% des recettes brutes du journal), "le Courrier de l'Escaut" survit, mieux même, il devient quotidien le 2 avril 1849. Après la Feuille de Tournai et le Courrier de l'Escaut, deux autres journaux vont faire leur apparition à l'ombre des cinq clochers : "La Vérité", fondée en 1856 et "Le Belge" qui paraît pour la première fois, le jour de Noël de l'année 1857. Particularité de ce dernier venu, il est imprimé sur les mêmes presses que le Courrier de l'Escaut mais est différent de son grand frère. Il est vendu à 5 francs-or l'an pour 18 francs-or pour le Courrier. Il ne s'adresse pas au même public !

Le 2 juillet 1871, "le Courrier de l'Escaut" et "le Belge", celui-ci étant désormais contrôlé par la famille Desclée associée au fils de Barthélémy Dumortier, sont édités par Eugène Wargnies à la rue du Curé Notre-Dame.

Henri J. Desclée (1830-1917) et son frère Jules (1833-1911) sont les fils d'un véritable capitaine d'industrie Henri-Philippe Desclée, avocat, homme politique, ingénieur et entrepreneur de presse.

A Tournai, les journaux se multiplient.

Le 3 décembre 1893, un nouvel hebdomadaire voit le jour : "La Gazette de Tournai et du Tournaisis".

C'est l'époque où un dénommé Joseph Aimable Rimbaut, né le 28 janvier 1859, dont l'imprimerie est établie au Marché-au-Jambon, sort de presse, entre le 4 avril et le 24 octobre 1886, son premier journal : "L'Eclaireur", celui-ci sera suivi de "L'Organe du Tournaisis", libéral démocratique de 1886 à 1892, de "L'Egalité" organe socialiste de 1890 à 1891 et par le "Journal de Tournai et des Cantons" en 1894. Ce dernier journal sera l'ancêtre de "L'Avenir du Tournaisis".

L'Avenir du Tournaisis.

C'est le lundi 24 décembre 1894 qu'est fondé par Joseph Aimable Rimbaut et d'autres personnalités libérales, "L'Avenir du Tournaisis", le quotidien libéral et démocratique de l'arrondissement de Tournai. Il se présente sous un format de quatre pages chacune de cinq colonnes, il se déclare ouvertement rassembleur des forces anticléricales de la région. Joseph Rimbaut en devient rapidement le seul propriétaire. Il décèdera en 1915, sa veuve, Elisa Tricot poursuivra son œuvre jusqu'au jour où elle sera victime d'un bombardement en 1918.

Journalistes et imprimeurs, les deux fils, Marc et Théophile Rimbaut vont succéder à leur mère en qualité de copropriétaires et codirecteurs du journal.

La guerre sur le plan philosophique à laquelle vont se livrer, jusqu'au milieu des années cinquante, les deux journaux tournaisiens concurrents est plus que mémorable. Jamais plus, on ne trouvera des articles aussi incendiaires, aussi insultants voire calomnieux que les comptes- rendus de la vie politique de l'époque à Tournai suivant qu'ils soient publiés dans l'un ou l'autre journal. Ceux des conseils communaux sont des modèles du genre !

A la fin des années quarante "L'Avenir du Tournaisis" tire à 21.000 exemplaires ce qui est absolument remarquable pour un journal à vocation locale. Le journal possède ses bureaux sur la Grand-Place et est imprimé à l'arrière de ceux-ci dans des ateliers ouvrant sur la ruelle de la Grand-Garde. En 1950, lors de la "question royale", sa rédaction prend position contre le retour du roi Léopold III alors que son concurrent, comme le monde catholique, reste fidèle au quatrième roi des Belges. Le 4 décembre 1952, Théophile Rimbaut s'éteint à Bruxelles, il n'a  que soixante ans. Resté seul aux commandes, Marc Rimbaut s'adjoint les services d'un rédacteur liégeois, Jacques Smet. Dix ans plus tard, il cède le journal au directeur du quotidien national "La Dernière Heure", Alfred Brébart, un habitant de Kain. D'abord édité sur les presses du grand journal bruxellois, "L'Avenir du Tournaisis" va perdre son titre et être intégré à "La Dernière Heure" en 1986. Il conserve une page d'actualités régionales et un bureau de rédaction situé sur la place Reine Astrid.

Il fut un temps où les journaux locaux sponsorisaient des évènements régionaux. Tandis que "Le Courrier de l'Escaut" associé à une grande brasserie régionale mettait sur pied un challenge de régularité récompensant les jeunes coureurs cyclistes participant aux courses dans le Hainaut Occidental, "L'Avenir du Tournaisis", grâce à son journaliste sportif, Jean Leclercq, passionné de sport cycliste, mettait sur pied, au début des années soixante, une "course cycliste pour dames internationales" avant d'inscrire au calendrier UCI, durant une dizaine d'années, la course pour coureurs professionnels "le Trèfle à Quatre Feuilles", une épreuve disputée et remportée par les grands noms de l'époque.

Un troisième larron.

Au début des années soixante, un nouveau titre apparaît dans le monde de la presse tournaisienne : "Le Nord-Eclair", émanation d'un journal français que les Tournaisiens désignent au début sous l'appellation : "Journal de Roubaix". Ce n'est pas à proprement parler un journal d'opinion. Il se spécialise surtout dans les faits divers, les reportages sur les fêtes de sociétés, les noces d'or, les réunions d'associations encore florissantes à cette époque et le sport régional, longtemps animé par André Losfeld, passionné de cyclisme et Freddy Gaspardo. Il sera le premier quotidien à publier un maximum de photos et à développer des éditions en couleurs. Longtemps installés dans une galerie commerciale de la rue des Puits l'Eau, ses bureaux vont ensuite déménager au quai des Salines et ensuite sur la Grand-Place, à l'étage de l'ancien restaurant Charles-Quint. Depuis son rattachement au groupe Sud-Presse, certains lui reprochent de "flirter" désormais avec la tentation de tabloïd comme ceux publiés en Grande-Bretagne.

Le Courrier de l'Escaut poursuit son aventure.

En 1954, le journal fête son 125e anniversaire, ses bâtiments situés à l'angle des rues du Curé Notre-Dame et de l'Hôpital Notre-Dame sont reconstruits en style tournaisien, inspiré de l'époque de Louis XIV. Novateur, il est le premier à utiliser, pour sa photogravure, le procédé du burin électronique. En 1957, celui qui dirigeait le journal depuis près d'un demi-siècle, Léon-Pierre Mallié quitte une maison où il a donné le meilleur de lui-même. Jacques Desnerck, docteur en droit, va entamer la métamorphose du quotidien. A partir du 25 octobre 1965, le journal qui paraissait le soir sort désormais le matin et il opère un rapprochement avec le groupe "Vers l'Avenir". Bientôt, le Courrier de l'Escaut qui conserve son titre et ses spécificités sera imprimé sur les rotatives du groupe namurois qui comprend déjà les journaux "Vers l'Avenir" (région namuroise), "L'Avenir du Luxembourg" (région d'Arlon) et le "Courrier de Verviers". La fusion avec le grand groupe de presse wallon sera effective le 1er janvier 1968. Les bureaux déménageront à la fin du siècle dernier à la rue de Paris et ensuite sur l'avenue de Maire. Avec 185 années d'existence, "Le Courrier de l'Escaut " est depuis longtemps déjà, le plus vieux journal de Belgique.

D'autres médias sont ensuite apparus au fil du temps : les radios locales et No Télé.

Dans la foulée de mai 68, une nouvelle forme de culture est née, un vent de liberté d'expression s'est levé. Au début des années septante, les ondes jusqu'alors dévolues aux stations de radios nationales ont été partagées au profit d'expériences nouvelles que furent les radios locales, officialisation de ce qu'on appelait dans le courant des années soixante les radios pirates. Au premier étage de l'immeuble du cinéma Scala, à la rue des Maux, s'installa "Radio-Interim", dont l'émission matinale "Café-Crème" connut une certaine audience. "Radio-Martin" s'installa dans un bâtiment de la rue éponyme... L'expérience fut néanmoins de courte durée, la plupart des émetteurs disparurent ou furent phagocytés par des grands groupes commerciaux et intégrés à Radio-Contact, Energy ou Radio Nostalgie. Elles permirent néanmoins à de jeunes Tournaisiens tels Jonathan Gray ou William Chapman (pour ne citer que les plus connus) d'entamer une carrière d'animateur qui se poursuit encore aujourd'hui. Seule "Pacifique Radio" poursuit cette expérience dans des locaux situés au sein de Tournai Expo, juste à côté des studios de "No Télé".

Dans le courant des années septante, la ville de Tournai a espéré un moment voir s'ouvrir un studio de Radio-Hainaut dans un immeuble de la rue Saint-Martin, plus précisément au sein de l'ilot rénové du Conservatoire de musique. L'espoir a été déçu car une restructuration intervenue au sein de la RTBF a localisé les centres de production provinciaux à Mons et à Charleroi. A cette époque, Tournai était un peu la mal-aimée de la haute direction de notre radio nationale probablement inféodée au pouvoir en place dans les deux grandes villes de la province.

"No Télé".

Que cela ne tienne, si la ville était beaucoup trop éloignée pour les gens de la capitale qui la snobaient, le Tournaisien allait bientôt posséder son antenne personnelle grâce à quelques jeunes férus de nouveaux moyens de communication. Il y a près de quarante ans que Jean-Pierre Winberg et son équipe ont tenté une expérience de télévision locale et communautaire à partir d'un appartement situé au boulevard du Roi Albert où ils montaient les émissions et du relais de Maulde où ils les injectaient sur le câble avec, bien sûr, l'accord du câblodistributeur, le samedi vers 13h. Les progrès seront rapides, de l'image tremblotante d'un pont des Trous en noir et blanc diffusée sur l'air de "Ch'est ainsin dins no ville", No Télé passa rapidement à l'image stable, en couleurs, et déménagera dans les sous-sols de la Maison de la Culture. Ce fut alors les année des grandes émissions : les reportages sur l'incendie du Tournai-Shopping ou sur l'explosion de la station-service du Viaduc, les documentaires remarquables et primés comme "Epouses de Dieu" réalisé par Chantal Notté qui suivit, durant plusieurs jours, la vie de deux jeunes religieuses du Carmel de Kain, les retransmissions des événements locaux dont les derbies entre l'Union et le Racing, les conseils communaux en direct et surtout les émissions communautaires réalisées par des habitants eux-mêmes parlant de leurs espoirs ou de leurs déboires comme dans "la Résidence Marcel Carbonnelle" ou le très célèbre "Faubourg Saint-Martin" et les débordements du rieu de Barges.

Hélas, diront certains, la télévision locale a (trop) vite grandi. Probablement accaparée par des politiciens régionaux qui voulaient, eux aussi, pouvoir paraître à l'écran, soigner leur image et surtout... porter leur message, elle est devenue "la Télévision régionale de Wallonie Picarde", seule échappatoire pour pouvoir subsister, pour ne pas sombrer comme les radios locales avant elle. De Comines à Enghien, de Rumes à Flobecq, si No Télé a gagné en audience puisque la chaîne, désormais installée dans les bâtiments de Tournai-Expo à Kain, couvre un territoire au potentiel de près de 150.000 personnes, elle a perdu son âme tournaisienne, elle a oublié son acte de naissance. Cela résulte de son mode de financement basé sur le paiement par les communes d'un "subside de fonctionnement" équivalent à environ 4 euros par habitant. Si les communes participent financièrement, il est normal pour elles d'en recevoir un juste retour calculé en nombre d'heures de reportages qui doivent leur être consacrées. Un exemple : chaque année, on a ainsi droit, en direct et en différé, pendant près d'une journée, au traditionnel cortège des Géants d'Ath, avec caméras posées au même endroit, commentaires récurrents d'historiens locaux car le cortège d'Ath ne change que très peu (tradition oblige) et à l'interview de passants qui ne peuvent que se déclarer heureux d'être présents à cet événement inscrit au patrimoine de l'Unesco. Seul suspense au sein de ce week-end : le résultat du combat entre David et Gouyasse (le géant Goliath).

"No Télé" comble néanmoins une absence, celle des chaînes nationales trop peu présentes à Tournai sauf lors de catastrophes ou d'importants détournements de fonds.  

La boucle semble bouclée car entre le jeu de boules d'Hérinnes, les centenaires de Comines, le pain d'épice de Blaton ou le Théâtre au Vert de Silly, en regardant les journaux d'informations diffusés en boucle à partir de 18 heures, on a, à nouveau, l'impression de feuilleter "la Feuille de Tournai" et ses infos de sociétés.

(sources : "Le Hainaut Occidental dans le miroir d'un journal régional", ouvrage paru en 1979 à l'occasion des 150 ans du Courrier de l'Escaut - "Biographies Tournaisiennes" de Gaston Lefebvre, ouvrage paru en 1990, édité par la Société d'Archéologie industrielle de Tournai - la presse locale du XXe siècle conservée à la Bibliothèque de Tournai - recherches personnelles).

S.T. juin 2015.

23/06/2015

Tournai : les médias tournaisiens

L'omniprésence des médias.

Si le XVIIIe siècle fut appelé le "Siècle des Lumières", le XXIe restera probablement dans l'Histoire comme celui de "la Communication". Jamais l'information n'a circulé aussi rapidement d'un bout à l'autre de la planète. Nous sommes désormais informés, en temps réel, du moindre événement qui se déroule aussi bien à deux pas de chez nous qu'aux antipodes.

Grâce à Internet, aux chaînes télévisuelles d'informations en continu, à la radio, à la presse numérique, grâce à nos ordis, tablettes ou autres Smartphones..., le moindre bruissement d'ailes d'un papillon est capté pratiquement partout, excepté peut-être dans quelques rares endroits où la civilisation n'a pas encore fait son œuvre, où, comme me disait un ami adepte de bons mots, "la main de l'homme n'a pas encore posé le pied".

Heureux hommes des forêts profondes d'Amazonie, des régions australes et boréales ou des steppes reculées qui vivent encore au rythme des heures, des jours et des saisons ignorant les vicissitudes, les tourments et les perversités de nos sociétés dites, très certainement à tort, évoluées. Pour certains, l'ignorance de l'actualité planétaire n'est-elle finalement pas la source de ce bonheur que tous nous recherchons ? 

Revenons deux siècles en arrière.

La Feuille de Tournai.

Puisqu'il lui faut un point de départ, sans vouloir remonter à la préhistoire, notre rétrospective des médias tournaisiens débutera donc au temps du Sieur Romain Varlé, né à Tournai, le 14 juin 1743. Il est fils et petit-fils d'imprimeur et établit son atelier sur la Grand-Place en 1769. En 1789, l'année de la Révolution française, il reprend l'établissement de la Veuve Joveneau et devient ainsi l'imprimeur officiel de la municipalité tournaisienne. Après avoir fait paraître différents organes dont "l'Observateur Belge", le "Bulletin officiel de l'armée de la République", "Liberté, Egalité, l'an premier de la République" ou "le Belge Français", des publications d'une durée de vie très brève n'excédent pas une ou deux années, il va être à l'origine du premier vrai journal consacré à la cité des cinq clochers : "la Feuille de Tournai" qui voit le jour le 23 octobre 1804. Romain Varlé décèdera quelques mois plus tard, le 12 avril 1805. C'est son fils Maximilier-Romain Varlé qui reprendra le flambeau familial jusqu'à son décès le 29 mai 1818. Différents imprimeurs vont alors se succéder. Pendant de nombreuses années, cette publication sera alors considérée comme un journal d'annonces comportant quelques nouvelles. A partir de 1828, le journal adoptera dans ses pages un ton favorable à la politique libérale et se montrera un opposant au gouvernement hollandais. Finalement repris par Edmond Blanquart, le 31 mai 1879, la publication se départira quelque peu de sa neutralité pour soutenir l'action catholique. Elle cessera de paraître en 1896.

Le Courrier Tournaisien.

Le 1er mai 1827, un autre journal verra le jour, "le Courrier Tournaisien". Il est édité par Josué Casterman, né le 13 mars 1783, fils aîné de Donat Casterman, libraire à la rue aux Rats (actuelle rue Gallait). Cette feuille paraîtra trois fois par semaine mais ne parviendra pas à concurrencer la Feuille de Tournai et sera reprise en 1829 par Jacques Blanquart.

Le "crieur public".

Pour informer le peuple, la presse n'a pas encore pignon sur rue, la plus grande partie de la population ne sachant ni lire, ni écrire, l'information devait lui être transmise de façon orale. La preuve en est que, pour avertir la population tournaisienne de certains événements, l'Administration communale publie, le 7 février 1859, une ordonnance créant la fonction de crieur public. Le plus célèbre d'entre eux, passé dans le folklore de la cité des cinq clochers, sera François Catoire, né le 26 janvier 1830. L'ordonnance stipule que le crieur public devra, toutes les fois qu'il en sera requis, faire à haute et intelligible voix, les cris et avertissements dont il aura été chargé et ce, en divers endroits de la rive gauche et de la rive droite de la ville. Le salaire du crieur est fixé à un franc et cinq centimes pour le tour entier de la ville et soixante-quinze centimes pour la rive gauche uniquement (c'est sur celle-ci que se trouve le centre-ville).

Muni d'un bassin en bronze et d'une mailloche en bois, il ameutait la population en frappant trois ou quatre coups et clamait haut et fort : "On fait à savoir que...". Les anciens tournaisiens nous laisseront comme témoignage qu'en fait , il commençait toujours son message par l'expression "On fait à savoir...". Les jours de minque (arrivée du poisson), il annonçait l'arrivée du poisson par l'expression savoureuse connue des ménagères : "Marééaute". François Catoire est décédé le 22 septembre 1891.

En cette fin de XIXe siècle, les journalistes étaient avant tout les commères qui échangeaient des informations sur les marchés ou dans les magasins et qui les transmettaient à la famille, le soir, à la veillée et plus précisément au moment de l'écrienne, ce noir quart d'heure qui permettait de s'éclairer à la simple lueur de l'âtre afin d'économiser le gaz d'éclairage.

Le Courrier de l'Escaut.

Un homme va véritablement être à l'origine de la presse tournaisienne, il s'appelle Barthélémy, Charles, Joseph Dumortier, il est né le 3 avril 1797. Il est le petit-fils d'un receveur général des moulins et le fils d'un commerçant également conseiller communal . Après des études secondaires à Paris, il revient à Tournai, épouse Philippine Rutteau et se passionne pour les sciences naturelles, particulièrement la botanique. Suivant les traces de son grand-père, il embrasse la carrière politique au sein du parti Catholique. A Tournai, il sera un des chefs du mouvement anti-hollandais et, avec des amis : Mrs de Cazier, Doignon, Dubus, le docteur Bouquelle, l'avocat Olivier Cherequefosse et le notaire Le Roy, il va fonder, à l'automne 1829, le journal "le Courrier de l'Escaut". D'où vient l'origine de ce titre ? Tout simplement parce qu'il existe déjà le Courrier de la Sambre à Namur et le Courrier de la Meuse à Liège. Le premier numéro, issu de l'imprimerie dirigée par Jacques-Antoine Blanquart, située au n° 26 de la rue de Courtrai paraît le dimanche 18 octobre 1829 et porte en éditorial sur la première page la Loi fondamentale. Il stipule que :

"le Courrier de l'Escaut donnera les nouvelles intérieures et étrangères, les actes administratifs et un abrégé des débats à la Chambre. il publiera les inventions et découvertes et tout ce qui pourra être utile au commerce et à l'industrie(...). Il rappellera les souvenirs nationaux et s'occupera de la littérature et des Beaux-Arts (...). Il accueillera avec reconnaissance tous les renseignements d'intérêt public qu'on voudra bien lui communiquer".

Sur les seconde et troisième page de cette édition, deux exemples en donnent le ton :

"Mr le baron de Secus s'est présenté, le 13, aux Petits-Carmes pour faire visite à Mr. De Potter (NDLR : Louis de Potter est le publiciste libéral, considéré par les autorités de l'époque comme un conspirateur, un républicain qui sera porté en triomphe par le peuple au lendemain des journées de 1830). Le vénérable député ne s'était pas muni au parquet d'une permission signée de Stoop : il n'a pu franchir les grilles de la prison; jamais l'iniquité de l'absurde mesure prise tout récemment, ne nous a paru aussi révoltante. Jusqu'à quand donc l'administration continuera-t-elle à prendre en quelque sorte plaisir à se rendre inutilement odieuse".

"La pétition aux Etats-Généraux reste toujours déposée chez Mr. Cherquefosse, avocat, quai Saint-Brice, chez Maître Leroy, notaire, rue du palais Saint-Jacques et au bureau de cette feuille (NDLR : on n'utilisait pas encore le mot journal)".

Le texte de celle-ci est clair :

"Qui de vous ne voit pas avec une profonde douleur cette injuste partialité du gouvernement pour les provinces du nord et cette préférence pour les Hollandais dans la distribution de tous les emplois publics ? Qui de vous ne se trouve pas atteint par ce système d'impôts qui nous écrase, par l'odieuse mouture... ? Qui de vous peut souffrir avec indifférence qu'on veuille nous imposer une langue nouvelle, et cela pour nous hollandiser en tout et partout ?...".

Cette pétition contient en germe le vent de l'indépendance qui soufflera lors des journées de septembre 1830. 

(à suivre)

S.T. juin 2015

17/04/2013

Tournai : Barthélémy Dumortier, un homme aux multiples facettes (2)

Un ardent patriote.

En octobre 1829, au moment où Barthélémy Dumortier et ses amis fondent "le Courrier de l'Escaut", la Belgique n'existe pas mais, on peut dire qu'elle est en gestation car dans les provinces du sud des Pays-Bas, on commençe à sentir un léger frémissement, celui de la colère de quatre millions d'habitants qui va aller grandissante. 

Un nouveau journal est né et, à cette époque, s'y abonner est considéré comme un luxe, seules, les familles les plus aisées, principalement dans les milieux catholiques, lui réservent un bon accueil, les autres vont le lire dans les estaminets ou dans les lieux publics, l'information circule alors oralement vers les milieux les plus défavorisés parmi lesquels on trouve encore un grand nombre d'illettrés.

Un an plus tard, Barthélémy Dumortier est devenu un des dirigeants tournaisiens des plus influents et des plus écoutés du mouvement anti-hollandais. Son don d'orateur lui aurait permis d'haranguer les foules, de les galvaniser mais il paie également de sa personne. En qualité de capitaine de la garde bourgeoise de la paroisse Saint-Quentin, à la tête d'une troupe de volontaires, il s'empare, le 28 septembre 1830, des trois casernes de Tournai, attaquant également les autres postes hollandais et se rendant, en parlementaire, à la citadelle pour régler la capitulation de la place. Pour toutes ces actions, il se verra attribuer la Croix de fer belge, une reconnaissance exceptionnelle. 

Un homme politique avisé

Au lendemain de la révolution, le 27 octobre 1830, il est désigné député suppléant au Congrès National, représentant le district de Tournai et, en 1831, lors de constitution du premier Parlement du Royaume de Belgique, il sera nommé député.

En 1832, dans sa ville natale, en reconnaissance de son engagement et de ses actes héroïques, des centaines de citoyens tournaisiens souscrivent pour que lui soit offert un sabre d'Honneur. Il est, entre temps, devenu Colonel-commandant de la garde civique de Tournai et il remplira cette fonction jusqu'à la réorganisation de 1848.

Il sera député, élu pour le district de Tournai de 1831 à 1847. Comme bien souvent, son aura fait des jaloux et des envieux, lors des élections, il sera désavoué par les membres de son propre parti, celui qu'ils avaient surnommé "l'Apôtre de la Liberté" sera lâché par les siens, premier exemple d'une longue série car le milieu politique n'échappe pas à la règle, comme dans d'autres assemblées, il est parfois composé d'arrivistes qui n'ont que des amitiés de façade. Déçu mais non abattu, il se présentera dans le district de Roulers et y sera réélu jusqu'à sa mort.

Son activité au parlement fut débordante, il s'attaque à de sujets aussi divers que celui de l'échelle mobile des droits d'entrées et de sorties des céréales, substituant le système imposé par les Hollandais de droit d'entrée aux poids (projet déposé en 1833).

Il propose ensuite une série de lois concernant les dépenses de l'Etat, l'hospitalité belge envers les étrangers paisibles (1834), la loi communale (1836). Il participe également à la création des chemins de fer belges. 

En 1838, au moment où se pose le paiement de la dette de la Belgique aux Pays-Bas, il publie un ouvrage qui va faire référence : "La Belgique et les XXIV articles" dans lequel il démontre que le traite de 1831 avait perdu sa force obligatoire. Quarante mille exemplaires de cet ouvrage traduit en flamand, anglais et allemand seront vendus en peu de temps. Dans les négociations qui suivirent, ses observations permirent à la toute jeune nation belge de baisser le paiement aux Pays-Bas de 300 millions sur sa dette. 

A cette époque, Barthélémy Dumortier recevra la décoration de Chevalier de l'Ordre de Léopold et, en 1847, sera promu officier de ce même Ordre.

Vers 1840, on assiste à une lente érosion de l'union entre catholiques et libéraux scellée à la veille des journées de septembre 1830. Dumortier reste fidèle à l'unionisme et son libéralisme inné le dresse contre le joséphisme (allusion à la politique religieuse de l'empereur Joseph II de Germanie) qui domine le programme du parti libéral. En 1850, il est à la base de la "loi des Couvents" promulguée en 1857 mais abandonnée sous la pression des émeutes déclenchées par ses adversaires. 

En 1872, Barthélémy Dumortier deviendra ministre d'Etat et sera élevé au titre de comte par le roi Léopold II. Celui qui faisait partie de plus de quarante sociétés savantes en Belgique et à l'étranger s'éteindra le 9 juillet 1878, il était âgé de 81 ans. 

Vous en savez ainsi un peu plus sur ce Tournaisien dont les jeunes générations ignorent très souvent l'existence mais, pour être complet, il est intéressant de prendre connaissance de portraits dressés par ses contemporains. 

Evoquant son souvenir, Mr A. Lameer, recteur honoraire de l'Université Libre de Bruxelles, a écrit dans un de ses ouvrages :

"Barthélémy Dumortier fut chez nous le Nestor des naturalistes (...) En 1828, il fut le premier de tous les biologistes à constater sur les algues que les cellules prenaient naissance par division de celles prééexistantes, mais ses observations passèrent inaperçues. Il avait effleuré la théorie cellulaire".

Un de ses amis parlementaires le décrivit de la façon suivante :

"Travailleur assidu, doué d'une vaste conception, il se joue des plus grandes difficultés. Les chiffres les plus ardus, les plus embrouillés, ont pour lui une signification claire et précise, il les classe, les commente, les simplifie et en tire toujours les conclusions les plus avantageuses pour la pensée qu'il défend".

Un adversaire politique a dit de lui : 

"Il était d'une étonnante faconde, traitant avec une égale facilité toutes les questions, n'en ignorant aucune, pratiquant à toute occasion sa verve et son énergie, surtout quand il avait...tort". 

Le mot de la fin nous le laisserons à Barthélémy Dumortier lui-même, quand on lui a demandé de se définir, il a simplement répondu :

"Je suis le Zouave de la Liberté !".

Que reste-t-il de cet homme célèbre à son époque ? Une statue dans sa ville natale érigée cinq ans après sa mort, un buste sculpté par Mélotte qui garnit une des salles du jardin botanique de Bruxelles, un portrait réalisé par Louis Gallait, le grand peintre romantique tournaisien, un très grand nombre d'ouvrages scientifiques et politiques et... "Le Courrier de l'Escaut" qui existe depuis 184 années, ce qui en fait le plus vieux journal de Belgique. 

(sources :  "Biographies Tournaisiennes des XIXe et XXe siècles" de Gaston Lefebvre, ouvrage paru en 1990 et édité par la société d'Archélogie industrielle de Tournai - article signé par Théo Dubois paru en 1979 à l'occasion des 150 ans du journal le Courrier de l'Escaut - site web de la Ville de Tournai - site www.unionisme.be qui consacre un très long article au Parlement belge de 1831 à 1847 et évoque abondamment la biographie politique de Barthélémy Dumortier).

15/04/2013

Tournai : Barthélémy Dumortier, un homme aux multiples facettes (1)

A part pour quelques passionnés d'Histoire ou de férus en botanique, qu'évoque encore le nom de Barthélémy Dumortier pour les habitants et visiteurs de Tournai en ce début du XXIe siècle ?

Probablement certains vont-ils faire un lien avec la statue en marbre, oeuvre du sculpteur Fraikin datant de 1883, qui se dresse dans la rampe du Pont de Fer, à deux pas de la rue du Cygne. On y découvre un homme à l'allure fière tournant le dos au quai des Salines, un tribun semblant s'adresser aux personnes qui passent à ses pieds. 

Si leurs connaissances concernant ce personnage se résument à cela, il serait alors peut-être opportun de découvrir cet homme aux multiples facettes qui marqua, à plus d'un point, l'histoire de la cité des cinq clochers et lui légua un important héritage.

Barthélémy, Charles, Joseph Dumortier est né à Tournai, le 3 avril 1797, petit-fils d'un receveur général des moulins et fils d'un commerçant aisé longtemps conseiller communal. Il suivra les cours de l'école primaire de l'institut Van Casteel dans sa ville natale avant de poursuivre des études secondaires à Paris sous la direction de l'abbé Léotard. Revenu à Tournai, en 1816, à l'âge de dix-neuf ans, il épouse Philippine Ruteau. Une union à cet âge était considérée comme relativement précoce à l'époque !

Avocat de profession, il se fera tout d'abord connaître comme un botaniste et naturaliste qui, à l'âge de vingt-cinq ans a déjà publié une importante étude dont le but est de recenser la flore nationale et d'établir une classification de celle-ci. Entre 1816 et 1821, il va parcourir le Hainaut, les deux Flandres, l'Ardenne et la Campine afin de répertorier la flore locale. Le résultat de ses multiples observations paraîtra en 1827 dans l'ouvrage qu'il consacre à la "Flore de Belgique" dans lequel il a élaboré un nouveau système de classification du règne végétal. Cet ouvrage énumère 2.251 espèces de plantes indigènes. En 1829, il est admis comme membre de la très renommée Académie de Bruxelles où il est de suite reconnu comme un des meilleurs naturalistes des Pays-Bas. 

Barthélémy Dumortier porte aussi un intérêt particulier à la zoologie, à l'archéologie et à l'histoire. Entre 1822 et 1876, il publiera pas moins de 123 ouvrages, dont une large majorité est à caractère scientifique et historique, les autres auront, comme nous le verrons, une connotation plus politique.

Lors de la fondation de la Société royale de Botanique de Belgique, en 1862, il devient le premier président et on lui doit la création en 1866 du Jardin botanique de l'Etat à Bruxelles. Déjà en 1818, il avait été à la base, à Tournai, de la fondation de la société d'agriculture et d'horticulture et, en 1828, de la création du Musée d'Histoire naturelle situé dans la cour d'Honneur de l'Hôtel de Ville. 

Spécialisé dans le droit, il est nommé Juge suppléant au Tribunal de commerce de Tournai, le 30 juin 1828, et devient juge effectif en décembre 1829. 

A la lecture de cette première partie de biographie, on ne peut imaginer que cet avocat, botaniste et naturaliste, récoltant et étudiant les délicates plantes, collectionnant les plus belles fleurs, possède également la nature d'un politicien fougueux et d'un patriote ardent. 

La politique ne le laisse pas indifférent, loin de là, il a probablement hérité cela de son père. En 1828, il lance un pétitionnement (on parlerait maintenant de pétition) en faveur des libertés auxquelles le roi Guillaume croit bon de mettre une muselière. Il réclame la liberté de l'enseignement, la liberté de la presse, la cessation des vexations fiscales... En 1829, il rencontre le gantois Louis de Potter, publiciste libéral, conspirateur et républicain, ce "mangeur de curés" qui se tourne vers les catholiques pour réaliser une union sacrée contre les Hollandais. 

En 1829, Barthélemy Dumortier organise dans sa ville un grand banquet patriotique et de nombreuses idées sont échangées dont celle de la création d'un journal politique à Tournai.

Depuis vingt-cinq ans existe, dans la cité des cinq clochers, un journal de tendance libérale, fondé en 1804 par l'imprimeur Romain Varlé (imprimeur officiel de la municipalité tournaisienne), qui porte le nom de "La Feuille de Tournai". Barthélémy Dumortier en compagnie de Mrs De Cazier, du chanoine Charles Doignon, de François Dubus l'aîné, du docteur en médecine Jean Baptiste Bouquelle, de l'avocat Olivier Cherquefosse et du notaire Le Roy fonde un journal politique d'obédience catholique. 

Comme existaient déjà les organes, "Le Courrier de la Sambre" à Namur et "Le Courrier de la Meuse" à Liège, il lui donne tout naturellement le nom : "Le Courrier de l'Escaut".

Le premier numéro paraît le dimanche 18 octobre 1829, il est édité en quatre pages in quarto et sa "Une" porte le titre "Prospectus". Un mot qui est tout sauf banal puisque le prospectus est un imprimé qui sert à informer et à faire de la publicité. Le but est, bien entendu, d'informer le lecteur des idées politiques défendues par les auteurs et d'en faire la plus large diffusion. Cet éditorial résume parfaitement la pensée des fondateurs : 

"Si l'opinion publique est reine du monde, si c'est sur elle que repose nécessairement tout gouvernement représentatif, il faut que cette opinion soit bien connue (...) Sans les journaux politiques, l'état représentatif ne peut subsister : le pouvoir n'a pas de contre-poids, la balance constitutionnelle est rompue".

Cela a le mérite d'être clair mais ne va certainement pas plaire au pouvoir hollandais en place.

(à suivre)

(sources : "Biographies tournaisiennes des XIXe et XXe siècle", ouvrage de Gaston Lefebvre, paru en 1990, publié par la société d'Archéologie industrielle de Tournai - étude concernant la fondation du "Courrier de l'Escaut" parue en 1979 sous la signature de Théo Dubois lors du 150e anniversaire du journal - site "www.unionisme.be" dans sa partie consacrée à la Chambre des représentants de Belgique 1831-1848)

04/09/2007

Tournai : des origines à nos jours (18)

Tournai, après la naissance de la Belgique. 

En février 1831, la Constitution belge est promulguée, le baron Surlet de Chockier est désigné comme Régent de la nouvelle nation. Au début du mois de juillet, le Congrès national porte son choix sur Léopold de Saxe-Cobourg pour occuper le trône de Belgique. Le 21 juillet 1831, celui-ci fait son entrée à Bruxelles et prête serment à la constitution. Désormais, chaque année, à cette date, l'évènement sera rappelé par la Fête Nationale. En août, les Hollandais dénoncent l'armistice de 1830 et envahissent la Campine. Une intervention française met fin à dix jours de doute pour l'avenir du jeune pays. Au même moment, on célèbre le mariage de Léopold avec Marie-Louise, la fille aînée de Louis-Philippe. En 1838, Guillaume 1er annonce sa décision de signer le Traité des XXIV articles de novembre 1831 qui stipulait que la Belgique devait remettre à la Hollande, le Limbourg et une partie du Luxembourg.

Le député tournaisien Barthélémy Dumortier, fondateur du plus ancien journal de Belgique, "Le Courrier de l'Escaut", publie une brochure intitulée "la Belgique et les XXIV articles" pour démontrer que le traité du 15 novembre 1831 a perdu, en sept ans, sa force de loi. Le roi Léopold Ier s'oppose à cette cession, ce qui indispose les instigateurs de la Conférence de Londres. Le Traité sera finalement signé en avril 1839, la Belgique doit se résoudre à perdre la partie du Limbourg située sur la rive droite de la Meuse et la partie allemande du Luxembourg.

A Tournai, comme nous l'avons vu, on continue les démolitions, ainsi en 1832, disparaît le Pont de l'Arche, mais cette fois l'initiative est condamnée par une grande partie de la population. Voici que s'annonce une période de reconstruction et de développement. L'Athénée Royal, tout d'abord géré par les chanoines, mis ensuite à la charge de la ville par le bourgmestre de Rasse, devient laïc en 1846 et relève défintivement de l'Etat en 1850. On voit aussi apparaître les premières écoles gratuites, comme celles, appelées populairement les "Jésuitesses", de la rue Madame ou de l'impasse de Wasme ouvertes en 1819, mais aussi les écoles payantes tel celle créée en 1858 par l'Administration Communale à la rue de l'Hôpital Notre-Dame. La commune a également repris à son compte celle de la rue des Soeurs Noires. L'Académie de dessin, installée à la Grand'Garde depuis 1757, devient communale en 1808. On y enseigne désormais le dessin, la sculpture et l'architecture. Celui qui lui apportera sa réputation est nommé en 1828, Philippe Hennequin, âgé de 66 ans, est un peintre reconnu dont de nombreux tableaux ornent les collections du musée des Beaux Arts de la ville. Il ne restera pourtant que trois ans et mourra à Leuze en 1833 mais ses successeurs poursuivirent l'oeuvre qu'il avait ébauchée.

Ce début de XIXème siècle voit aussi fleurir les sociétés musicales, la "musique des Bleus" (référence à la couleur de l'uniforme), fondée en 1803, disparaîtra quelques années plus tard, celle "des Rouges" (toujours référence à la couleur du costume !) remportera, elle, de nombreux succès lors de prestations à Lille, Douai, Dunkerque. A son tour, cette harmonie va se dissoudre en 1816. On voit alors naître la "Société d'Harmonie" qui remportera aussi de nombreux concours avant de disparaître en 1836. Vient le temps de deux prestigieuses phalanges, la Musique des Pompiers en 1855 et celle de la Garde Civique en 1858.

Les chanteurs donneront également de la voix dans de nombreuses chorales : les Odéonistes (1837), les Amateurs Choristes (1841), les Orphéonistes (1846), la Lyre Ouvrière (1847), l'Accord Parfait (1850) et bien d'autres encore... C'est également à cette époque qu'un jeune ouvrier ballotil de la rue As-Pois va donner au chant tournaisien ses lettres de noblesse, Jean Baptiste Noté, dit Jean Noté, dont nous avons déjà eu l'occasion de retracer la biographie lors de la visite du quartier Sainte Marguerite.

En 1845, Philibert Autem dit "Porpora" crée son conservatoire dans ce même quartier. Le "Conservatoire d'el signor Porpora" animera le carnaval et les fêtes du quartier, ses membres se distinguant par leur tenue : pantalon noir, sarrau bleu, foulard rouge et chapeau de paille. Ce groupe a été recomposé pour accompagner le géant Jean Noté.

Dans le domaines des Arts, Tournai va connaître une époque prestigieuse grâce au talent des peintres Louis Gallait, Léonce Legendre, André Hennebicq, Hyppolite Boulanger, Louis Pion ou des frères Haghe. La sculpture est à l'honneur grâce à Barthélémy Frison et à Aimable Dutrieux. Un genre nouveau apparaît le "poète-chansonnier", Adolphe Leray et Adolphe Delmée, l'auteur de l'hymne local "Les Tournaisiens sont là", ne savent peut-être pas encore qu'il fonderont quelques années plus tard, une compagnie, toujours bien vivante aujourd'hui, le "Cabaret Wallon Tournaisien".

La Belgique est maintenant une réalité, le recensement de 1846 fait apparaître qu'elle compte un peu plus de 4.300.000 habitants. Le 10 décembre 1865, son premier roi meurt, une semaine plus tard Léopold II prête serment. A partir de 1865, le tournaisien Jules Bara sera ministre de la Justice. Le 25 mai 1878, le bourgmestre Crombez réclame la défense de l'instruction publique à tous les degrés lors de la réunion de l'Association Libérale de la Ville. L'époque moderne vient de débuter avec sa particratie, ses conflits d'intérêts, ses clivages... bref le XIXème siècle peut débuter...

(sources : contribution de chanoine J. Dumoulin et du professeur J. Pycke au tome consacré à Tournai par la collection Artis, "Tournai, ancien et moderne" d'A-F-J Bozière, "Biographies Tournaisiennes" de Gaston Lefebvre et recherches personnelles)

03/09/2007

Tournai : des origines à nos jours (17)

Le XIXe siècle à Tournai.

La fin de l'année 1813 marque un tournant pour l'empire, les hollandais se sont soulevés, le prince d'Orange a débarqué à Scheveningen, la grogne gagne de nouvelles régions. Le 11 août 1814, Napoléon est contraint d'abdiquer, le Sénat a voté sa déchéance une semaine auparavant. Le 5 mai, les dernières troupes françaises quittent la Belgique. Le 30 octobre de la même année débute le Congrès de Vienne qui débouchera en février 1815 sur la réunion de la Belgique et de la Hollande. Guillaume 1er s'est autoproclamé Roi des Pays-Bas. Libérés du despotisme de Napoléon, les Belges ne voient pas encore d'un trop mauvais oeil ce roi qui a fait sa Joyeuse Entrée à Bruxelles. Au même moment, Napoléon qui s'est échappé de l'ile d'Elbe où il était exilé depuis son abdication revient aux Tuileries et rétablit l'Empire, il franchit la frontière belge, bat les Prussiens à Ligny et va à la rencontre des troupes de Wellington à Waterloo. Le 18.6.1815, il y connaîtra le goût amer de la défaite.

Tournai vit désormais sous le règne hollandais. Le visage de la ville va connaître, à nouveau, de profonds bouleversements. Vers 1815, on va restaurer la citadelle de Tournai, les plans de celles-ci s'appuyant sur ceux de Vauban, sont dressés par le capitaine-ingénieur Engelen. En ville, les monastères ont été détruits. En 1818, on décide de démolir la Halle des Consaux, l'hôtel de ville de l'époque, située dans la rue Garnier. Deux ans plus tard, le bâtiment annexe abritant les archives municipales, la Tour des VI, est également rasée. Certains historiens, tel Bozière, considèrent que ce fut un scandale de détruire cette tour, si solide, qu'elle pouvait encore défier le temps et était un des derniers témoignages de l'époque du moyen-âge à Tournai. L'histoire nous enseigne que, régulièrement, des édiles font table rase du passé alors qu'ils ne sont que les usufruitiers des lieux que nous fréquentons. Nous devons garder intactes les images d'un remarquable passé pour les transmettre aux générations futures. Il est cependant certain que le besoin de marquer son temps n'est pas blâmable en soi, encore faut-il qu'il ne se fasse pas systématiquement aux dépens de joyaux des époques révolues.  

Le quartier Saint-Pierre est radicalement transformé. Déjà à l'époque du Concordat, l'église de Saint Pierre avait cessé d'être une église paroissiale, elle servit d'oratoire jusqu'en 1812. En 1821, elle est finalement détruite et l'espace ainsi retrouvé donnera naissance, plus tard, à la place de Saint Pierre où, dès lors, on organisa des marchés. Le puit qui se trouve sur la Grand'Place, face à l'église Saint Quentin va également disparaître.

Mais nous voici déjà en 1830, un fossé d'incompréhension s'est creusé entre le roi Guillaume et les habitants des provinces méridionales de l'état sur lequel il règne. Le 25 août, une banale représentation à Bruxelles d'un opéra, "La Muette de Portici", va mettre le feu aux poudres. "L'amour sacré de la Patrie" devient un chant révolutionnaire qui déclenche une émeute, prémice de la Révolution qui mènera à l'indépendance de la Belgique. A cette date, Charles Le Hon est bourgmestre de la ville de Tournai et de nombreux citoyens ne restent pas insensibles à ce qui se passe à Bruxelles. Barthélémy Dumortier prend ainsi la tête du mouvement local anti-hollandais, avec une troupe de volontaires, il s'attaque aux soldats du roi Guillaume, s'empare des casernes et se rend à la citadelle pour régler la capitulation de la place. Il sera nommé Colonel-Commandant de la Garde Civique.

Avec d'autres tournaisiens, François Berger s'engage dans la troupe des volontaires tournaisiens qui partent à Bruxelles livrer combat aux Hollandais durant les journées de septembre. A la fin de l'année, la Conférence de Londres scindera définitivement la Belgique de la Hollande. Le siècle est à peine âgé de 30 ans, il sera encore riche en évènements.

(sources : contribution du chanoine J. Dumoulin et du professeur J. Pycke au tome consacré à Tournai par la collection Artis, "biographies tournaisiennes" de G. Lefebvre et recherches personnelles).