14/05/2012

Tournai : la revitalisation du quartier Saint-Piat

A Tournai, il est coutumier de dire : " A Saint-Piat, la chance est là". Plus ancien quartier de la cité des cinq clochers, Saint-Piat peut-il être considéré comme le berceau de la ville ?

Etienne Boussemart, guide tournaisien et passionné d'histoire, nous en donne une approche dans le livre "Mémoire du quartier Saint-Piat" paru en mai 2009. 

"C'est Rome qui, d'une bourgade gauloise, fera naître une ville. Vers 50 avant Jésus-Christ, ses armées, ses commerçants s'installent sur le site qui deviendra Tournai. Deux arguments majeurs les y incitent, un fleuve, le Scaldis (l'Escaut), et un gué au "Pont à ponts" d'aujourd'hui, facile à surveiller depuis le plateau de la Loucherie". 

Le quartier sera cependant situé hors les murs de la première enceinte qui va de la rue du Cygne à la rue Madame. 

Depuis toujours, Saint Piat est un quartier populaire dans le sens noble du terme, composé de gens qui vivent parfois dans la précarité mais qui se connaissent, se parlent, échangent et font preuve d'une grande solidarité comme le décrit si bien Etienne Boussemart.

Depuis la guerre le quartier a vieilli, quelques rénovations ponctuelles ont bien été réalisées avec succès mais son coeur, l'ilôt Cherquefosse, est malade pour ne pas dire en état de mort clinique. Pour ceux qui consulteraient une carte de Tournai sur Google, l'ilôt est compris entre les rues Cherquefosse, Saint-Piat, Madame et le quai des Poissonsceaux. Si on excepte l'ancienne piscine de la rue Madame, abandonnée lors de l'inauguration du site de l'Orient et transformée en parc Roller Skates, et le service des "Bains douches" fort prisé d'une partie de la population, il ne reste plus que d'imposants immeubles vides tels les magasins Hubo sur le quai, les ateliers et bureaux de la Technique à la rue Cherquefosse ou quelques maisons inoccupées. Lieux sinistres qui se dégradent progressivement et sont régulièrement squattés. 

En 1999, Pierre Vanden Broeck, habitant du quartier, membre du Cabaret Wallon et de l'asbl Pasquier Grenier tire un premier signal d'alarme dans un article paru au sein de la revue de cette  association. A la mi-juin de cette année-là, les habitants du quartier ont été avertis par voie d'affiche d'une enquête publique relative à la vente de l'ancienne piscine Madame par la Ville au profit de l'Etat. L'Etat possède déjà au sein de l'ilôt, les terrains de l'ancienne Technique, acquis en échange du site des XII Césars sur la Grand'Place. On lui prête l'intention de regrouper à cet endroit divers services pour le Ministère de la Justice, par la construction d'un grand ensemble de bureaux. Que deviendra l'ancienne piscine au sein de ce projet ? On pouvait craindre qu'après sa démolition, on n'y construise un immeuble imposant qui dépasserait de loin des petites maisons de deux ou trois niveaux sous toiture. L'auteur de l'article plaide pour la rénovation de cet ensemble comprenant de nombreuses maisons des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècle, ceci créerait une revitalisation du quartier. Désargenté ou ayant d'autres projets, le Ministère de la Justice ne construira finalement rien et le lieu restera à l'abandon au grand soulagement des chats et des rats qui s'y adonnent à une guerre perpétuelle. 

Le nouveau siècle est arrivé et avec lui un projet original porté par des architectes qui demeurent dans le quartier et par l'association D.A.L. (Droit au Logement). Ceux-ci présentent un projet de revitalisation urbaine par la création à l'emplacement de l'ilôt Cherquefosse de logements mixtes (moyens et sociaux), de petits commerces (comme on trouvait jadis dans le quartier), d'une maison médicale (si fréquentée en ces temps de crise) et d'espaces communautaires (petits lieux de rencontres qui permettent aux habitants de communiquer). Ce projet était séduisant, il permettrait probablement de faire renaître cette solidarité si vivante jadis. Les autorités communales se réjouissent de cette heureuse initiative et dans son bilan, la majorité déclare, en 2007, dans son bulletin communal : "l'entité de Tournai doit être synonyme de plaisir de vivre, d'évoluer dans une ville au passé prestigieux"

Cette initiative qui semble bien engagée aux yeux des habitants de la ville attire énormément de sympathie. Elle suit d'ailleurs à la lettre les recommandations du CREAT dans le schéma de Structure Communale : "assurer la diversité des logements en aménageant à la fois des habitations uni familiales, des appartements et de studios, inciter la restauration et la valorisation du patrimoine bâti, encourager le commerce et les services de proximité, aménager l'espace public en prévoyant des lieux de rencontres et en assurant la sécurité de tous les utilisateurs de l'espace-rue (...), créer et préserver des espaces verts accessibles au public et réaffecter les friches et quartiers désaffectés". En soutenant ce projet, pour un peu, nos édiles eurent été hissés, comme au temps de Clovis, sur le pavois !

Hélas, c'était oublier, un peu vite, qu'une autorité peut souvent se montrer versatile dans ses décisions, il suffit que d'autres sirènes viennent lui chanter un chant nouveau et la girouette est capable de faire un virage à 180°.

Ce chant nouveau est venu de l'intercommunale de Développement Economique de Tournai-Ath (en abrégé IDETA). Celle-ci a pour mission de développer économiquement la Wallonie Picarde et déclarons, honnêtement, qu'elle fait bien son boulot et se démène tant et plus pour maintenir l'emploi et soutenir l'économie de notre région. Pourtant, ses décisions et prises de positions vont bien souvent à l'encontre des intérêts quotidiens des populations concernées.

En mars 2010, l'Intercommunale présente au Conseil Communal un projet dont l'objectif est de développer, au sein d'un quartier de la ville, un espace d'accueil à destination d'activités économiques centrées sur le tertiaire (les services), à haute valeur ajoutée et autour de la thématique des techniques et technologies de l'image. Le quartier choisi est bien entendu... le quartier Saint-Piat !

La ville porte un intérêt certain au projet et comme, en décembre de la même année, le Gouvernement Wallon annonce la décision de consacrer un budget de 2.897.500 euros à la réalisation de cette micro-zone d'activités économiques dénommée TechniCité, le bourgmestre se réjouit de cette décision et le projet de revitalisation des habitants de Saint-Piat semble être balayé d'un revers de la main.

Heureusement, les Tournaisiens sont des gens sages et qui prônent le dialogue. En mars 2012, une réunion d'information réunit les acteurs du quartier Saint-Piat, les responsables d'Ideta et des représentants de la Ville soucieux de ménager la "Chèvre" (habitation) et le "Chou" (économie). Le compromis, accouché péniblement, semble néanmoins satisfaire les différents partenaires réunis autour de la table. Il est admis que l'ilôt Cherquefosse accueillera la micro-zone d'activité économique composé de trois bâtiments relais (un de plus que dans le projet initial), un espace dit de "coworking" et deux plateaux de bureaux. On trouvera également septante logements mixtes, une placette, des espaces publics, la maison médicale et le maintien des "Bains Douches". Le Skate Parc est appelé à déménager.

"Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes" comme aurait, dit au sortir de cette réunion, l'écrivain britannique Aldus Huxley.

Doit-on se fier aux promesses ? Il semble qu'il faille répondre par la négative. Quatre semaines après cette réunion, voici que sort un projet immobilier de construction d'un vaste immeuble à appartements à l'emplacement des anciens magasins Hubo compris dans l'ilot Cherquefosse. Les habitants du quartier trouvent cette annonce saumâtre, car ce projet n'est pas sorti tel un lapin du chapeau d'un magicien et, lors de la réunion de mars, les plans et perspectives en 3D étaient certainement déjà réalisés en fonction d'un accord obtenu. Pourquoi donc ne pas en avoir pipé mot ? Les habitants réclamaient du logement et voici qu'on leur apportait un projet qui répondait à leurs aspirations ! Oui, à part que celui-ci était, pour des raisons évidentes de rentabilité, un mammouth de quatre ou cinq étages, écrasant les bâtiments de l'ensemble du quartier. Après la seconde guerre mondiale, les bâtisseurs de l'époque ont reconstruit Tournai en attachant une importance à l'harmonie des volumes et au cachet ancien de la ville, une logique qui ne semble plus être celle de personnes qui ne possèdent probablement pas l'âme tournaisienne.

C'est cela aussi la vie d'un quartier, son sort n'est plus entre les mains de ses habitants mais de décideurs qui le façonnent, le transforment ou le detruisent en fonction de leurs envies, de leurs intérêts, de l'humeur du moment. 

A Tournai, il est coutumier de dire : "A Saint-Piat, la chance est là" ! Espérons qu'entre gens de bonne volonté, on prenne enfin ses responsabilités !...

(sources : bulletin de l'asbl Pasquier Grenier n°58 de septembre 1999, article signé de Pierre Vande Broeck - bulletins communaux de 2007,2008 et 2010 - article du journal "Le Soir" du 28 mars 2012 - "Mémoires du quartier Saint-Piat", ouvrage paru en mai 2010, article historique signé d'Etienne Boussemart).