05/01/2012

Tournai : l'année 1900 sous la loupe (2)

L'analyse des évènements qui ont fait l'actualité de la cité des cinq clochers durant l'année 1900 nous procure un réel dépaysement, elle nous permet d'imaginer une vie quotidienne si différente de celle qu'on connaît.

Il y a tout d'abord ce rendez-vous annuel, depuis bien longtemps disparu, qui se déroule le vendredi 2 février, à 8h30, en la Salle des Conférences dans la cour de l'Hôtel de Ville : le tirage au sort des miliciens de la ville de Tournai. Au cours de celui-ci, les hommes commencent par indiquer tous les motifs d'exemption ou de dispense qu'ils se proposent de faire valoir devant le Conseil de Milice (maladie, infirmité, défaut de taille...). Le nombre des jeunes en cette année 1900 est de 306 auquel s'ajoutent les 125 ajournés des années précédentes. Les opérations terminées à 10h45 ont été marquées par un incident, il est apparu que le numéro 299 avait été tiré deux fois et ainsi attribué à deux miliciens, les deux jeunes concernés ont été rappelés ce qui a permis de constater que l'un était bien en possession du numéro 299 mais que l'autre détenait le numéro 290, une erreur de transcription sur les listes était donc à la base de ce malentendu. Les favorisés par le tirage ayant échappé au service militaire se répandirent en ville avec l'exhubérance traditionnelle. 

Certains jours une rubrique est bien remplie, celle des faits divers, nous avons retirés quelques évènements représentatifs de l'époque. Les bagarres sont nombreuses, elles se déroulent en rue, dans les courées et parfois dans les estaminets, terme alors utilisé pour désigner les cafés, elles ont souvent pour cause une consommation exagérée d'alcool. 

Le jeudi 4 janvier 1900, une bruyante bagarre a pour théâtre la rue des Chapeliers, il est environ 10h du soir (on différenciait alors les heures de la matinée de celles de l'après-midi), trois individus se disputent, soudain, deux de ceux-ci empoignent le troisième et lui cognent la tête contre un volet à la manière d'un bélier, leur funeste activité fut interrompue par l'arrivée de..."Dame Police" (sic) et ils finirent la nuit au poste. La nuit du 10 juin fut fort agitée dans le quartier du Vieux Marché au Beurre où une demi-douzaine d'individus, plus ou moins éméchés, se livrèrent à des séances de pugilat qui durèrent plus de deux heures, l'un d'entre eux décrivait d'étourdissants moulinets avec... un sabre. Les vociférations des participants étaient perçues jusqu'à la Grand'Place. La bagarre prit fin lorsque les gars furent à bout de force et de gosier. Dans l'article, il n'est pas fait mention, cette fois, de la venue de la police. 

Nous avons volontairement transcrits les mots utilisés par le journaliste car ils traduisent également l'esprit de l'époque. Par contre pour les deux faits suivants, nous avons été dans l'obligation de censurer les descriptions des victimes pour ne pas choquer les lecteurs par des détails sanglants et peu ragoûtants. 

Le mardi 16 janvier, un terrible accident survient à la gare. Il est environ 7h30, un manoeuvre découvre le cadavre d'un homme, atrocement mutilé, au milieu de la voie 4, en face du bureau des "Marchandises". La tête de l'infortunée victime a été broyée sur le rail (la description de l'état du corps faite par le reporter ravirait les amateurs de la série télévisée "les Experts"). L'homme est méconnaissable mais on découvrira qu'il s'agit d'un manoeuvre de 32 ans, demeurant à la chaussée de Willemeau. Il ne s'était pas rendu compte que le train venant de Lille avait un retard d'une demi-heure, dans son esprit, à cette heure, il ne devait pas avoir de trafic (le problème des retards endémiques de notre société des chemins de fer ne date donc pas d'hier !). Le jeudi 13 décembre, vers 6h3/4 du soir (autre façon de transcrire l'heure), un ouvrier de la gare, demeurant à Rumillies, Mr Louis Grandjean traversait les voies pour aller prendre son service, une machine en manoeuvre survint et le projeta au sol. Agée de 34 ans, mariée et père d'un enfant, la victime est morte, la nuque brisée. 

Il s'agit de deux accidents du travail parmi une foule d'autres apparaissant au fil des pages du journal en cette année 1900. Une autre catégorie de personnel paie également un lourd tribut à ce qu'on désignait sous le vocable de fatalité alors qu'il s'agissait tout simplement d'un défaut de protection et d'un évident manque de sécurité, ce sont les ouvriers carriers et notamment ceux occupés à la carrière Delwart. 

La presse se fait aussi l'écho de quelques accidents de circulation, ceux-ci sont le plus souvent provoqués par des chevaux qui prennent le mors aux dents, renversent des piétons, éjectent leurs passagers et sèment la panique dans les rues de la ville. Ces incidents sont aussi à la base d'actes de bravoure comme celui de cet homme qui parvint à arrêter un cheval fou sur la chaussée de Lille, à quelques centaines de mètres d'une école d'où sortaient de jeunes enfants. Lors d'une chute, d'un malaise ou d'un accident, la victime est soignée sur place par un médecin de passage ou appelé par les témoins ou encore par le pharmacien demeurant dans le voisinage, une calèche qu'on désigne sous le nom de Tilbury les transporte ensuite à la clinique. Un terme revient souvent pour désigner la mort d'une personne suite à un malaise chez elle ou en rue, elle a succombé à une apoplexie. (à suivre)