24/12/2012

Tournai : conte de Noël aux cinq clochers.

Le beffroi venait d'égrener six coups. Sur le Pont-à-Pont, Nadine se démenait avec un parapluie que les bourrasques d'un violent vent du Nord voulait à tout prix lui arracher des mains. La pluie avait redoublé d'intensité, une pluie transperçante, glaciale qui avait probablement oublié, en quittant les lourds nuages qui la transportaient, de se transformer en une neige fondante.

"Déjà six heures, les enfants doivent être rentrés depuis longtemps" songea-t-elle. En cette avant-veille de Noël, elle revenait d'un petit travail effectué, au noir, chez une vieille dame de Saint-Brice. Celle-ci était heureuse de l'accueillir, une fois par semaine, car sa modeste retraite ne lui permettait pas d'engager une femme de ménage déclarée, les charges étant beaucoup trop lourdes à notre époque.  

Abandonnée depuis près de trois ans par un mari volage, qui avait toujours refusé de lui verser une pension alimentaire, Nadine élevait seule ses deux enfants, Amélie âgée de cinq ans et Jonathan de deux ans son aîné. Elle avait souvent regretté de ne pas avoir continué les études après la première année du secondaire. Sans diplôme et sans qualification, elle recevait toujours la même réponse de la part de l'agent du Forem chargé de lui trouver un emploi : "On cherche des personnes qualifiées, connaissant de préférence la deuxième langue nationale". En attendant, elle recevait à peine huit cents euros mensuellement et un peu moins de trois cents euros d'allocations familiales. Ainsi, avec un revenu légèrement supérieur à mille euros, il fallait tenir tout un mois... en espérant ne pas être malade, la cinquantaine d'euros que lui apportait son travail n'était dès lors pas superflue ! Elle considérait comme une chance d'avoir trouvé à se loger sur les quais, un simple trois pièces avec toilettes communes pour lequel elle payait un loyer de trois cent septante-cinq euros par mois. Hélas, mal isolé, pour ne pas dire pas du tout, au niveau du chauffage, l'appartement se révélait être un gouffre à billets durant les mois d'hiver. 

Elle s'arrêta un instant devant la vitrine d'un magasin et admira les succulents produits exposés en cette veille de fête. Foies gras, bûches, boudins de Noël, plats de pintade, de chevreuil ou civet de lièvre, elle aurait tant voulu apporter quelques gourmandises à ses enfants mais il fallait, chaque jour, calculer au plus juste et conserver quelques pièces pour acheter le pain, le beurre et le lait. Cette année encore, Amélie et Jonathan se contenteraient malheureusement de la "coquille" (cougnolle) reçue à l'école. Elle allait repartir lorsqu'elle croisa le chemin de la vieille Maria. Personne ne connaissait réellement son nom mais dans le quartier tout le monde la surnommait Maria. Tout au plus savait-on qu'elle était d'origine flamande, née à Poperinghe et arrivée à Tournai après la seconde guerre mondiale. Veuve, elle avait perdu son fils quelques années auparavant.

"Comment tu vas, ma fille ?" lui demanda Maria.

"Je reviens de mon travail et je me dépêche parce que les enfants sont à la maison depuis plus de deux heures".

"Alors, tu vas faire un bon gueuleton pour Noël ?" interrogea Maria.

"Un repas de fête, c'était bon dans le temps, vous savez Maria, maintenant... j'ai tout juste de quoi vivre" lui répondit Nadine sur un ton qui ne pouvait dissimuler la tristesse.

"Tu sais... il y a une maison qui s'est ouverte dans le quartier, tu peux y trouver chaque soir de la soupe bien chaude, tu peux aussi y trouver des vêtements et peut-être même des jouets pour les enfants, ils t'aideront même dans tes démarches".

Ne possédant pas la télévision, n'achetant pas la presse locale, Nadine n'avait pas entendu parler de cette généreuse initiative lancée par des habitants du quartier, des personnes de bonne volonté, lasses de voir la misère l'envahir peu à peu. 

Avant de redescendre vers le quai, poussée par la curiosité, elle se rendit à l'adresse indiquée par Maria. Arrivée devant la vitrine à l'enseigne "Al Pichou Saint-Piat", elle hésita un instant avant de pousser la porte. Qu'allait-on penser d'elle ? La pauvreté est toujours un mélange de souffrance et de honte !

Dans la pièce, une personne lui adressa un sourire et l'invita à entrer, elle lui offrit une chaise et lui apporta un bol d'une bonne soupe fumante et revigorante. Nadine qui n'avait plus manger depuis le matin trouva en cette délicieuse boisson chaude un réel réconfort. 

Peu à peu la conversation s'engagea et elle expliqua son parcours cahotique à la bénévole qui se trouvait là en cette soirée d'hiver. Elle évoqua ses enfants et la peine qui était sienne de ne pouvoir leur offrir un peu plus que le nécessaire en cette période de l'année. Sans un mot, la dame la mena vers l'arrière boutique, où, dans une véritable caverne d'Ali-Baba, des centaines de vêtements pendaient, elle proposa à Nadine de faire son choix. Une écharpe pour Jonathan, un bonnet pour Amélie, des pulls bien chauds pour se rendre à l'école, une petite robe toute simple pour elle. Nadine avait retrouvé cette excitation qui s'emparait d'elle, jadis, en parcourant les boutiques de mode. 

Au moment de partir, Agnès, c'était le nom de la bénévole, lui renseigna un lieu en ville où on distribuait des colis alimentaires. Oserait-elle s'y rendre le lendemain, veille de Noël ? On dit que la nuit porte conseil !

Rentrée à la maison, elle détourna l'attention de ses enfants, le temps de ranger les vêtements reçus, "Cela fera de magnifiques cadeaux que je placerai sous la crèche en carton confectionnée avec les enfants" pensa-t-elle.  

Le lendemain, après maintes hésitations, elle se décida pousser la porte de la distribution de colis alimentaires. Elle était loin d'être la seule, certains étaient arrivés depuis de longues heures, avec un sourire de bienvenue, un responsable lui remis un numéro d'ordre, dans un couloir, elle attendit qu'on l'appelle. Lorsqu'elle pénétra enfin dans le local, quelques personnes s'affairaient à garnir les rayons de victuailles. Il y avait là les produits de première nécessité comme le pain, le lait, la margarine mais aussi du thon, de grands bocaux de vol au vent ou de boulettes en sauce, des conserves, des pâtes et du riz et même des sujets en chocolat représentant des Pères Noël hilares à la barbe en chocolat blanc. 

Un homme grand et mince, aux cheveux grisonnants, s'avança vers elle, lui tendit la main et l'invita à s'asseoir, on lui offrit une tasse de café et un biscuit, des égards dont elle avait perdu l'habitude. Constatant le peu de revenus de Nadine, celui qui semblait être le responsable proposa de l'inscrire et l'invita à venir chercher un colis toutes les deux semaines. Il s'appelait Jules mais elle l'aurait bien appelé Père Noël. Pendant qu'il lui expliquait la philosophie du groupe d'aide, Eddy, Marie, Simone, Arlette, comme des lutins, s'activaient à remplir ses sacs à ras bord, cachant quelques jouets pour les enfants et une petite coquille.  

Le matin de Noël, Jonathan et Amélie s'approchèrent de la crèche pour faire une prière. Depuis trois ans, ils demandaient en secret que leur maman puisse être aidée. Soudain, ils remarquèrent des paquets, un tas de paquets amoncelés au pied de Marie, de Joseph et de l'Enfant Jésus. Ils appelèrent Nadine, celle-ci feignit la surprise et leur conseilla de les ouvrir. Il y avait là un bonnet multicolore pour Amélie, une écharpe bien chaude pour Jonathan, des pulls tricotés par des mains expertes mais aussi des petits Père Noël hilares en chocolat, une voiture miniature, un livre à colorier, des crayons et une poupée aux longs cheveux blonds.

Pour la première fois depuis trois ans, la maison retentit de cris de joie. Joie qui redoubla lorsque Nadine invita les enfants à la table pour un vrai repas composé de bouchées à la reine, de cuisses de poulet à la confiture d'airelles et de frites succulentes.

Pour la première fois depuis trois ans, en ce jour de Noël, Nadine, peu à peu, reprit confiance ! Pour elle, il avait suffit d'un peu de compréhension. Elle eut une pensée pour Maria (un nom prédestiné) sans qui tout cela n'aurait probablement pas été possible. 

(S.T. 24 décembre 2012)

09:18 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tournai, conte, noël, bénévole, colis alimentaires |