16/04/2014

Tournai : 1914-1918, le décor d'une tragédie !

Un riche décor pour une sombre période.

Dans le cadre des commémorations du centième anniversaire de ce qu'on a appelé la "Grande Guerre", avant de feuilleter les observations notées, au jour le jour, par le Major Médecin tournaisien Léon De Bongnie (pour l'orthographe du nom, je vous renvoie au commentaire laissé par Mr. Philippe De Bongnie sous l'article paru le 8 avril 2014), juste avant de vivre ces évènements au cœur même de la tourmente, il est peut-être judicieux de décrire la ville de Tournai à la veille du déclenchement des hostilités. Plantons donc le décor local de cette tragédie internationale qui va coûter la vie à des millions d'êtres humains.

Un visage totalement remodelé.

Appartenant à la toute jeune Belgique, à peine âgée de 84 ans, affranchie de ces multiples occupations que lui apportèrent les siècles précédents (française, anglaise, espagnole, hollandaise...), la ville de Tournai va voir son visage profondément remodelé au cours des quarante années qui vont précéder le premier conflit mondial. A notre époque, on évoquerait même un important lifting !

Démolitions, constructions, aménagements vont se succéder.

Tout va débuter par deux importantes transformations : le démantèlement de l'enceinte communale entrepris à partir de 1865 et celui de la citadelle dès 1869. De cette dernière ne vont subsister que trois témoignages visuels : la porte d'entrée datant de l'époque de sa construction sous Louis XIV, la forme octogonale des bâtiments de l'actuelle caserne Ruquoy et le vaste réseau de souterrains que l'association "Les Amis de la Citadelle", soucieuse de protéger le patrimoine militaire de la cité, s'emploie à sauvegarder et à sécuriser pour y emmener les visiteurs désireux de découvrir l'Histoire locale.

A la même époque, on entreprend des travaux sur l'Escaut afin de rendre la navigation continue en supprimant les moulins à hauteur du Luchet d'Antoing et des prés de Maire, obstacles situés dans le lit du fleuve, et en construisant les écluses d'Antoing (1865) et de Kain (1870). En cette fin de XIXe siècle, on décide également de remplacer les vieux ponts tournants par des ponts levants hydraulique, certains comme le Pont de Fer et le pont Notre-Dame seront opérationnels peu de temps avant le début du conflit.

La vie économique.

Abordons cet aspect des choses en notant tout d'abord que le chiffre de la population tournaisienne stagne, il est passé d'environ 31.500 habitants en 1860 à un peu moins de 37.400 en 1914 alors que d'autres cités proches de la nôtre ont connu une très forte augmentation, notamment celles qui formeront au XXe siècle la grande métropole du Nord de la France (Lille, Roubaix et Tourcoing). Les filatures et bonneteries qui y sont installées ont un besoin énorme de main d'œuvre et, si des Tournaisiens s'y rendent chaque jour pour travailler (ma grand-mère paternelle prenait le tram à vapeur, au petit matin, à l'avenue de Maire pour se rendre à Roubaix), beaucoup d'autres concitoyens y déménageront définitivement.

A Tournai, on travaille également dans le secteur de la bonneterie, ce ne sont pas de grandes usines mais on dénombre, à cette époque, plus de 1.600 métiers à tisser répartis chez l'habitant qu'on surnomme alors "le balotil". Environ 10.000 ouvriers travaillent dans le bassin carrier qui s'étend, aux portes de Tournai, entre le hameau d'Allain et Antoing en passant par Chercq, Calonne et Vaulx. Des hommes travaillent la pierre et portent le nom de "roctiers" (hommes travaillant à l'roc, c'est-à-dire à la carrière). L'historien Paul Rolland signale qu'entre 1900 et 1914, le bassin fournissait, annuellement, environ un million et demi de tonnes de chaux hydraulique et de ciment, ce qui le posait en son genre, comme il était dit dans une étude d'un certain Camerman, comme le plus grand centre de production qu'il y ait au monde !

Une transformation en profondeur du paysage urbain.

La consultation de la presse quotidienne de cette fin de XIXe siècle nous informe que le paysage urbain connait une profonde mutation, une action politique, qui présente de réelles qualités mais porte aussi en elle, hélas, de gros défauts et apporte aux amoureux du patrimoine d'amères déceptions va transformer la cité.

Le démantèlement de la citadelle va tout d'abord permettre d'ériger un nouveau quartier au Sud-Est de Tournai. Ce sera celui du "Palais de Justice" dont l'imposant bâtiment construit sur des plans de l'architecte Vincent, sera terminé en 1879. Viendra ensuite, à l'extérieur de la ville, la construction de "l'Asile d'Aliénés", pensé par l'architecte Evers (dénommé désormais l'établissement de Défense Sociale) terminé en 1884, un lieu auquel la population tournaisienne va péjorativement donné le surnom de "couvent des sots", nom qui était déjà celui de l'institution ouverte à l'époque dans le village de Froidmont. Ce terme est-il représentatif de la mentalité qui prévalait à l'époque, aujourd'hui il serait totalement inadmissible !

Ce sera également la construction de la "Caserne de gendarmerie" (dont les locaux sont désormais à l'abandon, au bas de l'actuelle rue de la Citadelle) avec pour auteur l'architecte Janlet ainsi que la "Maison d'Arrêt" qui lui est proche, des travaux terminés en 1884. Beyaert et Janlet seront encore les architectes de "l'Hôpital Civil" terminé en 1889. "L'Hôpital militaire" sera, quant à lui, opérationnel quelques mois seulement avant le début du conflit.

Le démantèlement des remparts va également permettre la création de boulevards, des avenues pavées bordées d'arbres qui vont ceinturer la ville, ils ne formaient pas encore le large périphérique asphalté que nous connaissons aujourd'hui. Le long de ces avenues verdoyantes vont s'élever, peu à peu, des propriétés et maisons bourgeoises mais aussi, au Nord de la ville, la nouvelle gare terminée et inaugurée par la famille royale en 1879. Face à celle-ci de grands axes vont être dessinés s'inspirant des larges avenues parisiennes pensées par le baron Georges Haussmann, ce seront les rues Royale (avec une perspective sur la cathédrale) et Childéric. Le long des boulevards, on va créer le "Jardin de la Reine", voisin du Pont des Trous, terminé en 1872, il deviendra le but des promenades dominicales des familles tournaisiennes, à proximité, entre la chaussée de Courtrai et celle de Lille va s'installer l'école d'Arboriculture (actuelle école d'Horticulture) terminée en 1879, Janlet sera l'auteur de l'école communale qui s'élèvera, à partir de 1878, à l'angle du boulevard Léopold et de la chaussée de Lille. Face à l'Hôpital Civil sera dessiné, en 1898, le square Rogier, petit havre de verdure à deux pas du parc communal. Un bureau des Postes sera annexé à la gare. Au début du XXe siècle, la décision est prise de combler la "Petite Rivière", un petit cours d'eau ressemblant à un égout à ciel ouvert qui coule de la porte Marvis à l'Escaut qu'il rejoint à proximité du Pont des Roulages. Cette coulée sera désormais transformée en des pelouses fleuries.

Suite au déménagement de l'Hôpital vers ses nouveaux bâtiments, l'Académie des Beaux-Arts va quitter la Halle-aux-Draps pour occuper les locaux libres de la rue de l'Hôpital Notre-Dame, ainsi libérée, la Halle-aux-Draps va pouvoir accueillir les collections du Musée des Beaux-Arts et de celui de l'Archéologie. Le transfert de la prison permet à l'école de la Jeune Fille de s'installer dans les bâtiments de la rue des Carmes.

L'enceinte disparue, les faubourgs naissent et se peuplent peu à peu. On voit apparaître celui de Morel (ou de Morelle) qui sera malheureusement le théâtre d'âpres combats le 24 août 1914 entre l'envahisseur allemand et les soldats territoriaux de Vendée venus défendre la ville. On construit les églises de Notre-Dame Auxiliatrice, voisine du cimetière du Sud, en 1890 et de Saint-Antoine de Padoue terminée en 1906.

Toute cette mue est à mettre au crédit des autorités communales de l'époque qui modernisent Tournai, toutefois cette belle harmonie est également truffée de fausses notes  car, parallèlement, on assiste à la disparition d'un riche patrimoine qui n'a pas trouvé grâce auprès des penseurs de l'époque : les vieilles portes ouvertes dans les remparts n'ont pas été sauvegardées comme dans beaucoup d'autres villes, notamment en France, le transfert de l'hôpital fut suivi de la démolition d'une vaste salle du XIIIe siècle, bâtie sur une crypte à deux rangées de colonnes. Furent également rasés l'hôtel de style Renaissance qui fut habité par les gouverneurs espagnols et les religieuses de l'ordre des Célestines, la façade de style Empire de la Manufacture de Tapis et en 1895, le Palais du Parlement...

Chaque génération rencontre des iconoclastes bien souvent guidés par des lobbies qui n'ont cure du passé d'une ville et de son Histoire mais recherche uniquement la rentabilité maximale de leurs affaires ou pire encore l'imposition de leur style (rappelons-nous les témoignages du Tournai ancien qui furent à jamais perdus dans les années soixante ou septante de l'œuvre des adeptes du "tout béton" !).

Voici le décor planté, hélas, Tournai ne va pas pouvoir offrir longtemps ce nouveau visage à ses habitants et aux visiteurs car, en août 1914, des "touristes" d'un autre genre, utilisateurs de la violence, représentants de la barbarie vont déferler sur l'Europe entière pour la mettre à feu et à sang et défigurer la cité des cinq clochers.

(à suivre)

(sources : La presse de l'époque et l'Histoire de Tournai de Paul Rolland)

S.T. avril 2014