21/01/2015

Tournai : 1914-1918, l'Armistice !

Les Anglais ont délivré la cité des cinq clochers et depuis le 8 novembre, le drapeau belge flotte à nouveau sur l'Hôtel de Ville.

Le 9 novembre, trois ponts provisoires sont jetés par le génie anglais sur l'Escaut. Ils se situent à la hauteur de la rue du Cygne, de la rue des Carliers et face aux usines Carton. Les troupes traversent le fleuve. Les Tournaisiens quittent les caves dans lesquelles ils se sont réfugiés depuis la mi-octobre et constatent les dégâts. Ils sont ahuris par ce qu'ils découvrent.

Les rapports des curés de paroisse.

"L'armistice a été proclamé le 11 à 11 heures du matin donc à 11h, le 11 du 11e mois. Le 12, à 11 heures, un Te Deum impressionnant à la cathédrale, le 15 également, tout aussi impressionnant, rehaussé de la présence des Autorités militaires anglaises et du chant enthousiaste de la Brabançonne, de Vers l'Avenir et du jeu par l'orgue du "God save the Queen" (NDLR : il devait dire "God save the King" puisque depuis 1901, l'Angleterre était dirigée par un roi)". (rapport du curé Plaquet de l'église de la Madeleine).

"Lorsque les Anglais eurent libéré Tournai et que, après quelques jours, les habitants du faubourg de Lille purent y avoir accès, ils se trouvèrent devant des ruines désolantes. Plusieurs centaines d'habitants ne purent rentrer dans leurs demeures qui avaient été complètement détruites par l'ennemi ou rendues inhabitables par l'action de projectiles. Des vols très nombreux et très conséquents furent constatés un peu partout. Beaucoup d'habitants n'avaient plus ni logement, ni mobilier. Les ornements, les bannières... qui avaient été enlevées dans les sacristies furent retrouvées, quelques semaines plus tard, dans une maison que les Allemands avaient occupé seule depuis assez longtemps" (rapport du curé de la paroisse Saint-Lazare).

"Le village a fortement souffert (...) Durant la nuit du 8 au 9 novembre, par suite de l'explosion des mines placées près de l'estaminet de la chapelle Saint-Jean-Baptiste, route de Renaix, tout a disparu estaminet et chapelle. On me dit que tous les décombres et la statue ont servi à combler quelque peu le trou profond occasionné par l'explosion". (rapport d'Emile Debongnies, curé de Mourcourt).

"La population ne parvenant plus à se loger abandonne la commune : de 930 habitants en 1913, elle n'en compte plus actuellement que 550" (rapport de A.G. Laurent, curé de Ramegnies-Chin)

"A l'église, on n'a plus retrouvé dans les décombres que deux cloches intactes, la troisième plus petite a les oreilles cassées, elle devra donc être refondue. Les ornements de la sacristie ont été respectés; on a volé seulement un vieux missel antique de valeur et un petit reliquaire aussi de valeur qui servait à donner la relique de Saint-Maur, à vénérer, aux pèlerins". (rapport de O. Houzé, curé de Saint-Maur).

"Grand soulagement et grande émotion les premiers jours. Depuis lors (NDLR : rapport établi le 20 mai 1919) la situation se caractérise par la stagnation des affaires due surtout au manque de voies de communication et par la facilité avec laquelle on se prête à la soif du plaisir et des fêtes qui s'est emparée des armées occupantes. Beaucoup, aussi bien au point de vue de la justice et du respect de la propriété qu'au point de vue de  l'honnêteté des mœurs, semblent avoir perdu les notions des principes chrétiens". (rapport d'oscar Buisseret, curé de saint-Brice). 

La lecture d'autres rapports établis dans le courant de l'année 1919 laissent poindre chez beaucoup de religieux un certain pessimiste par rapport à l'avenir.

Paul Rolland aborde brièvement la situation de la ville au sortir de la guerre.

"Quelque heureux que fût le résultat général de la guerre, Tournai sortait meurtrie de la douloureuse aventure. La ville avait déjà connu des occupations d'une durée analogue en 1513-1519, en 1709-1715, 1745-1749 mais rien ne ressembla plus à celle de 1914-1918 que celle du XVIe siècle. Survenue quasi exactement 400 ans plus tôt, à l'issue d'une période de déficience analogue, celle-ci avait préludé à la fin d'une ère de l'histoire tournaisienne".

Il dénombre 384 victimes directes, ce nombre englobe les Tournaisiens morts sur les champs de bataille, en déportation ou lors des différents combats qui eurent lieu dans la ville. A cela doivent s'ajouter, les victimes des privations, de la grippe espagnole et des maladies diverses qui se propagent toujours en période de disette... Le nombre d'habitants qui approchait des 38.500 en 1914 était réduit à 35.720 en 1918. Sur le plan économique, les voies de communication par la route, le chemin de fer ou le fleuve étaient impraticables ce qui empêcha un redémarrage rapide de l'industrie. Le bassin calcaire fut particulièrement préjudicié et les filatures ne furent pas soutenues par le pouvoir politique, certaines émigrèrent dans la région de Mouscron et Roubaix.

Avant-guerre, la ville de Tournai possédait de nombreux moulins (à farine, à huile ou à cailloux). La plupart de ceux-ci fut transformée en observatoire par l'occupant. De nombreux moulins de la rive gauche ont été dynamités lors de la retraite allemande en octobre 1918.  Evoquons parmi ceux-ci :

- le moulin des Radis, situé à proximité du chemin 34, à Kain, démonté en 1915,

- le moulin Dorchy, situé en bordure de la chaussée de Douai, dynamité en 1918,

- le moulin Lagache, situé en bordure du Vieux chemin de Willems, détruit le 20 octobre 1918,

La guerre n'a pas résolu le problème de la misère qui prévalait avant son déclenchement. La mort d'un mari, d'un père ou d'un fils, les nombreuses destructions d'habitation, le pillage systématique des ressources par l'occupant allemand l'ont amplifiée. Des familles à l'abri du besoin en 1914 ont basculé dans la pauvreté.

L'année 1919 va être marquée par une vague d'arrestations d'habitants ayant eu des accointances avec l'ennemi (femmes maîtresses de soldats allemands, dénonciateurs, personnes ayant fourni des aides diverses à l'occupant...) ou s'étant enrichis de façon malhonnête par le marché noir et la fraude.

Les années suivantes vont être marquées par le souvenir. On rend hommage, le 21 août 1919, dans le quartier Saint-Jean où elle demeurait avant-guerre, à une héroïne tournaisienne, Gabrielle Petit, fusillée par l'ennemi, le 1er avril 1916.

Suite à une souscription publique un monument aux morts sera érigé, en 1922, entre les avenues Van Cutsem et des Frères Haeghe, sur le tracé de l'ancienne "Petite Rivière".

Le 24 août 1924, l'inauguration de l'ossuaire et le 19 juin 1925, celle de la statue du Géant de Vendée, rappellent désormais la résistance dont firent preuve les Territoriaux de Vendée.

Lors des élections de 1924, les Tournaisiens votent pour la liste emmenée par Edouard Wibaut, reconnaissance certaine de son attitude patriotique durant l'occupation, lui qui avait préféré la déportation que de fournir des listes de chômeurs ou de travailleurs tournaisiens. La création d'un cartel socialiste-libéral va néanmoins rejeter dans l'opposition celui que la population (parmi laquelle les femmes avaient eu le droit de vote pour les élections communales) avait plébiscité dans les urnes. La politique politicienne reprenait ses droits !

La vie quotidienne reprend également son cours, la solidarité affichée au lendemain de la guerre s'estompe peu à peu. La page des faits divers des journaux se remplit, de nouveau, de larcins, de vols, de crimes ou de meurtres, des actes bien souvent perpétrés dans la sphère familiale, conséquences d'infidélités dans les couples, d'oisiveté, d'ivrognerie ou de jalousie. La guerre avait amené une décadence des mœurs, une frivolité nouvelle. Rien ne serait plus jamais comme avant !

Voici que s'achève ce long récit concernant la guerre 1914-1918 à Tournai. Il a été entamé le 14 avril 2014, il a permis de découvrir les écrits du major-Médecin Tournaisien Léon Debongnies, le témoignage du Général français Antoine de Villaret, témoin direct des évènements du 24 août 1914, la vie des tournaisiens sous l'occupation et l'armistice du 11 novembre.

Je remercie ceux et celles qui ont, de près ou de loin, collaboré à la réalisation de cette tranche d'Histoire tournaisienne : 

Mme Claire de Villaret, arrière-petite-nièce de l'officier français, Melle Jacqueline Driesens, Mme Aline Debongnies et les membres de la famille du Major-Médecin Léon Debongnies, Mrs. Charles Deligne et Jacques de Ceuninck.

Voici les sources consultées tout au long du récit :

"Manuscrits du Major Médecin Léon Debongnies" écrits quotidiennement du 1er août 1914 au 24 octobre 1914, date de sa mort sur le champ de bataille - "Relations des combats des Territoriaux de Vendée, le 24 août 1914" écrits lors de son emprisonnement à Thorgau par le général Antoine de Villaret - "Echos de la guerre 1914-1918 dans un semainier de l'église de la Madeleine", par Jean Dumoulin, Archiviste de l'Evêché et du Chapitre cathédral de Tournai et Jacques Pyckes, chercheur qualifié au F.N.R.S, archiviste adjoint du Chapitre cathédral de Tournai, Tome III des Mémoires de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Tournai, 1982 - "Tournai 1914-1918, Chronique d'une ville occupée, édition des souvenirs d'Alexandre Carette-Dutoit" par Jacqueline Delrot, Licenciée en Histoire de l'Université de Liège dans les mémoires de la Société royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai - "Notes relatives aux quinze moulins à vent des faubourgs de Tournai au XIXe siècle " par Ghislain Perron, Mémoires de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Tournai, tome X paru en l'an 2000 - "La Grande Guerre sous le regard de l'élite tournaisienne occupée, contribution à la culture de guerre" par Céline Detournay, étude publiée dans les Publications extraordinaires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai, tome IX en 2003 - "Histoire de Tournai" par Paul Rolland, ouvrage publié chez Casterman en 1956 - "Comment la population du Grand Tournai a vécu la guerre 1914-1918", soixante-huit rapports inédits de prêtres et religieux de l'époque, par Thierry Bertrand (+) et Jacques Pycke, ouvrage paru dans la collection Tournai, Art et Histoire en 2014 - "Au nom de tous les Nôtres, 1914-1918, tranch(é)es de vies de Tournai et d'ailleurs" ouvrage collectif édité par les Ecrivains publics de Wallonie Picarde en août 2014 - "Le Courrier de l'Escaut " éditions parues durant le premier conflit mondial.

S.T. janvier 2015.

 

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10/05/2012

Tournai : 1914-1918, la vie quotidienne sous la loupe (5)

La fin du conflit.

Le 11 novembre 1918, l'armistice est signé, la guerre est terminée ! C'est un bref moment de joie précédant des lendemains qui déchantent. On tire un premier bilan de ces quatre années de guerre. On estime les pertes à 28.000 hommes tués sur le champ de bataille, à près de 15.000, ceux qui moururent des suites de leurs blessures ou qui ne revinrent pas de captivité. Environ 6.000 civils furent tués pendant les différents combats et beaucoup d'autres moururent en déportation en Allemagne. Le conflit a fait au moins 50.000 victimes. Pendant cette période la croissance naturelle de la population belge a connu un arrêt, même un léger recul, il y eut moins de naissances et plus de décès résultant des privations, de la misère et de la difficulté d'apporter les soins que nécessitaient certaines maladies.

La situation politique est trouble. Pour éviter l'anarchie qui pointe le bout de son nez dans certains pays où de nombreuses grèves sont déclenchées, le gouvernement Cooreman démissionne et un gouvernement "d'union sacrée" regroupant six Catholiques, trois Socialistes et trois Libéraux est constitué le 25 novembre, il est dirigé par le Catholique Léon Delacroix. On constate également qu'au sein de celui-ci, l'influence flamande est réduite. Les nouveaux responsables du pays héritent d'une situation dramatique, on compte près d'un million de chômeurs, l'industrie est à son plus bas niveau, les voies de communication sont détruites, la situation économique est désastreuse, il va falloir emprunter, probablement à l'étranger, pour reconstruire. 

Le "Courrier de l'Escaut" reparaît à partir du 12 novembre sur une seule feuille et de façon irrrégulière mais cela nous permet de revivre les derniers jours de guerre dans la cité des cinq clochers. Il y a lieu d'assembler les différentes pièces d'un puzzle pour reconstituer les évènements.

Le jeudi 7 novembre, quiconque ose s'aventurer dans la rue prend d'énormes risques, boulets et mitrailles sont échangés depuis dix-sept jours. Des soldats allemands complétent fébrilement leurs préparatifs en vue de la destruction des ponts sur l'Escaut. Par pure vandalisme, sentant déjà le vent de la défaite, certains d'entre-eux abattent la statue de Barthélémy du Mortier qui se dresse sur le quai des Salines. Ce geste gratuit déshonnore un peu plus l'occupant et provoque une grande indignation parmi la population. Au fil du temps et des exactions les Allemands sont devenus pour tous les "Boches". 

Durant la nuit du 7 au 8 novembre, vers 2h30, les différents quartiers de la ville sont secoués par une série de violentes explosions, les différents ponts s'effondrent dans le lit du fleuve et les maisons situées le long des quais sont détruites ou fortement endommagées. 

Le vendredi 8 novembre, à l'aube, on constate que les soldats allemands ont évacué la rive gauche du fleuve et se sont réfugiés, à l'abri des mitrailleuses, dans les immeubles qui bordent l'Escaut sur la rive droite. Les premiers soldats anglais apparaissent et sont acclamés par la population tournaisienne. Rapidement les maisons situées sur la rive gauche, libérée, s'ornent de drapeaux belges, anglais et français, on porte également ces couleurs à la boutonnière. L'euphorie générale est rapidement tempérée par l'annonce de la mort tragique de deux personnes dans l'exercice de leurs fonctions. Mr. Augustin Guyot, employé au service de distribution d'eau, est allé vérifier l'installation, à proximité du pont de Fer, il est abattu d'une balle tirée depuis l'autre rive par un soldat ennemi. Le garde-champêtre du faubourg de Lille, Mr. Lethorey trouve la mort, dans son quartier, par un éclat d'obus allemand. 

Pendant près de trois heures, en cet après-midi du 8 novembre, l'artillerie allemande prend pour cible les quartiers de la rive gauche. Lors de ce dernier épisode, un garçon de quatorze ans est tué sur la Grand'Place. La nuit suivante, profitant de l'obscurité, les soldats allemands décampent. 

Le 9 novembre, dans la matinée, la rive droite est également libérée par les troupes anglaises. Le dimanche suivant, le roi Albert I, la reine Elisabeth et le jeune prince Léopold rendent une rapide visite à la cité des cinq clochers.

Au lendemain de l'armistice, Mr. Louis Duquesne Watelet de la Vinelle est de retour en ville, il reprend son poste de commissaire d'arrondissement. Pendant son séjour en Angleterre, il fut le Président de la commission centrale de recrutement et Président de la commission permanente qui siégeait à Folkestone. A ce titre, il organisait de nombreuses hôtelleries où les jeunes belges qui avaient pu rejoindre l'Angleterre, recevaient, dès leur arrivée, une hospitalité complète tant au point de vue logement que nourriture. 

Même si la ville de Tournai vit désormais en paix, la sinistre guerre va continuer à faire des victimes collatérales. Deux enfants qui jouent sur la plaine des Manoeuvres, Léon Thys, 9 ans et René Derasse, 10 ans, découvrent un stock de cartouches abandonnées par l'occupant allemand, en manipulant un des engins trouvés, ils le laissent tomber et s'en suit une explosion. L'un sera gravement blessé à la jambe, l'autre à l'oeil. Ils ont néanmoins eu beaucoup de chance car à proximité du lieu de l'explosion se trouvait une réserve d'obus ! A l'occasion de ce fait, la presse rappelle aux parents qu'il y a lieu, durant quelques temps, de conserver les enfants à la maison, trop d'endroits étant encore dangereux. 

La situation en ville est des plus précaires, l'exploitation des vicinaux est inexistante, les allemands ont emporté le matériel roulant, détruit les locomotives, volé le matériel des ateliers jusqu'au plus petit marteau. La navigation sur l'Escaut est impossible en raison de l'effondrement des ponts dans le fleuve. Des ponts provisoires ont rapidement été construits par les troupes du génie anglais et permettent le passage d'une rive à l'autre, mais ces ponts immobiles et peu élevés représentent aux aussi autant d'obstacles à la navigation. Deux semaines après la signature de l'armistice, l'éclairage est rétabli sur la rive gauche, une semaine plus tard sur la rive droite. 

Le mercredi 27 novembre, Mr Hippolyte Meurisse, marchand de charbon, demeurant dans le quartier Saint-Jacques, sort de chez son fils au boulevard du Nord. Il est atteint par un éclat d'une explosion déclenchée pour enlever les débris du pont Morel. Transporté en clinique, il décède durant la nuit. 

La période est troublée, les dirigeants en sont conscients, aussi pour éviter tout désordre, la Députation permanente du Hainaut interdit la consommation d'alcool dans les lieux publics, les ateliers, bateaux, chemins de fer et ateliers. Tout contrevenant est passible d'une peine de huit jours de prison et d'une amende de deux cents francs. De plus, les locaux où les faits ont été constatés seront fermés par ordre de police. 

Dès le vendredi 29 novembre 1918, le gaz est rétabli durant quelques heures pendant la journée. Cela permet de réchauffer les logements à un moment où l'hiver s'installe. 

On annonce la visite du roi d'Angleterre le samedi 7 décembre.

Le ravitaillement reste problématique et les ménagères tournaisiennes se plaignent de ne pouvoir acheter du sucre, une denrée importante, alors que dans la ville d'Ath, il est possible de recevoir un kilo par personne. 

A la fin du mois de décembre, il y a quarante jours que la guerre est finie mais les difficultés pour la population sont loin d'être terminées, elles seront encore au centre de l'actualité de l'année 1919.

(sources : le Courrier de l'Escaut)

S.T. mai 2012

10:17 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tournai, guerre, armistice, bilan, albert i |

08/05/2012

Tournai : 1914-1918, la vie quotidienne sous la loupe (4)

La consultation de la presse de l'époque nous amène à la période allant de novembre 1917 à novembre 1918.

L'actualité internationale est entièrement dominée par la guerre, l'Europe est à feu et à sang. Les évènements se précipitent en Russie, par le Traité de Brev-Litovsk, le 3 mars, celle-ci est dépossédée de nombreux territoires (Estonie, Littuanie...). Le 13 mars, Léon Trostski se voit charger d'organiser l'Armée rouge, les Alliés rompent les relations diplomatiques avec les Bolchéviks, le 25 mai débute la guerre civile et le 17 juillet, le tsar Nicolas II et sa famille sont assassinés à Ekaterinbourg. En France, la Bataille de Picardie débute le 21 mars, elle durera jusqu'au 26 avril. Le 30 mai, les troupes allemandes qui s'étaient repliées passent à nouveau à l'offensive et atteignent la Marne, on assiste à une seconde Bataille de la Marne qui sera remportée par les troupes alliées en août. On sent la fin de la guerre proche, les Allemands multiplient les demandes d'armistice avec certains pays, notamment le 3 octobre avec les Etats-Unis. Le 9 novembre, l'empereur Guillaume II abdique, la République est proclamée et le 11 novembre, l'armistice est signé à Rethondes, en forêt de Compiègne. Le 9 décembre, l'Allemagne restitue l'Alsace et la Lorraine à la France. Tous ces faits occultent les décès de Claude Debussy à Paris le 25 mars, de Guillaume Appolinaire, le 9 novembre et d'Edmond Rostand, le 2 décembre, ces deux derniers géants de la littérature et du théâtre ayant succombé des suites de la terrible grippe espagnole qui sévit alors et ajoute ses millions de morts à ceux provoqués par le conflit.

L'actualité nationale sera marquée par une offensive allemande dans les Flandres à partir du 21 mars. Celle-ci va durer jusqu'au 28 août, date à laquelle les troupes allemandes se retirent d'Ypres, ville martyre. En mai des dissensions sont apparues au sein du gouvernement dirigé par Deboqueville, ce dernier présente sa démission au roi le 24 mai. C'est l'ancien Président de la Chambre, Gérard Cooreman qui est appelé par le roi Albert pour le remplacer, celui-ci va démissionner au lendemain de l'armistice. 

Au niveau local, les conditions de vie deviennent de plus en plus difficiles. Dès le mois de novembre 1917, les boulangeries sont uniquement approvisionnées au moyen de farine germée. Certains boulangers mettent en vente du pain au goût jugé horrible par les consommateurs, d'autres, plus soucieux de leur clientèle, par des pétrissages supplémentaires ou des méthodes de cuisson appropriées vont offrir un pain considéré comme "passable". 

Le 12 novembre 1917, le Conseil communal considère qu'il y a lieu d'interdire l'entrée des établissements dits "cinémas" aux enfants, afin d'éviter, entre-autres inconvénients, que ceux-ci soient exposés à des dangers en cas de panique, de tumulte, de désordre ou d'incendie. Il arrête que les spectacles cinématographiques sont désormais complètement interdits aux enfants qui n'ont pas atteint l'âge de 16 ans, exception faite de spectacles destinés spécifiquement au jeune public. Les infractions à ce réglement seront punies de peines de police à charge des tenanciers de salles et des parents. Quelques rappels à l'ordre seront nécessaires durant les semaines qui vont suivre la prise de cet arrêté, car, même accompagnés des parents, les jeunes ne peuvent être admis dans la salle.  

L'année 1918 se pointe à l'horizon. Le dimanche 10 janvier, on découvre le corps d'une habitante de Blandain, dans l'ancienne ferme qu'elle occupe au hameau du Molinel. Flore C. est âgée de 77 ans et est très appréciée dans la commune. C'est un locataire d'une partie des bâtiments qui fait l'horrible découverte durant le week-end. La pauvre femme git dans une mare de sang au beau milieu de la cuisine. Le coffret contenant l'argent du ménage est ouvert et une somme estimée à 60 ou 70 francs a été volée. Des témoins affirment avoir vu un individu âgé d'environ 25 à 30 ans aux alentours de la ferme, s'abritant sous un parapluie à l'arrivée de passants. Etait-il l'auteur des faits ? Il ne sera jamais retrouvé !

Les fraudes se multiplient et une de celle-ci est mise au jour en mai 1918. On vend des boissons rafraîchissantes pour remplacer le café, désormais pratiquement introuvable. Les paquets portent l'inscription suivante : "incomparable comme goût, composé de produits garantis, à préparer comme du café sans ajouter de chicorée, de préférence ajouter un peu de lait - Cette boisson contient une partie de café". Une analyse a été effectuée, on a constaté que ce produit était constitué par de la chicorée additionnée de matières amylacées (nature de l'amidon) torréfiées, le taux de caféïne analysé était totalement négatif, l'examen au microscope prouvait l'absence d'éléments du café. Le litre de cette boisson est vendu au prix de 14 francs le kilo !

L'autre fraude concerne un produit pour bébé qui apporte un aliment complet et est vendu à 23 francs le kilo. Il ne comprend en fait que du sucre cristallisé et un peu de riz et n'apporte certainement pas la valeur nutritive annoncée. On constate, une fois de plus, que lorsque la misère s'installe des personnes malhonnêtes parviennent à profiter de celle-ci pour s'enrichir.

Certains parents éprouvent parfois des difficultés lors du choix d'un prénom pour l'enfant à naître, la consultation de l'Etat-Civil de cette année 1918 ne leur apportera pas l'aide escomptée à moins de prénommer le nouveau-né : Apollon, Fidéline, Flore, Florentine, Juvénal, Optat, Ortaline, Palmire, Polixène, Ursmar, Ursmarine ou Waudru.

Les restrictions sont de plus en plus sévères, en cette année 1918, le journal Le Courrier de l'Escaut ne paraît plus que sur une seule page, la surface du titre a été sérieusement rabotée afin de pouvoir disposer d'une place maximale pour l'information, la police du caractère a été réduite et les "réclames" sont disparues, on a sacrifié le feuilleton quotidien et on s'en tient à l'essentiel : les possibilités de ravitaillement en nourriture, charbon, pétrole...

Le samedi 29 juin, c'est le hameau de la Goudinière, au Mont Saint-Aubert, qui est en émoi. Tôt le matin, on a découvert le corps sans vie du dénommé Casimir L, ouvrier-maçon à la retraite. C'est un habitant de Molenbaix qui a fait la découverte, il était venu chercher un oiseau promis par la victime. Les soupçons se portent sur un certain Henri R., un journalier, qui fut, durant un temps, hébergé par la victime. Arrêté par le garde-champêtre, après avoir opposé une sérieuse résistance, il est emmené par un gendarme allemand présent au moment de l'arrestation. La gendarmerie allemande le relâchera rapidement sous le prétexte qu'il n'y a plus de tribunal pour le juger. Le voyant circuler librement dans le village, les habitants sont ulcérés. Deux semaines plus tard, on le retrouvera pendu dans la grange que lui avait concédée comme logis l'administration communale. Quelques jours auparavant, il avait remis au bourgmestre une importante somme d'argent à remettre à sa famille au cas où il viendrait à disparaître. Un domestique de ferme révèlera que lors d'une conversation, Henri R. lui avait avoué avoir frappé Casimir L lors d'une dispute. L'action était éteinte par suite de la mort du présumé coupable.

Au mois d'août commence la réquisition du cuivre détenu par les particuliers.

Le journal va cesser de paraître le 8 octobre 1918. Dans une de ses dernières éditions, il met en garde les ménagères qui, afin de parfumer leurs pâtisseries, étalent des feuilles de laurier-cerise développant l'arôme d'amendes amères en raison de la présence d'acide cyanhydrique vulgairement appelé "acide prussique". Il conseille d'utiliser ces feuilles à de rares occasions et avec une extrême modération !

(sources : le Courrier de l'Escaut - années 1917 et 1918)

S.T. mai 2012

 

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07/10/2007

Tournai : vie quotidienne d'antan (20)

Les commémorations de l'Armistice.

En ce matin du 10 novembre 1955, Alexandre Lorphèvre, l'instituteur de Victor demanda aux élèves de sortir de la classe et de mettre écharpes et manteaux afin d'aller déposer des fleurs sur les tombes des combattants des deux guerres. On était, en effet, à la veille de la commémoration de l'Armistice. Le second conflit mondial avait pris fin dix ans auparavant. La ville de Tournai commençait à effacer les cicatrices laissées par quatre longues années de guerre.

Toutes les classes se rassemblèrent sous le préau et quittèrent l'école de la Porte de Lille pour se rendre au cimetière du Sud où l'instituteur en chef, Mr. Botteman, prononcerait un discours exaltant le courage et l'héroïsme de "ceux qui pieusement sont morts pour la patrie", paroles d'une chanson encore apprise à l'époque, avant de déposer une gerbe de fleurs. Au retour vers l'école, en traversant la plaine des Manoeuvres, blanche de givre, Victor ne put s'empêcher de sourire, les rangs lui faisaient penser à un long train sous la conduite du vieil instituteur, tirant tant et plus sur sa pipe et dégageant des volutes de fumée bleuâtre comme les locomotives qu'il allait parfois admirer depuis le pont Morel.

Le lendemain, 11 novembre, toutes les écoles de la ville participeraient au défilé où on retrouverait des centaines d'anciens combattants entourant les drapeaux des sections, les autorités communales pratiquement au grand complet, une formation de militaires de la caserne Saint Jean et de simples citoyens. Le très long cortège, emmené par l'harmonie communale des Volontaires Pompiers, allait parcourir les rues de la cité de Clovis et s'arrêter au monument élevé à la mémoire de Gabrielle Petit, à celui des Vendéens pour terminer au Monument aux Morts situé entre l'avenue Van Cutsem et l'avenue des Frères Haeghe.

A chaque fois, dans le plus impressionnant des silences, une sonnerie de clairon retentissait. Le drapeau belge, symbole de l'unité de la patrie, flottait aux fenêtres de nombreuses habitations et de très nombreux spectateurs assistaient sur le trottoir au passage du défilé venant souvent grossir le nombre des participants à celui-ci. Chaque famille tournaisienne se souvenait à cette occasion d'un ou de plusieurs parents disparus au cours de la dernière guerre, au combat, dans la résistance ou dans un camps de prisonniers.

Trop jeune, Victor ne comprenait pas la profondeur de l'évocation ainsi quand il rentra chez lui, il annonça fièrement : "Ceux qui ont été défiler ont eu un bon point, ceux qui ne sont pas venus n'en auront pas !". Il existait en effet sur les bulletins scolaires une rubrique "Education" ou "Civisme", abandonnée depuis lors avec, peut-être, les résultat que nous constatons désormais. Tous les élèves n'étaient pas présents au défilé, il y avait déjà des réfractaires pour qui le jour de l'Armistice ne représentait qu'un jour de congé.

Et les écoliers seraient encore en congé le 15 novembre, quatre jours plus tard, pour la Fête de la dynastie. A cette occasion, un Te deum était chanté à la cathédrale, François qui avait perdu un frère à la guerre, y participait chaque année en souvenir de celui-ci. Le civisme était une attitude tout à fait naturelle que personne ne songeait contester, la guerre avait peut-être inconsciemment rapproché ceux qui en avaient été les victimes et la solidarité entre les gens était bien réelle, elle n'était pas encore une valeur qu'on négociait ou marchandait lors de la formation d'un gouvernement...

13:54 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, folklore, coutumes, armistice, fête dela dynastie |