29/11/2014

Tournai : 1914-1918, les écrits du Général Antoine de Villaret (6)

Interrompus par l'actualité, revenons aux écrits du Général de Villaret concernant cette journée du 24 août 1914 à Tournai. Il y a près de quatre heures que les combats ont débuté. Les troupes allemandes n'ont progressé que de quelques centaines de mètres représentant la distance entre la Verte-Feuille à Rumillies et les abords du pont Morel. Lucide, le Général de Villaret comprend qu'il ne peut demander plus à ses braves qui se battent à un contre douze avec un armement obsolète.

11h20 : A ce moment, la situation se complique et devient des plus critiques !.

Nous entendons à notre gauche, tout près, dans la direction de la station, le crépitement des mitrailleuses.

Nous sommes débordés à gauche ! J'envoie Mairesse voir ce qui se passe de ce côté. Quand il arrive au square, il voit s'écouler vers sa gauche, au pas de course, les derniers hommes de la section de la 4e Cie que j'avais envoyée de ce côté deux heures avant; - il aperçoit plus loin, sur le mail (NDLR : probablement l'actuel boulevard des Nerviens) des mitrailleuses qui tirent.

Mais ces mitrailleuses, en position sur le côté droit du mail ne battent fort heureusement que le côté gauche.

Il retrouve enfin à la station, mais fort émus et sur le point de filer, les hommes de la 4e Cie qu'il était allé y placer à 10h15.

Il les rassemble rapidement, les place en travers du mail et leur fait exécuter quelques contre feux contre les mitrailleuses mais ces feux n'empêchent pas les mitrailleuses de redresser leur tir et d'enfiler, cette fois, le mail dans toute sa longueur.

Ne pouvant tenir davantage, Mairesse et les quelques hommes non blessés qui sont encore avec lui, cessent le tir et essaient de nous rejoindre en longeant au pas de course les maisons du mail.

11h25 : A ce moment, j'étais placé, avec la 3e Cie, derrière les maisons du mail (côté gauche); les 1ère et 2e Cies étaient à droite ou le long des maisons de la chaussée; Je suivais de loin les mouvements de Mairesse et de ses hommes et je voyais les rafales de mitrailleuses battre les maisons de l'autre côté du mail. Le danger était des plus pressants ! Attendre un instant de plus, c'était la boucherie, l'inutile boucherie !...

J'ordonne donc la retraite.

Mais pour que cette retraite ne tourne pas en débâcle et en déroute, je l'ordonne sur un ton calme. Je prescris d'abord à la 1ère Cie de partir, puis à la 2e, puis à la 3e.

Il y a d'abord un peu d'émotion que je parviens facilement à calmer, puis tout se passe avec ordre et rapidité, sans grandes pertes.

Quand Mairesse me rejoint, quand le feu des mitrailleuses s'est redressé et enfile complètement le mail, tout le monde est passé et gagne le Pont aux Pommes (NDLR l'actuel Pont-à-Pont), sauf moi et Lemoine !

Je traverse à mon tour, d'un pas très calme et Lemoine me suit au pas de gymnastique. Nous ne sommes atteints, ni l'un, ni l'autre : ce n'était pas notre tour ! Mairesse était déjà de l'autre côté et nous attendait.

Un peu par vanité et beaucoup pour montrer l'influence de l'attitude du chef sur celle de sa troupe, même si cette troupe est de qualité médiocre, même si le danger est des plus pressants, je citerai les extraits suivants :

"des mitrailleuses ennemies qui nous ont tournés par l'Ouest, nous tirent dans le flanc gauche, d'autres nous tirent de front, des coups de fusil partent des maisons, une pluie d'obus et de balles s'abat sur la colonne. Un peu de désordre se produit. Le Général, d'un calme parfait, ordonne la retraite vers la ville (rapport du cap. Vervoort)".

"Le Général, très calme au milieu de nous, donne l'ordre de battre en retraite, la position  devient désormais absolument intenable. Je m'emploie à rétablir l'ordre dans la compagnie et à faire filer les hommes rapidement et en ordre, en colonne par un, le long des maisons qui nous font aboutir à l'Escaut (NDLR par l'actuel axe : avenue des Volontaires, rue Morel, rue Du Quesnoy, église Saint-Brice, rue de Pont). Le Général veut bien me féliciter personnellement de ma manœuvre et de mon attitude (rapport du Lt. Dhoste, de la 2e Cie)".

"Il faut battre en retraite. Heureusement le tir est mal réglé pendant que le gros de nos trois compagnies traverse le mail. Nous perdons quelques hommes et le feu est plus précis rapidement. Nous sommes les derniers. Le général traverse le boulevard au petit pas. Magnifique ! Je le suis au pas de gymnastique (journal du Lt. Lemoine)".

11h30 : nous battons en retraite mais sans hâte et sans désordre !

Il s'agit d'abord de passer l'Escaut sur le Pont aux Pommes et de prendre ensuite la direction de Cysoing (NDLR : municipalité du Nord de la France) par la route la plus courte, celle par laquelle est venue la colonne de gauche (Mayer) qui passe par Froidmont.

J'envoie Mairesse en avant pour orienter la colonne et je charge Lemoine de se rendre au Pont aux Pommes pour préparer notre passage si c'était nécessaire.

Le Pont aux Pommes est distant de 300 mètres environ du viaduc (NDLR : estimation légèrement optimiste, il y a plus de 900 mètres entre ces deux points). A la moitié de cette distance se trouve une patte d'oie voisine d'une petite église (NDLR : Saint-Brice). C'est à ce carrefour que se tenaient depuis 9h30, le Cdt Mayer et le Cap. Laval avec la moitié de la 4e Cie.

La partie de la rue entre le viaduc et la patte d'oie est exactement dans le prolongement de la route de Rumillies. Elle fut franchie sous le feu de l'artillerie et des mitrailleuses de Rumillies mais sans grandes pertes.

La partie de la rue comprise entre la patte d'oie et le Pont aux Pommes s'infléchit légèrement vers la gauche (NDLR ce qui n'est plus tout à fait le cas désormais, le pont étant plus dans l'axe du pont Morel) et ce léger changement de direction suffit pour (nous) mettre à l'abri des coups directs de la chaussée de Rumillies.

La colonne parvint donc rapidement et sans dommages au Pont aux Pommes. Cependant quelques hommes furent atteints entre le mail et la patte d'oie et même entre la patte d'oie et le Pont aux Pommes. C'est dans cette dernière partie de la rue que fut atteint le Cap. Laval par une balle (ricochée évidemment) qui le traversa du dos au ventre. (NDLR sans toucher d'organes vitaux), il eut néanmoins la force de suivre le mouvement de retraite en marchant soutenu par ses hommes.

Quoique peu dangereux, le feu de l'ennemi eut pour effet d'accélérer l'allure des éléments les plus "émus" de la colonne et je crois qu'une bonne partie du détachement en réserve à la patte d'oie fit partie de ces éléments.

(à suivre)

S.T. novembre 2014. (sources : écrits du général Antoine de Villaret remis à Charles Deligne, conservateur du Musée Militaire, par Madame Claire de Villaret, arrière petite-nièce du général).  

 

31/07/2014

Tournai : 1914-1918, les combats du 24 août.

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Le 23 août, les Allemands sont aux portes de Tournai. Durant la journée, dans les villages environnants, on assiste à quelques escarmouches entre eux et l'avant-garde des troupes françaises, bien souvent des soldats envoyés en éclaireurs.

Par respect pour ces hommes venus mourir en terre tournaisienne, nous ne rejoindrons pas les propos partagés par les historiens Hocquet et Diricq qui déclarent "qu'il s'agit d'amuser les Allemands aussi longtemps qu'on le pourra en ayant l'air de les menacer d'une attaque de front afin de donner à la gauche anglaise assaillie dans la région de Mons, le temps de se retirer des griffes du gros de l'armée de von Bülow et faire ainsi échouer le mouvement enveloppant de von Klück par Tournai" (propos attribués au Général de Villaret). Nous ne partagerons pas non plus l'avis d'historiens actuels qui nient l'importance de cette journée du 24 août l'assimilant à une escarmouche régionale, préférant ainsi ramer à contre-courant de l'Histoire dans un souci de créer la polémique et de faire parler d'eux. N'est-ce pas là snober une page de l'Histoire ?

Est-ce pour cette raison que les combats sanglants qui eurent lieu au sein du faubourg Morel, le lendemain, furent ignorés par une majorité d'historiens ? On évoque, à juste titre, la bataille de Liège, de Mons et d'Ypres, mais on laisse étrangement dans l'ombre le sacrifice des soldats Territoriaux de Vendée, morts à des centaines de kilomètres de chez eux, qui, par leur résistance et leur sacrifice, ont retardé l'avance des troupes allemandes et permis ainsi au plus gros des troupes britanniques défaites dans le chef-lieu du Hainaut de pouvoir se replier vers la côte. Ils ont, eux aussi, contribué à changer le cours de la guerre !

Si le nom de von Klück est souvent cité par les passionnées d'histoire qui se penchèrent sur ces événements tragiques, en réalité, c'est le 2e corps de cavalerie commandait par von der Marwitz qui participa aux combats à Tournai (et non le 2e corps d'armée de von Kluck), comme le précise le conservateur du musée militaire, Charles Deligne.

Comme le fait depuis toujours le "Souvenir Franco-Belge" tournaisien, il y a une nécessaire réhabilitation du sacrifice de ceux qu'on appelle à Tournai, les "Vendéens".

Les forces en présence.

L'armée française a envoyé, vers le Nord, deux régiments de soldats territoriaux, ce sont des hommes âgés de 35 à 41 ans appartenant aux classes de 1892 à 1898. La plupart sont des gens de la terre, des agriculteurs, des cultivateurs, des ouvriers de fermes, l'armée française leur a fourni un armement obsolète, de vieux fusils Lebel, datant de la fin du siècle précédent. Les Territoriaux de Vendée, sous les ordres du général Antoine de Villaret, se trouvent le 23 août à la frontière, dans le village nordiste de Wannehain (F). Une reconnaissance effectuée le jour même les informe que la ville de Tournai n'est pas occupée. Le 24 août, à six heures du matin, c'est par le carrefour de la Bleue Vache, l'Bleusse Vaque" comme l'appellent les habitants du village d'Esplechin que les soldats français vont entrer sur le territoire belge. Ensuite par Froidmont, Willemeau et Ere, les hommes vont rejoindre la cité des cinq clochers.

Ils ont reçu pour mission d'organiser la défense de la ville.

Les Allemands ont aussi mené des reconnaissances en ville, notamment le 23. L'historien-archiviste Hocquet rapporte celles-ci en ces termes :

"Au petit trot, la cigarette aux lèvres, l'air ironique et dédaigneux, ils traversèrent la ville de l'est à l'ouest, de la chaussée de Bruxelles à la chaussée de Douai, avec une aisance assurée qui témoigne hautement de leur connaissance topographique de Tournai".

Il évoque aussi le passage de deux autos blindées, l'officier allemand qui descend de l'une d'elles, aurait dit au commissaire de police :

"Vous étiez avant-hier Belge, hier Français, demain vous serez définitivement Allemand".

En quittant les lieux, il annonce le passage de 40.000 hommes durant la journée du lendemain.

Deux bataillons de soldats français (environ 1.600 hommes) sont arrivés au petit matin en ville, le 2e du 83e Régiment d'Infanterie Territorial et le 1er du 84e Régiment. Savent-ils qu'en face d'eux dans les villages de Rumillies, Mourcourt et Kain situés au nord de la cité, 15.000 hommes, armés de mitrailleuses et de canons, du deuxième corps de von Klück sont massés discrètement dans l'attente de franchir l'Escaut.

Le Général de Villaret place ses hommes le long de la chaussée de Renaix, abrités derrière les murets  des jardins de ces petites maisons ouvrières qui constituent ce quartier, dans le chemin 37 qui prendra par la suite le nom de "rue du 24 août", au hameau de la Verte-Feuille et dans le rue du Petit-Hôpital à Warchin. D'autres hommes gardent les ponts Morel (écrit aussi, comme pour le quartier, sous la forme Morelle) et du Viaduc ainsi que la drève de Maire. On a levé les ponts de l'Escaut et ceux-ci sont également gardés. Pour défendre les lieux, chaque homme dispose de cent cartouches !

Le combat s'engage.  

Après avoir envoyé des avions de reconnaissance, les Allemands se mettent en marche. Ce ne sont pas ces pauvres soldats âgés d'une quarantaine d'années qui vont pouvoir résister à cette machine de guerre composée d'hommes déterminés, sans foi, ni loi dont le seul but est d'anéantir tout ce qui résiste sur leur passage. Il est un peu plus de sept heures du matin, ce 24 août.

Invisibles jusqu'alors, ils débouchent soudainement de partout et le massacre commence. C'est tout d'abord le couvent de la Sagesse qui est pris d'assaut, les Allemands pensent qu'il sert d'abri à de nombreux soldats français. De l'étage, ils ont une vue imprenable sur les champs et ils peuvent tirer sur les soldats français qui s'y trouvent. On amène les premiers blessés au couvent qui sert d'ambulance, cinquante Allemands, vingt français et des habitants du quartier. Entre 9h30 et 10h, économisant les maigres munitions dont ils disposent encore, c'est à la baïonnette que les Territoriaux de Vendée attaquent l'ennemi. Le combat est féroce, au corps à corps, maison par maison. Au cours de celui-ci, le commandant de bataillon, Gaston Delahaye, est atteint d'une balle à la poitrine, il va s'effondrer quelques minutes plus tard contre la porte du n° 134 de la chaussée de Renaix, où une petit fille de onze ans est seule, son père étant au travail et sa mère étant partie ensevelir une voisine. La fillette voit probablement son premier mort et s'enfuit retrouver sa mère.

Les hommes reculent vers le pont Morel. Ce n'est pas une fuite devant l'ennemi, les soldats français reprennent position un peu plus loin, là où ils ont trouvé un abri, et font feu sur l'ennemi afin de l'empêcher de franchir le pont au-dessus du chemin de fer. Selon le témoignage d'une religieuse du couvent de la Sagesse, les soldats Allemands prennent des habitants du quartier en otage et s'en servent comme boucliers humains, les obligeant à avancer, les bras en l'air, pendant qu'ils tirent.

C'est un déluge de feu qui s'abat sur la ville et ses défenseurs. A la tête des assaillants, les hommes du régiment "Gibraltar" se distinguent par leur sadisme. Rencontrant quelques soldats français agitant un drapeau blanc, signe de reddition, ils les abattent immédiatement au mépris de toutes lois de la guerre ! D'ailleurs, peut-on encore qualifier d"hommes", des soudards qui détroussent les cadavres rencontrés sur leur route ! Même les médecins militaires allemands refusent de secourir les soldats français blessés et ceux-ci sont achevés (un blessé gisant sur la rue est tué à coups de crosse de fusil), on interdit aux Tournaisiens de porter secours aux victimes, certains le feront quand même au péril de leur vie.

On ne compte plus les exactions commises par ces barbares, jeunes filles violées, feu mis à une rangée de douze maisons au chemin dit du Séminaire, habitants abattus au sein même de leur habitation, commerces dévalisés.

Pendant que les soldats français se replient vers Orchies et Douai, les troupes de von Klück vont brièvement occuper Tournai, avant de quitter la ville, vers 17h, à l'abri de trois cents habitants utilisés comme boucliers humains, heureusement ceux-ci seront abandonnés, en vie, quelques heures plus tard.  

Des soldats français ne pouvant rejoindre la frontière se fondent alors dans une population tournaisienne qui les cache et leur donne des vêtements civils, d'autres blessés se réfugient dans des cachettes (parfois au fond d'un jardin) où, découverts par les propriétaires des lieux, ils sont soignés et durant la nuit conduits par des petits chemins déserts vers Mouchin (F) où ils retrouveront les leurs.

Après le passage de ces monstres venus de "Germanie", il ne reste dans le quartier nord de Tournai que des ruines, des murs calcinés, des habitants traumatisés, des morts qu'on enterre et ... également le plus terrible des souvenirs que laissera aux Tournaisiens, une guerre qui ne fait, hélas, que commencer.

Le souvenir.  

Soixante-trois hommes laisseront leur vie à Tournai, ils étaient, pour la plupart, originaires de villes ou villages vendéens : Fontenay-le-Comte, Olonne, les Sables d'Olonne, Challans, Saint-Hilaire-de-Bois, l'Aiguillon-sur-Mer, Maillezay... et appartenaient aux subdivisions de Fontenay-le-Comte et La Roche-sur-Yon. Les corps, non réclamés par les familles, ont été enterrés sous un tertre érigé à leur mémoire près du pont Morel, le long de l'avenue à qui a été donné le nom du commandant Delahaye.

Un tertre-ossuaire où brûle la flamme du souvenir, un nom de rue rappelant le commandant de ces héros, un autre rappelant la date du combat, témoignages d'une population tournaisienne reconnaissante. En cette année du centenaire de la grande guerre, on évoquera cette journée pour que ce sacrifice ne tombe pas dans l'oubli. Le 24 août, une cérémonie d'hommage se déroulera dans le quartier en présence de nombreuses personnalités et des Tournaisiens soucieux de conserver la mémoire des événements qui jalonnèrent l'Histoire de la cité.

(sources : plaquette "Aux géants de Vendée tombés pour la justice et le droit" éditée en 2004 par le Souvenir franco-belge tournaisien - "La Grande Guerre sous le regard de l'élite tournaisienne occupée" par Céline Detournay, ouvrage édité par les publications extraordinaires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai, tome IX de 2003 - presse locale)

photos : Jacques de Ceuninck   

S.T. Juillet 2014

 

 

06/05/2014

Tournai : 1914-1918, les acteurs d'une tragédie (1).

Etre passeur de mémoire.

La réalité dépasse bien souvent la fiction et le premier conflit mondial contient tous les ingrédients qu'on peut retrouver dans un drame théâtral, à la différence importante que les hommes et les femmes qui moururent ou furent gravement blessés durant celui-ci ne se relevèrent pas à la fin du spectacle pour saluer un public.

Comment aborder cette commémoration ? Comment transmettre aux jeunes générations, le déroulement de cette époque tragique ? Comment donner à la jeunesse d'aujourd'hui, le goût de découvrir des évènements vieux d'un siècle, soit presque la préhistoire pour une majorité qui la compose, plus tournée vers l'avenir que vers le passé. A l'ère d'internet et des tablettes comment peut-on encore captiver un jeune en tentant de lui donner des explications ?

On peut éventuellement publier un recueil de photos choquantes montrant jusqu'à quel niveau l'homme peut aller dans la barbarie, la cruauté, le mépris de ses semblables mais, comme nous sommes quotidiennement abreuvés de ces "scoops" sanglants, on risque tout simplement de provoquer un effet comparable à celui de l'explosion d'un pétard mouillé.  

On peut également dresser une chronologie des divers évènements débutant quelques temps avant le début du conflit et se terminant après la signature de l'armistice mais cela risque d'être long et fastidieux pour des adolescents beaucoup trop habitués à recevoir des concentrés d'informations tenant parfois en quelques lignes. Désormais, on ne recherche plus le détail, on survole l'actualité !

Si ces travaux sont loin d'être inutiles pour rafraîchir la mémoire parfois défaillante des plus anciens, ils risquent cependant de ne pas apporter l'effet escompté chez les plus jeunes.

Il fallait donc réfléchir longuement à la façon dont le blog "Visite Virtuelle de Tournai" allait décrire les bouleversements engendrés par ces quatre années de guerre au niveau de la population tournaisienne ou raconter ces faits glorieux, ces sacrifices passés peu à peu dans l'oubli.

Il fallait intéresser, captiver, donner l'envie d'en savoir toujours plus, tout en respectant au pied de la lettre la vérité historique. L'idée est donc venue de construire le récit comme on écrit une pièce de théâtre. Planter le décor, présenter les principaux acteurs mais aussi les trop nombreux figurants, développer l'action jusqu'à l'acte final : l'armistice du 11 novembre 1918. 

Dans les écrits précédents (parus les 16 et 21 avril), le décor (tant international que local) a déjà été planté. Il est donc temps de passer au générique dans lequel les héros et les figurants jouent leur propre rôle, des gens ordinaires qui vont se révéler extraordinaires, des personnages issus de différentes classes sociales qui vont lutter conjointement jusqu'au bout de leur force, jusqu'à y perdre la vie pour défendre un idéal, la liberté. Des êtres humains qui ont marqué l'Histoire et que nous avons parfois oubliés ou souvent totalement méconnus parce que le temps qui passe agit comme une gomme qui efface peu à peu les faits.

Edmond Wibaut, un bourgmestre dans la tourmente.

Edmond, Victor, Antoine Wibaut va devenir bourgmestre de Tournai par la force des choses. Né le 23 février 1867 au n°16 du quai Vifquin au sein d'une famille bourgeoise, il entamera les études à l'Ecole des Frères de la rue des Choraux et les poursuivra au Collège Notre-Dame des Pères Jésuites. Les études secondaires terminées, il s'inscrit à l'Université catholique de Louvain où il suit les cours de droit. Diplômé quatre ans plus tard, en 1889, il revient dans sa ville natale et s'inscrit au barreau de Tournai. En 1891, il exerce les fonctions d'avoué et de juge suppléant au Tribunal de première instance.

Le jeune Edmond Wibaut est attiré par la politique. Il y fait ses premières armes, dès 1890, au sein de la "Jeune Garde catholique". Il entre au Conseil communal en 1904. Lors de la retentissante victoire du Parti Catholique à l'issue des élections du 20 octobre 1917, il fait son entrée au Collège et se voit attribuer l'échevinat des travaux. Durant son mandat, on procèdera au comblement de la Petite Rivière et on aménagera des espaces verts le long de la ceinture des boulevards.

Lorsque le conflit éclate, il est un des rares mandataires communaux à rester à son poste et il réunit autour de lui un collège de remplacement dans lequel il assumera la fonction de bourgmestre. A ce titre, il est en première ligne face à l'occupant allemand. En 1916, le général allemand, commandant la ville étape de Tournai, lui intima l'ordre de lui fournir la liste des ouvriers chômeur, il refusa et pour cette raison fut déporté au camp d'Holzminden en compagnie de quatre-vingt ouvriers originaires de la cité des cinq clochers et du village de Templeuve. Le besoin d'action envers les plus démunis amène Edmond Wibaut à devenir, au sein de ce camp de prisonniers, le président de l'Œuvre de Bienfaisance. En 1917, comme il rencontrait de sérieux problèmes de santé, il fut transféré en Suisse. Au début de l'année 1919, il rentre de cet exil forcé et est officiellement élu bourgmestre lors des élections du 27 juin. Cette fonction de premier magistrat de la Ville, il l'occupera jusqu'en 1933 et restera ensuite conseiller communal jusqu'en 1952. Il décède le 24 mars 1956. Sa fille, Gisèle, née à la veille du conflit, prendra la relève et sera élue sénateur, conseillère communale et échevin de l'Etat-Civil.

Le général Antoine de Villaret, un officier français venu pour défendre Tournai.

Antoine, Marie, Alexandre de Villaret est né le 22 février 1852, dans un village du Lot (F) du nom de Saint-Laurent-Lolmie, une bourgade d'environ 600 habitants à l'époque de sa naissance dont son père fut le maire de 1852 à 1860 et 1863 à 1872.

A-t-il débuté ses études au sein de ce village, rien ne permet de le préciser, toutefois, en 1866, à l'âge de 14 ans, il entre au Lycée impérial de Toulouse, en 1867, il suit les cours de Mathématiques élémentaires et obtient un prix d'excellence. En 1868, il est reçu au Baccalauréat es-sciences. Un an plus tard, il fait son entrée à la prestigieuse Ecole impériale militaire de Saint-Cyr, il en sort le 14 août 1870, au sein de la Promotion du Rhin en qualité de Général de Brigade.

1870-1871, un conflit oppose la Prusse et l'ensemble des états allemands à la France, le traité de Francfort de mai 1871 consacre la victoire de l'Allemagne et lors du traité de Versailles, la France perd l'Alsace (tout en conservant le territoire de Belfort) et une partie de la Lorraine. Au cours de ce conflit, le tout jeune Antoine de Villaret sera fait prisonnier et partira pour un camp en Allemagne.

Du 23 décembre 1909 au 25 juin 1911, il est adjoint au commandant en chef, préfet du 1er arrondissement maritime et gouverneur désigné de la place de Cherbourg. Du 25 juin 1911 au 22 août 1913, il commande la 39e brigade d'infanterie de la subdivision de la région de Saint-Lô. Le 2 août 1914, il prend le commandement des régiments des Territoriaux de Vendée dont le 84e de Fontenay, des hommes qui vont s'illustrer par leur héroïsme, lors de la bataille du faubourg Morelle à Tournai, le 24 août 1914. Il y sera fait prisonnier et jusqu'au 8 octobre 1917, il part en captivité à Torgau en Allemagne. Il décèdera le 5 janvier 1926, à l'âge de 73 ans.

(à suivre)  

(sources : les éditions du Courrier de l'Escaut de l'époque - "Biographies Tournaisiennes des XIXe et XXe siècle" de Gaston Lefebvre, ouvrage paru en 1990 et publié par la société d'Archéologie industrielle de Tournai - échange de correspondances avec Madame Claire de Villaret, arrière petite-nièce du général Antoine de Villaret). 

08/04/2014

Tournai : 1914-1918 des sources importantes !

 

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Le pont Notre-Dame juste avant le début de la première guerre mondiale

(phot le Courrier de l'Escaut) 

Voici déjà le 1.500eme article publié depuis la création, le 15 avril 2007, de "Visite Virtuelle de Tournai". A ce jour, le blog enregistre un peu plus de 354.000 visites et ses lecteurs fidèles ou occasionnels m'ont transmis 1.004 commentaires !

1914-1918 : Tant d'hommes sont morts pour notre liberté !

En cette année 2014, le monde va commémorer le premier conflit mondial qui a fait basculer des millions de personnes dans l'horreur et la barbarie. Durant quatre longues années, du 1er août 1914, date de la déclaration de guerre de l'Autriche-Hongrie à la Serbie au 11 novembre 1918, date de la signature de l'armistice, durant un peu plus de cinquante mois, l'Europe va être ravagée, martyrisée, sinistrée. Hommes, femmes et enfants vont vivre une des pires tragédies de notre Histoire. Près de dix-neuf millions de personnes vont y laisser la vie, plusieurs dizaines d'autres millions seront blessées, à jamais estropiées ou handicapées. A peine terminé, ce conflit portera déjà en germe les raisons de déclenchement du suivant, vingt années plus tard.

La ville de Tournai a mis sur pied un important programme du souvenir. Il y aura tout d'abord entre juillet 2014 et novembre 2018, une exposition au Musée Militaire de la rue Roc Saint-Nicaise abordant les thèmes de la bataille du 24 août 1914, la résistance symbolisée notamment par Gabrielle Petit, la vie quotidienne sous l'occupation et la bataille de l'Escaut (octobre novembre 1918), il y aura également le livre publié par les Ecrivains Publics de Wallonie Picarde, un ouvrage illustré reprenant les souvenirs de familles tournaisiennes dont les parents ont vécu cette période, il y aura enfin, la commémoration de la bataille dite "du 24 août" durant laquelle, les soldats territoriaux de Vendée furent massacrés. Ma passion pour l'histoire me fait souvent regretter que ces combats, au corps à corps parfois, dans les rues d'un faubourg du Nord de Tournai ne soient que très peu ou pas mentionnés dans les ouvrages parus sur la première guerre mondiale, le sacrifice de ces hommes n'a pas été vain, il a permis de retarder l'avancée des troupes allemandes et le regroupement des troupes à l'arrière.  

L'Optimiste avait déjà tenté une première approche, sur base des articles parus dans la presse locale de l'époque, de la vie quotidienne à Tournai durant la première guerre mondiale, celle-ci a été publiée entre le 2 et le 10 mai 2012 et, pour vous rafraîchir la mémoire, il vous invite à les lire ou à les relire. Ces textes vous aideront probablement à mieux comprendre cette ineptie qu'est la guerre, cette "profonde imbécillité" dont la nature humaine, dans sa soif de dominer, d'imposer ses vues aux autres, d'être la maîtresse du monde, a le secret depuis la nuit des temps.

Les recherches sont marquées par des rencontres inattendues !

Mes recherches m'ont conduit dans diverses directions et le plus grand des hasards m'a permis de faire des rencontres inespérées !

Celle de la famille du Major Médecin Léon De Bongnie tout d'abord, originaire de la cité des cinq clochers mais dont les descendants résident désormais un peu partout en Belgique. Les conversations que nous avons échangées, les rencontres organisées et les archives familiales qu'il m'a été autorisé de consulter ont été d'inépuisables sources pour reconstituer le destin tragique de ce médecin militaire tournaisien, mort au champ d'Honneur, qui nous a raconté par le détail son parcours sur le front jusqu'au jour fatal où il fut tué. Sa famille demeurait dans les immeubles situés aux numéros 22 et 24 du quai des Poissonsceaux, à proximité de la passerelle du Pont de l'Arche (également connue des Tournaisiens sous l'appellation de passerelle Saint-Jean puisqu'elle relie le quartier Saint-Piat au quartier Saint-Jean). Le n°22 avait été acheté le 2 mai 1821 par François De Bongnie et son épouse Thérèse Devos, le terrain sur lequel a, par la suite, été érigé l'immeuble portant le n°24 ayant été acquis, par échange, avec un tanneur du nom de Cherquefosse, en 1850. Il était indispensable de profiter de cette commémoration pour évoquer le souvenir de ce Tournaisien dont très peu de concitoyens connaissent encore la biographie, tout au plus, les plus anciens d'entre nous se souviennent-ils qu'il a donné son nom à l'hôpital militaire érigé à la rue de la Citadelle, d'autres ne l'ont probablement entendu pour la première fois qu'à l'occasion de l'aménagement d'un nouveau quartier résidentiel et du transfert des bureaux du Centre Public d'Aide Social sur le site "De Bongnie" !

Celle de Madame Claire de Villaret ensuite, descendante du Général français Antoine de Villaret qui commandait les soldats territoriaux de Vendée, victimes de la barbarie allemande durant la journée du 24 août 1914 dans le quartier du faubourg de Morel à Tournai. C'est grâce au présent blog "Visite Virtuelle de Tournai" et à l'article paru le 21 octobre 2012 annonçant l'exposition qui sera organisée au musée que j'ai reçu, en date du 25 janvier 2014, un commentaire me disant ceci : "Je suis l'arrière petite nièce du général Antoine de Villaret, j'ai en ma possession les écrits concernant cette journée du 24 août, si cela vous intéresse, je suis à votre disposition", c'était signé Claire de Villaret. Hélas, dans la précipitation sans doute, ma correspondante ne m'avait laissé aucune adresse de contact. Charles Deligne, le conservateur du musée, me donna une information importante, le général de Villaret était originaire du Lot. Grâce à cet outil indispensable qu'est devenu internet, j'ai pu retrouver, dans cette région, une personne qui semblait correspondre à celle qui m'avait laissé un commentaire. Ayant trouvé son adresse de contact, je lui ai donc transmis un e-mail, le 21 février 2014, lui demandant si elle était bien la personne qui avait visité mon blog et m'excusant auprès d'elle au cas où ce fut tout simplement une homonymie. La réponse ne s'est pas faite attendre, le lendemain, je recevais la confirmation. Madame de Villaret m'a transmis une photo de son grand-oncle et j'ai ensuite passé les informations au responsable du comité dont je fais partie.

Grâce à ces descendants et à leurs archives, nous allons pouvoir reconstituer deux pans de l'histoire de cette époque troublée.

Bref portrait du Major Médecin Léon Debongnie.

Léon Debongnie est né à Tournai, le 14 novembre 1863, fils d'Alexandre Fortuné (1820-1886) et de son épouse Marie-Thérèse Devos (1826-1886). Ses plus anciens ancêtres retrouvés sont Jacques Philippe né en 1690 et son épouse Elisabeth Dochy (1689-1765), ceux-ci eurent six enfants, tous nés à Kain, entre 1722 et 1735.

Giovanni Hoyois à qui on doit d'intéressantes rubriques dans le Courrier de l'Escaut d'alors, le neveu de Léon Debongnie, a consulté de nombreux documents et a patiemment reconstitué le portrait de cet homme. Voici quelques extraits de cet imposant travail.

"Entre les deux pôles de son existence, la profession médicale et le foyer familial, la physionomie de Léon Debongnie se dégage sous l'aspect d'une haute conscience, animée d'une sollicitude extrême pour tous ceux à quel titre que ce fût, lui étaient confiés. De son devoir d'état, il professait une conception rigoureuse et la discipline de l'armée n'ajoutait certainement rien au sens qu'il portait en lui de l'exactitude et de la ponctualité (...). Pour tous, il était serviable et prévenant, avec une faculté de dévouement qui lui attirait d'emblée la sympathie et lui valait toujours beaucoup d'amis".

Au sortir de l'Université, il se fixa à Tournai. L'exemple d'un oncle, Mr. Dupureux, médecin militaire l'inspira et il décida de rester dans l'armée. Il résida à Ypres et à puis à Anvers où il fut en fonction et où il se maria. En 1900, il revint à Bruxelles où il se trouvait, attaché comme médecin du régiment du 2eme Guide lorsque le conflit éclata.

De ses supérieurs, il était bien apprécié, comme en témoignent ces quelques phrases :

"Officier de santé très sympathique et très apprécié, d'un aspect extérieur sérieux, pondéré et réfléchi, qui inspire une très grande confiance et dont le dévouement est au-dessus de tout éloge". Voilà le portrait que dresse de lui le Major Meiser, le 8 février 1908.

En 1913, le Lieutenant Colonel Foucault écrit de lui :

"L'autorité avec laquelle le médecin de régiment de 2ème classe Debongnie dirige le service sanitaire du corps, la confiance que lui témoignent le personnel, officiers et troupes, le dévouement dont cet officier fait montre en toutes circonstances, l'intérêt qu'il porte à tout ce qui se rapporte à ses fonctions, me permettent de le classer parmi les sujets de valeur d'un mérite très réel. Je le propose à ces titres pour l'avancement au choix hors ligne pour le grade de médecin de régiment de 1ère classe".

Voici donc quelques traits de cet homme qui a voué sa vie à soulager les souffrances de ses semblables et qui sera jeté, comme tant d'autres, dans la tourmente, dès le début du mois d'août 1914. Il mettra toutes ses compétences pour soigner ses compagnons d'armes, confronté comme eux à la folie qui s'était emparée de l'Europe et du monde, un incompréhensible carnage, conséquence d'une soif de domination de quelques hommes voulant conquérir des territoires, asservir des populations entières et se proclamer les maîtres du destin du monde ! Une folie latente, toujours prête à se réveiller, hélas !

Sur des feuillets retirés de son carnet de certificats médicaux, il va rédiger, jour après jour, ses constatations, nous livrer sa vision des combats. Nous ouvrirons bientôt ces "carnets" du Major Médecin De Bongnie me remis par sa famille.

(sources : recherches effectuées par Mr. Giovanni Hoyois sur base des registres paroissiaux et des registres déposés à l'Hôtel de Ville, consultés en 1921 et en mars 1940 juste avant leur destruction lors des bombardements de mai, le double des registres originaux déposés au Palais de Justice de Tournai en mai 1945, les répertoires paroissiaux de Kain et registres communaux de Kain... une histoire familiale informatisée par Clairette Debongnie en 2006 et des documents transmis par Mme Aline Debongnie, deux petites-filles de Léon Debongnie à qui va toute ma reconnaissance).