09/12/2014

Tournai : 1914-1918, les écrits du Général Antoine de Villaret (9)

"Mon général, j'ai cinq enfants..."

Les troupes du Général Antoine de Villaret ont été surpris par les soldats allemands qui avaient contourné Froidmont par l'Ouest et leur coupaient ainsi la retraite vers la France. Nous sommes au début de l'après-midi de ce 24 août 1914.

13h15 : Me voilà donc avec quelques officiers et moins de 200 territoriaux exténués derrière un talus et dans deux maisonnettes à toute petite distance de l'ennemi. Du talus, comme des maisonnettes on tire comme on peut mais un énorme champ de maïs gêne les tireurs du talus et les malheureux défenseurs des maisonnettes sont décimés par toutes les variétés de feux  : mousqueterie, mitrailleuses, artillerie.

14h00 : le temps passe avec une lenteur désespérante ! Impossible de bouger !

L'ennemi qui nous sait près de lui, cherche à nous atteindre avec ses mitrailleuses qui fauchent la crête du talus au-dessus de nos têtes ou avec des shrapnels, tous trop courts ou trop longs ! Il ne nous fait aucun mal, pas plus qu'à nos chevaux !

Il n'en est pas de même, malheureusement, pour la section de Gréau, et à partir de ce moment, je vois la plupart des hommes des maisonnettes essayer de nous rejoindre en traversant, soit au pas de course, soit en rampant, les 150 mètres de terrain découvert qui sépare les maisonnettes de notre talus.

En agissant ainsi, malgré mes conseils, malgré la défense formelle que je leur crie de loin et de toutes mes forces, ces pauvres gens ne se condamnent pas seulement à une mort presque certaine, ils assurent la perte de leurs camarades du talus car, une fois les maisonnettes abandonnées par leurs défenseurs et occupées par l'ennemi, nous serons pris en enfilade et massacrés sans aucune résistance possible !

Le feu des mitrailleuses continue sur notre talus et sur les maisonnettes. De temps en temps, je fais tirer quelques coups de fusil par les hommes qui m'entourent et dont le nombre diminue peu à peu.

Où vont les partants ?

Vers Tournay, peut-être ou peut-être après avoir atteint l'auberge, essaient-ils de s'engager sur la grand-route de Cysoing (NDLR : la chaussée de Douai vers Rumes et La Glanerie).

C'est sur eux, sans doute, et sur leurs camarades qui ont pris la même direction une heure avant que tirent maintenant les batteries ennemies, qui arrosent de leurs projectiles toute la plaine au Sud-Ouest de Tournay et dans la direction de Froidmont.

Au même moment, Lemoine croit entendre une canonnade ? Vers le Nord-Ouest, dans la direction générale de Baisieux, mais qu'importe pour nous ! Il est trop tard maintenant, nous sommes irrémédiablement perdus ! (NDLR : il semble que les troupes allemandes, soit depuis le sommet de la Pannerie qui permet de dominer les environs, soit plus vers le village de Lamain, tirent en direction de la France et du secteur de Camphin-Créplaine-Baisieux).

14h15 : Tout à coup, le feu des derniers défenseurs des maisonnettes se tait et, quelques instants après, nous recevons de ces maisons un feu très vif. Nous sommes pris d'enfilade !

C'est la fin ! En quelques dixièmes de seconde, tous nos chevaux s'abattent comme des pantins désarticulés !

Du flanc du cheval de Lemoine s'élance verticalement un jet de sang de plus de vingt centimètres de hauteur (NDLR : la guerre n'est pas le jeu auquel beaucoup de jeunes s'adonnent aujourd'hui, les yeux rivés sur un écran d'ordinateur. Les situations que les combats génèrent sont le plus souvent horribles, sans aucun respect pour la vie). Mon pauvre cheval, lâché par l'homme qui le tenait, fait deux ou trois foulées au galop et s'arrête : il a une patte cassée !

Quelques hommes sont tués ou blessés et les autres, affalés, s'écrasent dans le fossé ou contre le talus, attendant la mort !

Que faire ? J'ai un instant la pensée de foncer sur les ennemis des maisonnettes avec les quelques hommes qui me restent ! Je commande :

" Baïonnette au canon !"

Deux ou trois hommes seulement esquissent un geste. Les autres ne bougent pas et, à mes pieds, dans le fossé, j'entends un pauvre diable qui me dit tout bas, d'un ton suppliant que je n'oublierai jamais :

"Mon général, j'ai cinq enfants..."

Cet homme a raison ! Il serait inutile - et par conséquent odieux - de faire tuer comme des moutons sans défense, ces quelques braves gens qui, depuis le matin, ont fait largement tout ce que commandait l'honneur et le devoir militaire.

Je me porte au milieu de la route, face aux maisonnettes et je lève mon mouchoir au-dessus de ma tête. 

Le feu de l'ennemi continue !

Le caporal clairon se lève et est tué sans pouvoir sonner.

Le maréchal des logis Berranger saisit le clairon et essaie de sonner quelques coups de longueur. Un tambour, allongé dans le fossé, fait comme il peut des roulements.

Le feu continue et on aperçoit là-bas aux maisonnettes, des mitrailleuses qui se mettent en batterie.

Lemoine qui voit le terrible danger que nous courons (NDLR : tout simplement le risque d'être massacré jusqu'au dernier) se précipite vers sa jument abattue, retire son sabre, place son mouchoir au bout et se mettant à côté de moi, l'agite désespérément. Cette fois, l'ennemi a vu nos signes et se précipite vers nous en tirant toujours. Quelques hommes sont encore tués. Lemoine se précipite dans le fossé et je reste, un instant, debout sur la route.

 

(à suivre)

sources : écrits du général de Villaret remis à Charles Deligne, conservateur du Musée militaire de Tournai par Madame Claire de Villaret, arrière petite-nièce du militaire français.