15/09/2015

Tournai : Notre patois ne périra pas !

Un cri d'alarme !

il y a quelques semaines, la presse s'est interrogée sur la place du Wallon, en général, et des patois locaux, en particulier, une langue qui semblait être en voie de disparition, une façon de communiquer en pleine extinction.

Le patois, ce langage local, qu'on parlait, jadis, au sein des familles a, peu à peu, disparu après la seconde guerre mondiale, rejeté par une forme de snobisme qui a fait du français, la seule langue qui devait être parlée et écrite par les générations futures de petits écoliers.

On cria "Haro" sur ceux qui s'avisaient, bien à leur aise, de proférer un mot qui s'écartait de la langue française ! Pire même, le patois devint l'apanage des classes populaires, le symbole de personnes primaires. Pour peu, le parler, c'était se montrer inculte ou grossier.

Le patois était pourtant toujours là.

Heureusement, grâce à de nombreuses troupes et compagnies, le patois a reconquis ses lettres de noblesse. De Mouscron à Liège, en passant par Tournai, le Borinage, le Centre, la région de Charleroi ou de Namur, les comédies patoisantes ont continué à attirer les foules, soucieuses  d'entretenir ou de redécouvrir la langue de chez nous.

Le patois est une langue belle comme dirait Yves Duteil, c'est celle de nos aïeux, celle des fileurs, des roctiers et des mineurs, celle à Liège de Tchantchès et Nanesse, à Ath de Gouyasse et à l'ombre des cinq clochers de Jojo et Nénesse. C'est la langue des ces ouvriers qui ont ciselé ses mots lui conférant ainsi sa noblesse. Le patois, n'en déplaise à ceux qui le considère comme une bassesse est un héritage, un patrimoine, que dis-je, une richesse.

Le patois de chez nous.

Le patois tournaisien fait partie de la langue picarde qu'on parle dans l'Ouest du Hainaut mais aussi dans le Nord de la France. Depuis plus de cent ans, il est entretenu fièrement, chez nous, par la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien. Depuis sa fondation en 1907, près d'une centaine de membres ont enrichi son patrimoine par des chansons, des poèmes, des monologues. D'Adolphe Wattiez, Walter Ravez et Adolphe Prayez aux membres actuels du Cabaret, combien de pièces d'anthologies sont-elles nées sous la plume de ces auteurs féconds ?

On y retrouve, bien entendu, ces hymnes à la cité que sont : "Les Tournaisiens sont là" d'Adolphe Delmée, "Ch'est ainsin dins no ville" d'Eugène Landrieu, "Les Gosses de Tournai" d'Henri Thauvoye, "Mon cœur est rouge et blanc" d'Eloi Baudimont, mais aussi, "L'Lindi parjuré" d'Achille Viehard, "L'Maclotte" de Fernand Colin, "L'cancheon d'nos clotiers" d'Edmond Godart, "On minche bin à Tournai" de Georges Delcourt, "L'Lapin du lindi perdu" d'Albert Coens ou encore "Holà, la patreonne" de Max François, des chansons tournaisiennes qu'on aime tellement bien qu'on en perdrait son haleine à chanter leurs refrains. Combien de fois ces airs n'ont-ils pas retenti au cours de banquets de communions, de mariages et même parfois... de funérailles quand, après quelques verres, on évoque les souvenirs les plus gais de celui qui nous a quittés.

N'ayons pas peur de l'avouer, à la fin du vingtième siècle, le Cabaret, alors unique conservatoire de notre patois, a bien failli disparaître. Il venait de faire face à la disparition brutale de plusieurs de ses auteurs et non des moindres. Celui qui fut le gardien de l'héritage, Lucien Jardez, ne souhaitait pas qu'il lui survive. Il commença par enterrer la gazette du Cabaret "Les Infants d'Tournai" qui compta jusqu'à près de 2.500 abonnés, justifiant ce choix par le fait que les jeunes auteurs n'avaient pas, selon lui, la qualité requise pour reprendre la succession. Après avoir donné de nouvelles lettres de noblesse à la langue tournaisienne, Lucien Jardez, peut-être aigri, préféra la faire mourir que de la voir lui survivre. La roche tarpéienne est toujours proche du Capitole !

D'autres membres (René Godet, Jean-Pierre Verbeke, Philippe De Smet...) aidés de jeunes auteurs venus renforcer la compagnie, reprirent le flambeau et rallumèrent la flamme pour que notre patois continue à briller de mille feux au firmament tournaisien.

Les membres du Cabaret n'étaient cependant plus les seuls, d'autres amoureux de notre langue picarde étaient aussi apparus tel Bruno Delmotte et ses ateliers patoisants, traducteur en Tournaisien de certains albums de Tintin, telles "les Filles, Celles Picardes", à qui ce serait faire injure de simplement les réduire à un cabaret au féminin, tant elles ont développé des spectacles de qualité qui s'écartent des sentiers battus par leurs aînés, tels les membres du "Bistro patoisant". Il y a aussi l'troupe des "P'tits Rambilles" qui animent par leurs chansons tournaisiennes les cortèges des Amis de Tournai. Un peu partout des chantres se sont levés pour maintenir vivace ce patois tant décrié au milieu du siècle dernier.

Aujourd'hui, notre patois vit sur les ondes de Vivacité dans l'émission présentée, le lundi soir, par Annie Rack, tournaisienne d'origine elle-même impliquée dans des prestations en terre montoise. Il a droit de cité sur les antennes de No Télé, la télévision communautaire de Wallonie Picarde, qui capte et diffuse les spectacles du Cabaret Wallon et des Filles Celles Picardes. Il a même eu l'honneur des programmes de la RTBF du temps où André Gevrey enregistrait "l'Orvue de l'Karmesse" (la revue de la Kermesse). Lors de la Fête du Pain, au Mont Saint-Aubert, l'office religieux est dit en patois et... modestement, car il n'a pas le même talent, l'Optimiste tente, à sa manière, de vous le faire découvrir dans ses expressions tournaisiennes du samedi.

Notre patois ne périra pas, il vit même une seconde jeunesse et, ce prochain dimanche, il sera fêté, par le Cabaret, en l'Hôtel de Ville avec la chanson wallonne.

Vous qui avez lu ce texte, il me serait agréable de connaître votre opinion vis-à-vis du patois, qu'il soit de Tournai ou d'ailleurs, n'hésitez donc pas à mettre un commentaire.

S.T. septembre 2015

02/02/2011

Tournai : Bruno Delmotte, notre dialecte entre bonnes mains !

Il fut un temps, juste après la seconde guerre mondiale, où celui qui parlait le patois était regardé de travers par les enseignants et les personnes bien pensantes. La "langue de nos ancêtres" avait pour certains une connotation populaire voire vulgaire ! L'esprit de mai 1968 a remis à l'honneur le parler local, les gens étaient soucieux de redécouvrir leur identité régionale, de retrouver leurs racines. L'écrivain et poète Géo Libbrecht a été le premier à rendre ses lettres de noblesse à notre dialecte et ce vent nouveau a aussi soufflé sur la Maison de la Culture de Tournai grâce à un de ses fondateurs, Norbert Gadenne, profondément attaché à sa ville de Tournai, à son rayonnement et à ses traditions. En compagnie de Paul Mahieu, il fut le premier, et le seul à ce jour, à doter un centre culturel d'une section dialectale.

Paul Mahieu développera celle-ci de 1976 à 1987 et Paul André prendra le relais jusqu'en 2002. La tâche sera ensuite poursuivie par Bruno Delmotte.

Bruno Delmotte est né à Tournai en 1959, à la chaussée de Lille. Fils d'un facteur d'orgue, il dit souvent qu'il a eu la chance d'avoir deux mamans : celle qui l'avait mis au monde, dorlotté et lui avait appris la langue française et une nounou, habitant le village d'Hollain, qui lui fit découvrir la langue de chez nous, le patois. Cette langue, il va l'assimiler, s'y intéresser et elle lui permettra, plus tard, de remporter le concours Prayez, organisé par la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien, en 1984 et 1985. En 1994, il sera également lauréat du prix de la "Nouvelle Picarde" à Saint Quentin. A la Maison de la Culture, Bruno Delmotte s'occupe avant tout de la programmation de spectacles pour la jeunesse et de danse. Auteur patoisant, il a été sollicité par Etienne Pollet des éditions Casterman pour traduire deux aventures de Tintin en patois local, c'est ainsi qu'en septembre 2005 parurent "El secret d'la licorne" et "El Trésor du Rouche Rackam". A l'occasion de cette sortie, une grande fête de la langue picarde a été organisée au centre culturel tournaisien à laquelle participèrent le groupe "Achteur" d'Amiens et les membres du Cabaret Wallon Tournaisien. La surprise fut même totale pour les participants quand ils virent arriver la fanfare de Moulinsart (rebaptisée fanfare de Bizencourt) dirigée par Eloi Badimont. 

Un an plus tard, c'est une aventure de Marcel Marlier qui sera traduite, le premier livre paru en 1954, "Martine à la ferme" devint ainsi "Martine à l'cinse". Plus près de nous en 2009, les éditions Tintenfass de Neickarsteinhach en Allemagne, spécialisées dans la traduction d'oeuvres littéraires dans des langues régionales, prirent son contact et c'est ainsi que fut édité en picard, "El pétit Prince", traduction du roman de Saint Exupéry. En 2010, c'est le "Chat" de Philippe Geluck qui s'est mis à langue picarde. Hélas, ne cherchez pas le nom de Bruno Delmotte sur la couverture, il a tout simplement été oublié par l'éditeur (nul ne serait donc prophète en son pays) !

Un projet important va bientôt trouver son aboutissement. Charles Nemes, le réalisateur du fil "Bouts de ficelle", a souhaité que, lors de sa sortie, dans certaines régions de France, le film soit doublé dans la langue régionale. Appel a donc été fait à Alain Dawson et à Bruno Delmotte pour traduire les dialogues en picard. Travail important réalisé en deux semaines et c'est ainsi que, dès le mois de mars, sortira le film rebaptisé "A ch'Bistrot d'min coin" (qu'on peut traduire librement par "Au Bistrot près de chez moi") avec Eddy Mitchell, Fred, François Berléand, Frédérique Bel et Guy Lecluyse (qu'on a pu voir dans Bienvenue chez les Ch'tis). Imagix, la salle de projection tournaisienne recevra-t-elle la version originale ou la traduction picarde ? Programmer cette dernière serait un hommage justifié qu'on pourrait rendre à ceux qui ont assuré la traduction dans la langue de chez nous.

Les fidèles de No Télé se souviendront aussi du tandem formé par Bruno Delmotte et Eloi Baudimont, qui, chaque samedi, de novembre 1987 à janvier 1995 (date de la disparition d'Eloi Baudimont) donnait vie à "Popol et D'siré". Popol, un jeune naïf plein de fougue commentait l'actualité avec son compère D'siré, beaucoup plus âgé qui regardait les évènements de la semaine par le petit bout de la lorgnette. Il participe régulièrement à l'émission dialectale "Hainaut Rachènes" (racines) proposée par Annie Rack chaque lundi soir sur Vivacité.

En mai 2013, Bruno Delmoote a traduit une nouvelle aventure de Tintin en patois picard. "El crape aux pinces d'or" est écrit sur base de la langue parlée à Hollain, petit village dépendant de la commune de Brunehaut situé à quelques kilomètres de Tournai, l'ouvrage a été tiré à 2.000 exemplaires.

Bruno Delmotte a encore bien des projets et, dans le hall de la maison de la Culture, il nous souffla, un soir, avoir un faible pour ces deux héros de la BD belge que sont "Johan et Pirlouit". Nous attendons donc avec impatience que les Schtroumpfs parlent tournaisien (Neom d'un schtroumpf, cha n'va pos ête facile à schtroumpfer, cachez bin dins vo tiête et dites-me chi ch'est vrai qu'un schtroumpf peut vraimint parler comme on parle à Tournai) !

S.T. Janvier 2011.