03/02/2011

Tournai : l'année 1922 sous la loupe.

Nous poursuivons la relation des évènements qui marquèrent le vie quotidienne à Tournai au cours des "années folles" et nous abordons aujourd'hui l'année 1922. Il est tout d'abord important de les replacer dans les contextes internationaux et nationaux.

Au niveau international, l'année 1922 est marquée par la création, le 15 février, de la Cour internationale de justice de La Haye, la nomination, le 3 avril, de Joseph Staline en qualité de secrétaire général du parti communiste de Russie, la désignation de Benito Mussolini, le 11 octobre, pour la formation d'un nouveau gouvernement en Italie

Au niveau national, le 2 mai 1922 entre en vigueur l'Union économique belgo-luxembourgeoise, le 3 juin, le gouvernement dirigé depuis la fin de l'année 1921 par Georges Theunis décide de réduire les indemnités de chômage allouées par le Fonds de crise, le 5 décembre, on assiste à une manifestation massive dans les rues de Gand pour réclamer la flamandisation de l'université et le 19 décembre, la Chambre des représentants adopte un projet de loi déposé par le député Frans Van Cauwelaert en faveur de cette flamandisation. Il est voté par 85 voix pour et 83 voix contre, de nombreux catholiques, non flamingants, étant opposés à ce vote.

La ville de Tournai est bien loin de cette agitation linguistique naissante, on apprend qu'au 31 décembre 1921, elle comptait 35.790 habitants, qu'elle avait enregistré 657 naissances, 561 décès, 512 mariages et 36 divorces au cours de l'année écoulée. 

La politique est toujours marquée par la rivalité, voire l'animosité entre élus cléricaux et anti-cléricaux. Chaque décision prise, chaque remarque prononcée durant les conseils communaux font les choux gras de la presse de droite ou de gauche et permet des échanges épistolaires du plus mauvais goût. Les décisions prises lors du conseil de janvier ne sont pas de nature à réjouir le citoyen. On vote, en effet, de nouvelles taxes : une sur les voiries à fond de rue (calculée sur le mètre courant de façade d'une maison ou d'un terrain), une taxe de 25 centimes additionnels sur les taxes automobiles et autres véhicules à moteur, une taxe instaurant 15% sur les tickets d'entrée au spectacle et une taxe sur les établissements publics ou "on fait de la musique" (3 francs par autorisation) et où "on donne à danser" (10 francs par autorisation).

La population ne se prive pas pour intervenir dans la presse et dénoncer une mauvaise gestion communale. En voici quelques exemples. En janvier des personnes se plaignent que des familles possédant des animaux vont régulièrement déposer les cadavres de ceux-ci (chiens, chats, lapins, oiseaux...) sur des terrains vagues attirant ainsi les rats sans que la police ne s'inquiète de rechercher ces individus qui se moquent de l'hygiène publique. Durant l'été, un citoyen déclare que "dans le monde automobile, Tournai a la réputation d'être une ville ouverte à tous les abus de roulage. Ainsi y voit-on des autos filer à des "vitesses vertigineuses (sic)", en plein centre de la ville, à toute heure du jour, tandis que les "agents de ville" regardent passer placidement les chauffards". Enchaînant sur cette affirmation, un autre lecteur du Courrier de l'Escaut raconte un fait dont il a été témoin. Il a vu une voiture "débouler à grande vitesse (sic)" la rue Saint-Martin et s'engager sur la Grand'Place. Un agent de police, posté au pied du beffroi, s'est écrié : "N'allez donc pas si vite", sans prendre soin de relever le numéro de plaque et dans l'indifférence du chauffeur qui n'a pas ralenti pour autant. Ce laxisme débouche parfois sur des situations pouvant être dramatiques. Ainsi en septembre, après une fête à la gare (bien que cela ne soit pas précisé il s'agissait probablement la montée du ballon de la kermesse), la foule regagnait le centre de la ville par le Pont de Fer. Surgit alors une voiture qui fonça dans le groupe malgré les cris et les protestations des piétons. On arracha presque la portière, on voulut précipiter le conducteur dans l'Escaut. Celui-ci ne trouva son salut qu'en faisant une marche arrière mais une fois arrivé sur la Grand'Place, il recommença son manège en forçant, une nouvelle fois, le passage dans la foule des promeneurs. Cette fois, la police arrêta celui qui fut dénommé "l'automaboulard" ! Les habitants ont raison de s'inquiéter, on est au tout début de l'ère automobile et les accidents de la circulation sont de plus en plus nombreux. La plupart du temps, ils se soldent par quelques légères blessures et de la tôle froissée mais parfois, ils virent au drame comme le fait qui se passa à proximité de la gare. Des écoliers s'amusaient à monter sur les camions de passage. Un chauffeur ayant remarqué leur manège stoppa et les fit partir. A peine avait-il redémarrer qu'un jeune, voulant épater ses compagnons, sauta à nouveau sur la remorque mais glissa et fut écrasé par les roues. L'inconscience de la jeunesse ne date pas d'aujourd'hui !

Tout au long de cette année, de nombreux concerts sont organisés et les mélomanes peuvent ainsi applaudir Henri Colas, chansonnier d'origine bretonne, auteur des "Aubes nouvelles" et des "Chansons des âmes blanches" ou encore le célèbre pianiste de l'époque, Walter Rummel, qui donne un récital dans la salle des Concerts avec au programme des oeuvres de Bach, Listz et Wagner. Notons que l'entrée à ce concert était fixée à 9,50 francs (tous droits et taxes comprises était-il précisé). 

L'évènement qui va profondément marquer la population tournaisienne est le décès, le 2 avril, dans une clinique bruxelloise, des suites d'une opération de Jean Noté, baryton vedette à l'Opéra de Paris. Il était âgé de 64 ans. Les funérailles de cet artiste tournaisien, grand philanthrope, ont lieu le mardi 4 avril. Sa dépouille est arrivée par le train en provenance de Bruxelles à 8h45, elle a été transférée en cortège à l'église Sainte-Marguerite, sa paroisse natale où l'office religieux a débuté à 11 h devant une foule immense composée d'hommes politiques, d'artistes, de membres du conservatoire, d'habitants du quartier. Ensuite passant par la rue As-Pois, où se trouvait sa maison natale, le cortège gagna le cimetière du Sud pour l'inhumation. Au lendemain de ses funérailles naquit un projet de monument en hommage à celui qui avait porté bien loin la réputation lyrique de la cité des cinq clochers et au début de l'automne un comité composé du directeur du conservatoire et d'enseignants fut mis en place à cet effet. 

En 1922, on parle toujours d'un autre monument qui doit être bientôt érigé, au 31 décembre 1921, la souscription pour le "monument aux morts" a rapporté 113.090 francs et 18 centimes. La population voudrait aussi rendre hommage aux soldats territoriaux de la Vendée exterminés par les soldats allemands dans le quartier du 24 août durant le premier conflit mondial et à cette héroïne tournaisienne que fut Gabrielle Petit. Tout cela sera au menu de l'actualité de l'année 1923. 

(sources: Le Courrier de l'Escaut, éditions de l'année 1922) S.T. février 2011 

18:15 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, jean noté, année 1922 |