18/02/2015

Tournai : l'année 1858 sous la loupe.

Au moment d'aborder cette année 1858, il est important de se rappeler que les journaux de l'époque ne sont pas comparables à ceux qui paraissent actuellement, ils informent mais ne recherchent pas le sensationnel. Pas de gros titres, pas de "une" qui se distingue des trois autres pages, pas de documents photographiques, ni autres illustrations. Pour un lecteur du XXIe siècle, il est donc difficile de cibler aisément les informations dignes d'intérêt, celles qu'on voudrait trouver. Les plus représentatives de l'époque sont souvent noyées parmi des articles concernant les prix pratiqués sur le marché, les nominations de fonctionnaires communaux, les nécrologies et relations de funérailles de citoyens connus, les prix scolaires et même... la relation de sermons prononcés dans la cathédrale.

Sur le plan international, l'année débute par une tentative d'attentat, le 14 janvier, à l'Opéra, contre Napoléon III, elle est l'œuvre d'un révolutionnaire et patriote italien nommé Orsini. Cet homme de 39 ans sera guillotiné le 13 mars. On note également, en cette année, les naissances de Georges Courteline, le 25 juin, d'Eugène Ysaye, le 16 juillet, de Théodore Roosevelt, le 27 octobre et la création, en décembre, par Ferdinand de Lesseps, de la Compagnie du canal de Suez.

L'information nationale est également influencée par l'attentat manqué contre Napoléon III. Le gouvernement belge révise, en effet, le Code pénal et introduit une loi concernant les crimes et délits qui attentent aux relations internationales. Elle permet de poursuivre les criminels étrangers qui viendraient à choisir notre pays pour se réfugier et elle réprime les outrages dont se rendrait coupable la presse à l'égard d'agents diplomatiques présents sur le sol belge. Né d'un père flamand et d'une mère wallonne, Charles de Coster publie, cette année-là, les "Légendes flamandes". Anticlérical, il est opposé à une trop grande prépondérance de la culture française en Belgique et deviendra, par la suite, un des chantres du mouvement flamand.

Que s'est-il passé au niveau local en cette année 1858 ?

La population tournaisienne.

C'est une habitude de faire paraître en janvier, les mouvements de population enregistrés au cours de l'année écoulée, on peut ainsi lire son évolution (journal du 17 janvier 1858) :

Naissances :

légitimes de sexe masculin : 370, de sexe féminin : 359   soit 729.

illégitimes de sexe masculin : 47, de sexe féminin : 39   soit 86.

On enregistre donc : 815 naissances

Décès :

hommes 364, femmes 378  soit 742 décès  solde positif de 73 unités

Mariages entre garçons et filles : 185, entre garçons et veuves : 9, entre veufs et filles : 10 et entre veufs et veuves : 11  soit au total 215 unions officielles.

Au 31.12.1857, la population de Tournai s'élève à 30.773 habitants (journal du 2 décembre 1858).

Insécurité ?

"Depuis plusieurs mois, le parc communal reste ouvert la nuit (NDLR : jadis, le parc était ceinturé par des grilles, les derniers vestiges de celles-ci ont été retirés après le second conflit mondial). Nous n'avons pas besoin de dire ce qui en résulte d'inconvénients et de dangers au point de vue de la police et au point de vue des mœurs. Le parc reste un refuge assuré aux malfaiteurs qui viendraient d'avoir commis un délit et il offre un abri à toute sorte de libertinage. Au nom de la moralité et de la sécurité publique, nous demandons instamment qu'on rétablisse, au plus tôt, la clôture qui se trouvait jadis du côté de la place du Parc (NDLR : actuelle place Reine Astrid) et qu'on ferme, comme autrefois, les portes d'accès dans la soirée" (journal du 17.1.1858).

Gestion communale défaillante.

"Depuis plus d'un an, l'eau manque, et les pompes (NDLR : publiques) ne fonctionnent plus ou de manière insuffisante. Les habitants de ce quartier (Saint-Brice) ayant demandé la réouverture du puits situé dans l'impasse de la rue Haigne, puits qui a été ravi au public, nos bourgmestre et échevins répondent que les ressources de la ville ne permettent pas pareille dépense. Lorsque l'utilité publique est en jeu, nos magistrats ne devraient jamais rester en retard ! Les fonds communaux qui sont si souvent légèrement dépensés ne sauraient recevoir meilleure destination" !

Tout au long de l'année, des relations similaires apparaîtront :

"La disette d'eau devient de plus en plus grande. Les habitants sont obligés de s'en procurer à de plus grandes distances ! Les blanchisseuses s'en fournissent à l'Escaut". (journal du 22 avril).

Les mines de fer.

Certains l'ignorent mais à cette époque, on procédait encore à l'extraction de minerai de fer du côté de l'actuelle plaine des Manœuvres. La Tournaisienne Yvonne Coinne a d'ailleurs publié une étude intéressante à ce sujet.

"Un ouvrier travaillant à l'extraction du minerai près de la porte de Lille vient d'être victime d'un regrettable accident. Une pièce, s'étant détachée d'une des parois de la mine, lui a littéralement broyé la jambe. L'ouvrier, père de famille a dû subir l'amputation" (journal du 15 février).

"Des ouvriers qui travaillent à l'extraction du fer près de la porte de Lille viennent de découvrir une galerie dont la construction remonte, selon toute probabilité, au commencement du siècle dernier (NDLR : le XVIIIe siècle). Elle prend naissance à la rive gauche de l'Escaut et se prolonge bien avant dans la direction de la citadelle. C'est un ouvrage militaire. Les ouvriers l'ont parcouru dans une grande partie de son étendue". (journal du 27 mai).

La fraude.

"Deux hommes vêtus de blouses entraient mercredi en ville par la porte Saint-Martin. L'un d'eux prit sa course dans la direction de la rue des Aveugles, afin de se soustraire à une perquisition de la douane. Moins agile, sans doute, le second fut arrêté et introduit au corps de garde où l'on constata qu'il était porteur d'un certain nombre de chaussures en caoutchouc qui lui entouraient le corps et qu'il tentait d'introduire en fraude". (février 1858). 

Les maladies mortelles.

"La rougeole et le croup, maladies d'enfant, semblent avoir pris, depuis quelque temps, cette ville pour leur résidence. Un grand nombre de parents ont déjà vu mourir plusieurs enfants atteints de ces maladies". (journal du 10 avril).

Les travaux urbains.

"On démolit depuis plusieurs jours déjà, les murailles qui entourent la troisième arche du Pont des Trous, formant anciennement la morgue. Le but de cette démolition est de rendre l'arche à son état primitif et de lui permettre de livrer passage à ceux qui tirent les bateaux. Un chemin de halage sera construit sur consoles, le long des murs d'enceinte et facilitera aux pilotes leur pénible travail". (journal du 6 mai).

"Le nouveau pont Notre-Dame s'achève en ce moment. On y a travaillé, nous ne savons pourquoi, une grande partie de la journée d'hier. Ce pont qui n'est pas beau, même pas passable, comme dit la Vérité (NDLR : journal opposé au Courrier de l'Escaut, défendant les thèses de la majorité libérale en place) présente un esprit disgracieux, lourd et massif". (journal du 6 septembre).

La violence omniprésente.

On ne compte plus les relations de rixes survenant en ville comme au quai du Marché aux Poissons (NDLR : déjà !), œuvres de militaires en goguette, de bagarres souvent sanglantes au sein de familles trouvant leur origine dans l'ivrognerie, de querelles d'amants. Deux faits ont retenu particulièrement l'attention :

"Dimanche dernier, c'était la ducasse de Saint-Maur. Ce petit village, ordinairement si tranquille, a été troublé pendant toute la nuit. Plusieurs rixes ont eu lieu et une entre autre avec gravité. La victime a reçu des coups violents. L'auteur qui est un habitué de toutes ces scènes de désordre et qui a déjà subi plusieurs condamnations s'est presque mis à nu pour être moins gêné dans la lutte qu'il avait soulevée. La gendarmerie s'est immédiatement mis en campagne et a ouvert une enquête". (journal du 2 juin 1858).

"Lundi dernier (NDLR : 6 septembre 1858), dans une rixe violente, une jeune fille du faubourg de Lille, âgée de 14 ans, a coupé avec un couteau le nez et la main droite à une de ses compagnes ayant environ 17 ans. Une mare de sang couvrait le lieu de cette scène sanglante et les vêtements de la victime portaient l'empreinte de cet acte de cruauté. Cette jeune fille a déjà donné des preuves d'une précoce perversité. Née dans une prison à Namur où sa mère était détenue, il semble qu'elle se souvienne de son origine" (journal du 11 septembre).

Ainsi se déroulait la vie quotidienne à l'ombre des cinq clochers en cette année 1858. Les faits évoqués pourraient aisément prendre place au sein des colonnes de la presse actuelle mais ils seraient alors présentés différemment.  Le lecteur cherchant désormais le sensationnel, la presse est bien obligée de s'adapter sous peine de disparaître

(sources : Le Courrier de l'Escaut - éditions de 1858)

S.T. février 2015

11:00 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, année 1858, fraude, faits divers |