15/10/2007

Tournai : vie quotidienne d'antan (27)

Les derbies de football.

Depuis quelques semaines à l'atelier, au bureau ou dans les pages sportives de la presse locale on ne parlait plus que de cet évènement : le dimanche 30 novembre, au stade Gaston Horlait, la Royale Union Sportive Tournaisienne recevait, en derby, le club de la Drève de Maire, le rival local, le Royal Racing Club Tournaisien.

François était un supporter des Rouge et Vert de l'Union. Demeurant à la chaussée de Willemeau, à deux pas de la rue des Sports, il entendait souvent les clameurs des milliers de personnes qui encourageaient, tous les quinze jours, les "Infants". Le derby était le clou, le phare de la saison footballistique. Hier, en rentrant du travail, il avait eu l'occasion d'échanger quelques mots avec Charles Deligne qui habitait à quelques centaines de mètres de chez lui. Celui-ci avait évolué dans les années vingt et trente au sein du club unioniste où il avait laissé le souvenir d'un buteur exceptionnel et en était resté un supporter inconditionnel. Parler de football avec lui était un réel plaisir, il disséquait chaque rencontre et donnait un avis éclairé lors de conversations toujours passionnées.

Durant les années cinquante, il existait, à Tournai, deux grands quotidiens : l'Avenir du Tournaisis, journal proche du parti libéral tout acquis à la cause de l'Union et le Courrier de l'Escaut, d'obédience catholique, ardent défenseur des Rats (surnom des joueurs du Racing), leurs articles souvent dithyrambiques faisaient monter la pression dans les jours qui précédaient la rencontre. Le dimanche venu, des centaines d'automobiles, des dizaines de cars en provenance des villages et d'innombrables cyclistes ou motocyclistes envahissaient les abords du terrain à tel point, qu'une heure avant le match, on ne pouvait plus trouver une place pour se garer, entre la chaussée de Willemeau et le quartier du Maroc.

François et Victor étaient parmi les six mille spectateurs qui ceinturaient le vieux stade situé derrière l'hôpital civil. Sur le coup de 15 h, lorsque les deux équipes débouchèrent de l'étroit tunnel sous la tribune assise, une immense clameur, perceptible jusqu'au centre de la ville, s'éleva et les fanfares des deux clubs entamèrent l'une la marche de l'Union, l'autre celle des Rats. Les supporters de l'Union n'avaient d'yeux que pour les Hernandez, Soil, De Ruytter, Descamps, Loncheval, Steens, Marquette, Brackman, Vanderstadt, Defever ou Jean Marie Van Laecke (qui sera transféré par la suite à l'Olympic de Charleroi), les Jaune et Noir encourageaient les Liénard, Huyghe, Timmermans, Van Thygem, René Chantry, Pol Deneubourg, Leroy, "Dédé" Mangain, Roger Lambreth, Jules Devos ou Théo Gaillet.

Durant la saison 1950-1951, les Rouge et Vert avaient évolué en Division d'Honneur (l'actuelle division I) et à la fin de la saison 55-56, les Jaune et Noirs remporteraient la Coupe de Belgique en battant le CS Verviers en finale. Le score de ce match a finalement peu d'importance, le nul satisfaisait celui qui avait fait le court "déplacement", et en cas de défaite, le vaincu promettait de prendre sa revanche au match retour !

Henri Van Ros promènerait fièrement sa légendaire écharpe aux couleurs de l'Union, tandis que Roger Levau, dit Casquette, entamerait un pas de danse en sortant du terrain. En rentrant chez lui après la rencontre, François entra à la "Vieille Guinguette", là, devant un demi, il y avait autant d'entraîneurs ou de sélectionneurs qu'il n'y avaient de clients. Demain, à l'atelier, au bureau ou dans les magasins, le résultat ferait l'objet de toutes les conversations. Heureux football tournaisien d'alors, lui qui n'avait pas la concurrence de la télévision et qui, avec le cinéma et le théâtre, était pratiquement la seule distraction du dimanche. On y allait voir évoluer des "Infants d'Tournai" dont on était fier. "Autres temps, autres moeurs"... à force de le répéter, vous allez croire que la vie a bien changé depuis cinquante ans...