03/02/2012

Tournai : l'année 1904 sous la loupe (3)

Le début du XXe siècle voit un duel constant entre catholiques et anticléricaux. Que ce soit sur la question de l'abandon du tirage au sort, de l'adoption d'une instauration du suffrage universel ou pour la défense de l'enseignement public, les passions sont exacerbées, elles sont également les principales causes des affrontements lors des conseils communaux et atteignent des sommets lors des périodes électorales. Elles mènent aussi parfois à des faits hautement répréhensibles. En cette année 1904, le 1er avril, une Soeur Noire se rend au chevet de personnes malades à l'Hôpital Civil. Dans la rue des Jésuites, elle est suivie par un individu qui, avant de s'enfuir, jette de l'esprit de sel sur ses vêtements, les brûlant à de nombreux endroits.

Le lendemain, le 2 avril, la presse locale annonce le décès survenu à Bruxelles, le 31 mars, suite à une congestion pulmonaire de l'artiste tournaisien André Hennebicq, né à l'ombre des cinq clochers le 6 février 1836. Le journal cite un grand nombre d'oeuvres réalisées par le peintre. Sous sa plume des titres sont parfois déformés : "l'ensevelissement des SS Pierre et Paul" devient "Les cadavres de Saint-Pierre et de Saint-Paul déposés dans les catacombes de Rome". Qu'importe l'exactitude du titre donné à ce tableau, car celui-ci avait permis à André Hennebicq d'obtenir le Prix de Rome en 1865. On lui doit également "Messaline sortant de Rome huée par le peuple", "La visite au tombeau", "Le Comte Baudouin VI, comte de Hainaut, promulguant les chartes de 1200" ou encore " L'entrée de Marie de Bourgogne à Mons". André Charles Hennebicq avait dirigé l'Académie des Beaux Arts de Mons et décoré l'Hôtel de Ville de Louvain. Tournai, sa ville natale, n'est pas absente des oeuvres qu'il a léguées, il y a notamment "Philippe-Auguste remet la charte des libertés communales aux magistrats de Tournai en 1187" ou "le portrait de Jules Bara" et celui du "comte d'Hespel" alors commandant des pompiers. 

Vous qui suivez régulièrement ces rétrospectives, vous savez combien j'aime relever l'information insolite. En voici quelques exemples glanés dans les journaux des douze mois qui ont formé cette année 1904. 

Le premier fait se passe un jour de mai dans l'étroite rue des Soeurs de la Charité. Un ouvrier est juché sur une grande échelle occupé à réparer la corniche d'un immeuble. Survient un pochard dont on dit à Tournai que "l'dernier l'a mis d'dins" (le dernier l'a mis dedans, car on pense que c'est toujours le dernier verre qui provoque l'ivresse), les idées ne sont probablement plus très claires et l'homme, victime d'une lubie, commence à secouer l'échelle. Non content "d'arlocher" (secouer) le pauvre homme, il fait basculer l'échelle et son occupant, dans un mouvement de balancier, contre la façade de l'immeuble situé de l'autre côté de l'étroite rue. L'ouvrier ne demande pas son reste, dégringole et s'enfuit se réfugier dans une maison proche poursuivi par l'ivrogne. Voyant la porte se refermer devant lui, celui-ci reprend alors calmement sa route et, tout en zigzaguant, part vers le faubourg de Morel. 

Toujours en mai, le 6 dans la soirée, un cycliste roulant sans éclairage a voulu se soustraire à une patrouille de police sur la place Crombez. Il s'est mis à pédaler avec force vers le quai van Cutsem (à cette époque coulait encore la Petite Rivière). Trompé par l'obscurité, il se jeta contre un arbre et perdit connaissance. Il fut soigné et transporté au commissariat de la rue de l'Athénée avant de rejoindre son proche domicile muni du procès-verbal.

Pour avoir lu la rétrospective de l'année précédente, vous vous souvenez également de M. Brouillard de Paris, opticien spécialiste renommé. La publicité annonce aux mal-voyants et aux myopes qu'il est à nouveau "visible" (sic), en ce mois d'avril à l'Hôtel des Neuf Province. Il y présente une nouvauté, les lunettes périscopiques, rien ne permet cependant d'affirmer qu'on pouvait prendre son bain sans les enlever !

Plus fort que nos météorologistes actuels, un lecteur qui signe ses papiers du nom de "Vieux Major", donne des prévisions du temps non pour quelques jours ou pour un mois mais bien pour l'année entière. Pour les avoir lues, constatons qu'elles sont tellement vagues qu'à la fin de l'année on peut y trouver des points positifs !

En lisant une réclame parue sur une demi page, on se demande si les Tournaisiens devaient encore consulter un médecin car celle-ci proclamait : enfoncez-vous cela dans la tête, les poudres De Cock, seules, guérissent l'estomac, le foie, les reins, les intestins, les gastrites,  gastralgies, dyspépsies, dilatations, inflammations, lumbagos, grippes, elles rendent l'appétit, font digérer et donnent des forces. Suit alors un témoignage d'un dénommé Landerez, marchand de chevaux (sic), guéri en quinze jours d'un pyrosis (reflux gastro-oesophagien) soigné depuis plus de cinq ans !

Plus sérieusement, les 14 et 15 mai, la ménagerie itinérante Bostoch et Wambwelle est présente au boulevard Léopold, deux fois par jour, à 4h et 8 h de l'après-midi, de célèbres dompteurs américains présentent des lions, tigres, panthères, léopards... tandis que durant la kermesse de septembre, c'est le cirque Maximilian qui s'installe à Tournai.

Enfin, les défenseurs du Pont des Trous (et ils sont toujours nombreux) apprendront qu'une menace a pesé en cette année 1904 sur la vénérable porte d'eau (une des dernières de l'Europe du Nord). Pour faciliter le passage des péniches certains avaient préconisé d'enlever purement et simplement les arches et de ne conserver que les tours. Finalement, on attribue, en novembre, un subside de 11.000 francs pour la réparation de celles-ci. Le vieux pont, témoignage du passé de Tournai mais éternel ennemi juré des forces économiques régionales, a déjà vu couler beaucoup d'eau sous ses arches et aussi fait couler beaucoup d'encre.

(sources : le Courrier de l'Escaut de l'année 1904 - "Biographies tournaisiennes des XIXe et XXe siècles" de Gaston Lefebvre - "Tournai, Ancien et Moderne" de Bozière).


09:23 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, andré hennebicq, cirque maximilian |

04/04/2011

Tournai : les noms des rues, témoins de l'Histoire (3)

j'ai fait l'expérience d'interroger quelques personnes sur la localisation de certaines rues tournaisiennes. Peu nombreuses étaient celles qui savaient où se trouver les rues citées.

La rue André Hennebicq, par exemple, parallèle au boulevard Lalaing, elle débute dans l'avenue Montgomery pour venir se perdre contre une grille donnant accès au parc de l'ancien Hôpital Civil, devenu le "site Union" du CHWapi, elle traverse la rue Cottrel.

André, Charles Hennebicq est né à Tournai le 16 février 1836. Il fut élève de l'Académie des Beaux-Arts avant de suivre les cours de Portaels à l'Académie Royale de Bruxelles. En 1865, il obtient le Premier Grand Prix de Rome avec une oeuvre imposée intitulée : l'ensevelissement des SS. Pierre et Paul. Son retour dans sa ville natale sera mémorable, une réception grandiose y sera organisée. Refusant la direction de l'Académie des Beaux-Arts, il part pour l'Italie et visite Florence et Venise. Dans l'atelier qu'il ouvre à Rome, il compose Messaline sortant de Rome huée par le peuple. Il revient en Belgique en 1870 et devient directeur de l'Académie de Mons. En 1879, il s'installe définitivement à Saint-Gilles (Bruxelles), il sera fait membre de l'Académie Royale de Belgique. Ses oeuvres se retrouveront aux cimaises du musée de Bruxelles, dans l'Hôtel de ville de Leuven et au Conseil provincial du Hainaut. . En 1890, il reçoit au salon de Paris, la croix de la Légion d'Honneur. La toile Philippe Auguste remet la charte des libertés communales aux magistrats de Tournai en 1187 sera détruite dans l'incendie de l'Hôtel de Ville de Tournai, lors des bombardements durant  la dernière guerre mondiale. Il est mort 31 mars 1864 à Saint-Gilles.

Autre peintre tournaisien célèbre, Louis Gallait, il était né à la rue As-Ratte (rue aux rats), elle porte désormais son nom, rue Gallait, et se trouve dans le piétonnier de la Croix du Centre, entre la rue des Chapeliers et la rue de la Tête d'Or. Ce peintre a fait l'objet d'un article complet dans le présent blog, il est né à Tournai en 1810 et mort à Bruxelles en 1887. Une statue de bronze le représente en pied, la palette à la main dans le parc communal, sous les fenêtres de l'Hôtel de Ville. Ses toiles monumentales ornent une salle du musée des Beaux-Arts.

Dans le populaire quartier du Maroc, situé au Sud de la ville, se trouve la rue Roméo Dumoulin, du nom d'un illustrateur, graveur et peintre né à Tournai, le 18 mars 1883. Dès son jeune âge, il montre des dispositions pour l'art. il apprend la lithographie avec son père et ensuite à la "Lithographie Saint-Augustin" située à l'angle du boulevard Léopold et de la rue Saint-Eleuthère. Il suivra également les cours de l'école Saint-Luc et les classes de solfège de l'Académie de musique où il décroche un premier prix de violon. Il va parfaire ses connaissances en peinture à l'Académie des Beaux-Arts. A l'âge de 26 ans, il part pour Bruxelles. Il sera le peintre des évènements de la vie locale, des petites gens, des scènes de liesse populaire comme le montrent ses oeuvres : le remouleur, les grévistes, vers l'usine, le mât de cocagne, la boutique, la montée du ballon, la petite femme du café riche entre autres... Il décède à Bruxelles le 20 juillet 1944, depuis le bombardement de mai 1940 du musée d'Amsterdam où une rétrospective de ses oeuvres avait lieu, il était plongé dans le désespoir d'avoir une grande partie de ses toiles.

(sources : "biographies tournaisiennes" de Gaston Lefebvre, ouvrage parue en 1990)

11:44 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : tournai, rues, louis gallait, roméo dumoulin, andré hennebicq |