24/12/2009

Tournai : conte de Noël aux cinq clochers

En ce 24 décembre, le jour s'était levé découvrant une nature figée par le gel qui avait sévi durant la nuit. Sur les toitures, les arbres et les pelouses, le givre avait tissé ses fils d'argent.

 

Au pied de l'église Saint Jacques, sur un vieux banc de bois qui lui servait de domicile, Georges émergea d'un lourd sommeil provoqué par l'alcool dont il avait quotidiennement tendance à abuser, c'était le seul moyen auquel il avait recours pour ressentir une impression de chaleur ! La vieille couverture mitée dans laquelle il se roulait chaque soir ne constituait qu'un bien pauvre rempart contre le froid mordant qui avait envahi la cité des cinq clochers, simple abri pour cet homme de quarante-deux ans qui en paraîssait au moins dix de plus.

 

Une barbe poivre et sel mal taillée lui mangeant la moitié du visage, une longue chevelure hirsute dépassant d'un bonnet de laine poussiéreux, une parka, probablement grise à l'origine, laissant deviner un col roulé, des mains calleuses à l'hygiène douteuse donnaient de lui, l'image même de ces nouveaux pauvres qui hantent les rues de Tournai la Bourgeoise ! 

Georges n'avait pas toujours vécu dans la rue, jusqu'il y a quelques années, chaque soir, il rentrait joyeux à son domicile, le travail accompli, rejoignant une épouse fidèle et deux enfants. Ces soirées, il les passait à lire ou à regarder la télévision s'intéressant à l'actualité de cette terre qui ne tournait plus très rond, bercé par la douce chaleur d'un poêle à bois. Le couple ne roulait pas sur l'or mais les enfants ne manquaient de rien, bien nourris, chaudement vêtus. ... Sans vivre dans l'aisance, Georges et son épouse menaient une existence normale et honnête jusqu'au jour où Georges fut convoqué dans le bureau du patron de la petite entreprise pour laquelle il travaillait depuis plus de vingt-cinq ans. Sans ménagement, le directeur lui annonça que, sa fontion étant supprimée pour des raisons d'économies, il serait trouvé dans l'obligation de le licencier, lui l'ouvrier formé sur le tas à l'âge 12 ans, nanti d'un simple certificat d'études primaires.

 

C'est ainsi que débuta la descente aux enfers, les files au bureau de placement, les refus pour manque de diplômes, la ceinture qu'on se serre à la maison pour cacher provisoirement aux enfants la situation financière et ensuite le décrochage brutal... les bistrots qu'il s'était mis à fréquenter quotidiennement, l'assuétude à l'alcool, la sensation d'y retrouver une existence sociale au milieu d'amis de comptoir, le départ de la femme et de ses enfants et finalement la saisie du peu de mobilier qu'il possédait encore par un huissier indifférent à son drame et des déménageurs routinés à ce genre d'action. Georges, l'ouvrier courageux qui n'avait jamais connu un seul jour d'absence en vingt-cinq années de carrière, était devenu, en peu de temps, Georges, le S.D.F, le clodo, celui qui n'a plus d'existence, celui qu'on croise dans la rue et dont on détourne le regard parce qu'il nous renvoie peut-être l'image de nos lendemains incertains.

 

Depuis lors, Georges passait ses journées aux portes des grandes surfaces, n'osant pas tendre la main et laissant, à proximité, son bonnet dans lequel certains passants compatissants déposaient une piécette pour se donner bonne conscience ou s'acheter une indulgence pour le repos futur de leur âme !

 

En cette veille de Noël, Georges avait quitté son abri au pied de l'église Saint-Jacques pour rejoindre ses amis tout aussi désargentés que lui, entre eux, ils discutaient, refaisaient le monde et... avalaient quelques petites "gouttes" sensées réchauffer le corps à défaut de l'âme. Le soir venu, il avait regagné son banc, étalé une toile pour, quelque peu, adoucir la couche improvisée, remontait le col de sa parka et s'était enroulé dans sa vieille couverture mitée avant de s'endormir non sans avoir bu une dernière rasade d'alcool, cet "ami" qui ne vous veut pas que du bien !

 

Dans le courant de cette nuit de Noël, une lumière était venue effleurer son visage, à moitié conscient, l'esprit embrumé de vapeurs alcooliques, il songea à l'étoile, celle qui avait guidé les Mages jusqu'à l'étable de Bethléem. En guise d'astre, il s'agissait tout simplement de la lampe torche d'un jeune qui était penché sur lui : "Monsieur, Monsieur,voulez-vous un peu de café ou de chocolat chaud avec un morceau de coquille". Georges n'en croyait pas ses oreilles, le rêve devait se poursuivre, voilà qu'on lui proposait un véritable repas de réveillon, comme il n'en avait plus connu depuis bien longtemps. Enfin éveillé, il accueillit, avec un sourire gêné, les deux délégués d'une association caritative qui parcouraient les rues de la ville à la recherche de tous les Georges qui dormaient à la belle étoile. Ils lui proposèrent de l'emmener dans leur petite camionnette vers un refuge où il pourrait dormir, bien au chaud, dans un véritable lit. Arrivés dans cet asile mis à disposition par l'armée, ils l'installèrent confortablement et reprirent leur route en lui adressant un ultime signe de la main.

 

Emu, Georges murmura : "Joyeux Noël" et se dit que lui aussi, en cette nuit de la Nativité, il avait eu la chance de rencontrer "ses" Rois Mages, ils n'étaient que deux, mais peu importe ! Ils ne lui avaient pas apporté l'or, l'encens et la myrrhe mais l'Amitié, la Solidarité et l'Amour, trésors perdus de notre époque devenue trop matérialiste ! 

A vous tous, l'Optimiste souhaite un Joyeux Noël !

(S.T. décembre 2009)

08:00 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tournai, noel, conte, amour, amitie, solidarite |