04/02/2013

Tournai : A Saint-Piat, la chance est là (2)

Nous avons vu que l'habitant du quartier Saint-Piat était un bon vivant qui ne détestait pas s'amuser. La vie se partage entre loisirs et travail. Qu'en est-il de ce quartier en matière d'économie ?

Une économie principalement d'artisanat

Jusqu'au XVIIIe siècle, on n'y trouve pas de grosses industries, d'importantes usines, la densité de l'habitat est telle qu'on y rencontre principalement des artisans ou ouvriers travaillant à domicile : des charrons (réparateurs de chariots et de charrettes) installés dans la rue des Carliers , des brasseurs sur les bords de l'Escaut par où arrivait les matières premières comme l'orge, le malt ou le houblon, des menuisiers, regroupés à la Hugerie devenue ensuite la rue Madame et des piniers, ouvriers qui peignaient la laine pour le compte d'ateliers.

La première véritable entreprise qui s'installa dans le quartier est une fabrique d'étoffe apparue en 1750 dans l'actuelle rue Cherequefosse. Par la suite, son propriétaire, Nicolas Delescolle s'associera à Piat Lefebvre et Jean Caters dont l'activité de fabrication de tissus se transformera vers 1783 en celle de tapis. Elle deviendra la Manufacture Impériale et Royale de Tournay et, au temps de sa splendeur, ses ateliers de la rue des Clairisses, compteront jusqu'à 1.500 ouvriers avant de disparaître en 1887. 

Dans le quartier on trouvera encore une tannerie à la rue Cherquefosse et l'Union Ferronière dans la rue Saint-Piat.

Des enfants ayant acquis une certaine notoriété.

Beaucoup de Tournaisiens ignorent que le Dr. Michel Brisseau y est né en 1676. Médecin militaire à Douai et premier professeur en médecine, il démontrera le caractère de la cataracte et publiera un "Traité de la cataracte et du glaucome". Il y précise le siège exacte de la maladie de l'oeil résultant d'un endurcissement et de l'opacité du cristallin. Il mourut en 1743.

Certaines maisons bourgeoises du quartier Saint-Piat ont été les résidences d'hommes politiques tels Albert Asou (1857-1940) avocat, bourgmestre libéral de Tournai, conseiller provincial et membre du parlement, Emile Derasse (1884-1956), lui aussi avocat de profession (n'oublions pas que le palais de Justice est à deux pas), élu sur la liste libérale, il succèdera au poste de bourgmestre à Albert Asou en 1940 et Jules Hossey (1900-1980), également avocat, premier bourgmestre socialiste de la cité des cinq clochers. 

Un quatrième bourgmestre de la ville était lui aussi un enfant de Saint-Piat, Roger Delcroix (1928-2010) a ceint l'écharpe mayorale entre 1992 et 2000. On lui doit la mise en valeur du patrimoine tournaisien afin de faire de la ville une destiantion touristique. 

Egalement originaire de Saint-Piat, Adrien Joveneau, l'animateur du "Beau Vélo de Ravel" et des "Belges du Bout du Monde" sur Vicacité, y est né à Tournai en 1960. Sa famille y tenait une chocolaterie à la rue des Jésuites.  

Ils y ont habité ou y habitent encore.

L'auteur picard, Achille Viehard (1850-1926), membre fondateur de la Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien en 1907, il était le directeur de l'hospice des vieillards de la rue Sainte-Catherine.  On lui doit la célèbre chanson "L'lindi parjuré".

Le peintre tournaisien Joseph Lacasse (Tournai 1894-Paris 1975) y a demeuré à la rue des Ingers. Dans la maison voisine du peintre, demeure, lorsqu'elle est à Tournai, Edith Dekyndt, née à Ypres en 1960, professeur à Saint-Luc tout d'abord et désormais en France, son travail repose sur la photographie, la sculpture et la création vidéo. Jean Marie Molle, né à Ans en 1947, peintre et graveur, professeur à l'Académie des Beaux-Arts demeure à l'avenue des Etats-Unis. 

Autres figures marquantes du quartier :

Alain Leroy, commentateur des combats de catch organisés lors des sacres mais surtout connu comme le chanteur et guitariste de l'orchestre les "Aigles Stars" qui, dans la région et dans le Nord de la France, anima de nombreuses soirées dansantes, les kermesses, les boums dans le courant des années soixante et septante, Alain Leroy nous a quitté il y a quelques années. par une froide nuit d'hiver, victime du tueur silencieux, le CO.

Guy Poncelet (1931-2010), ancien procureur du Roi, qui fut confronté à la partie tournaisienne du dossier Dutroux, lors de l'enlèvement de Sabine Dardenne.

Jacky Legge, (voir l'article lui consacré), conservateur des cimetières tournaisiens, animateur à la Maison de la Culture, auteur de nombreux ouvrages sur Tournai. 

Le docteur Charles Willaumez (1920-1978), chirurgien, Président du conseil médical de la clinique Saint-Georges et son épouse Claire (1920-2002), première présidente de la Fondation Pasquier Grenier,  

Pierre Vandenbroecke, membre de la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien,

Damien Lafaut, peintre, élève de Dubrunfaut, il réalise également des dessins et est, tout comme son maître, auteur de carton pour les tapisseries.

Claudine Mol, professeur de tapisserie à l'Académie des Beaux-Arts, consiellère artistique au Crécit, conservatrice du musée de la Tapisserie et une des initiatrices de la "Biennale de la Tapisserie et des Arts du Tissus de Tournai".

Henri Vernes, l'auteur de Bob Morane, qui demeura durant sa jeunesse à la rue Cherquefosse.

Un quartier qui a du coeur, des gens solidaires

Ces trois ou qautre dernières années, quand l'hiver pointait le bout de son nez et que les températures se mettaient à baisser, les personnes en détresse avaient rendez-vous, le soir, vers dix-huit heures, au pied de l'église Saint-Piat. Là, un groupe de bénévoles sous la houlette de Martine Maenhout distribuait de la soupe chaude et du pain aux Sans Domicile Fixe et aux démunis. Rapidement, il est apparu que de jeunes mères avaient également un besoin urgent de couvertures ou de lainages pour leurs enfants et il a été aussi constaté que les personnes, de plus en plus nombreuses, vivant dans la rue n'étaient pas toujours chaudement vêtues pour affronter les rigueurs de l'hiver. A la distribution de cette soupe que les initiateurs ont eux-mêmes qualifiée de "populaire", on a adjoint une distribution gratuite de vêtements de seconde main. Cette soupe devenue nécessaire et (que je préfère personnellement nommée "solidaire" car le mot populaire a souvent pris une connotation péjorative pour les gens qui ne sont pas confrontés aux problèmes engendrés par la pauvreté) a attiré de plus en plus de monde, victimes de plus en plus nombreuses de la crise. Depuis cette année, les démunis et sans-abris disposent d'un petit immeuble, propriété de l'asbl Solidarité Notre-Dame, dans la rue Saint-Piat dont l'enseigne porte la mention "Al maseon du Pichou". Durant les mois les plus froids, ils sont parfois plusieurs dizaines a venir, l'après-midi, chercher un peu de chaleur humaine, à boire une soupe et manger un morceau de pain, à choisir le vêtement qui leur permettra de faire face à la froidure nocturne. Dans ce quartier où la misère n'a pas toujours pignon sur rue, quelques dévoués se sont regroupés pour soutenir ceux que la crise ou les circonstances de la vie ont précipité dans la pauvreté.

Qui est ce fameux "Pichou Saint-Piat" ? 

"Ein Pichou", c'est ainsi que dans notre patois on appelle un écoulement d'eau, une fontaine. Cette expression bien connue dans le quartier désigne le monument élevé à la Chanson Wallonne situé près de l'entrée de l'église paroissiale, à l'angle des rues Saint-Piat et des Jésuites. Il fut inauguré le 15 août 1931. C'est un lieu hautement symbolique pour la Royale Compagnie du Cabaret Wallon qui s'y réunit lors de la fête de la chanson wallonne et du Cabaret Wallon, en septembre. Il représente un garçon frondeur, un "titi" tournaisien qui tend la main vers une sortie d'eau et semble donner un coup de pied dans la vasque comme dans un geste pour arroser les passants. Il est devenu la représentation de l'enfant de Saint-Piat. Carine et Martine Maenhout lui ont rendu hommage en ces quelques mots :

"P'tit pichou, tu fais la joie des enfants, P'tit pichou, tu es connu des petits et des grands, P'tit pichou nous aimons te voir couler, mais malheureusement tu ne coules plus que pour les grandes occasions, P'tit pichou, tu es la fierté de notre quartier, P'tit pichou coule, coule doucement pour nous, petits et grands".  

Avec ces quelques mots, tout est dit quand à sa place dans le coeur des habitants du quartier.

Le Cercle Artistique.

Entre la sortie du parking souterrain du GB Market et la rue des Jésuites, on peut toujours découvrir le bâtiment du Cercle Artistique. Celui, fondé le 28 mai 1885, était destiné à la pratique et à la propagation des Beaux-Arts, à la réunion d'artistes et d'amateurs afin d'organiser une grande exposition annuelle de peintures, sculptures, dessins... L'institution culturelle a duré juste un siècle, le bâtiment avait été construit en 1888, sa façade ajoutée en 1900. En 1993, les lieux inoccupés depuis près d'une décennie, furent vendus aux Témoins de Jéhovah qui s'y établirent avant de déménager quelques années plus tard dans de nouveaux locaux construits à Warchin. L'immeuble abrite désormais la "Maison de la Laïcité".

 (sources : "Mémoires du quartier Saint-Piat", ouvrage publié par les Ecrivains Publics de Wallonie picarde et des habitants du quartier en 2009, ouvrage épuisé - "Florilège du cabaret", publié par la Royale Ciompagnie du Cabaret wallon Tournaisien en 1982 et recherches personnelles). 

(S.T. Janvier 2013)