08/05/2013

Tournai : orphelins et enfants abandonnés (1).

L'abandon d'enfant, un sujet dramatique revenu sous les feux de l'actualité avec la création, à Anvers, en 2000, par l'association "Moeders voor Moeders", d'une "boîte à bébé" destinée à recueillir des bébés déposés par leur mère. En douze années d'existence, celle-ci a recueilli quatre enfants.

L'abandon d'enfants n'est pas un fait récent, il était même fréquent au Moyen-Age, souvent dicté par la misère et l'espoir d'offrir à l'innocent nouveau-né une vie meilleure. A la fin du XIIe siècle, en Italie, le "Tour d'abandon" ou "boîte à bébés" portaient le nom de "ruote dei trovatelli" (la roue des trouvés).

Dans la cité des cinq clochers, le "Tour des enfants trouvés" a fait son apparition en 1811. Il était censé mettre fin à "l'exposition" d'enfants dont on voulait se débarrasser. Sous l'ancien régime, les enfants exposés à un endroit quelconque étaient pris en charge par la Ville et des institutions charitables. Dès 1801, la Commission des Hospices civils de Tournai prit en charge des orphelins, enfants trouvés ou abandonnés pour lesquels elle ouvrit, le 21 mars 1802, un refuge à la rue des Récollets, un bâtiment insalubre qui était déjà destiné à accueillir des enfants sans famille. 

A cette époque, on comptait jusqu'à soixante expositions ou abandons par an. La situation est souvent catastrophique comme le témoigne ce rapport de police repris par l'historien local Hoverlant dans son "Essai chronologique pour servir l'histoire de Tournai" : 

"Dans la nuit du 17 au 18 février 1811, les gardes de police trouvent, près de la rue des Filles-Dieu, un enfant nouvellement né et en partie dévoré par les chiens". 

C'est le Décret impérial du Département de Jemmapes, en date du 19 janvier 1811, qui exige la création de tours pour enfants trouvés :

"dans chaque hospice destiné à recevoir des enfants trouvés, il y aura un tour où ils devront être exposés". 

Le premier tour apparu à Tournai fut situé dans le porche d'entrée de l'Hôtel de Ville, à la rue Saint-Martin. Un préposé de la Municipalité était chargé de recueillir l'enfant et de dresser un procès-verbal reprenant, en plus du jour et de l'heure de la découverte, un maximum de renseignements permettant d'identifier, par la suite, l'enfant, surtout si les parents venaient le réclamer poursuivis par le remord ou connaissant une meilleure fortune.

En 1820, le tour fut transféré à la rue de l'Hôpital Notre-Dame où il fonctionna durant quinze ans et permit de recueillir pas moins de 1.226 enfants, soit une moyenne de six par mois !

Son fonctionnement était simple et discret, un premier coup de sonnette prévenait le préposé qu'une personne se présentait, celui-ci faisait faire un demi-tour à un cylindre creux, le deuxième coup de sonnette signalait que l'enfant y avait été déposé, le demi-tour de cylindre l'amenait alors à l'intérieur de l'institution pendant que la pauvre mère se fondait dans la ville. 

On peut, à priori, critiquer cette méthode, mais il s'agissait d'un véritable geste d'amour posé par la maman, femme vivant dans la misère qui n'aurait pas eu les moyens de l'élever, enfant fruit d'une rencontre d'un soir, bouche qu'on n'aurait pu nourrir, mère malade... La femme formulait secrètement l'espoir que l'enfant serait accueilli dans une famille qui saurait pourvoir à son bien-être et à son éducation. En ayant attaché sur ses vêtements un signe distinctif, peut-être pensait-elle même pouvoir un jour le récupérer.

Un arrêté du Collège de Régence daté du 30 novembre 1811 supprima le Tour. Son article premier stipulait :

"A compter du 20 février prochain, l'arrêté précité du 30 novembre 1811 cessera de sortir ses effets, le tour de l'hospice Notre-Dame sera supprimé et, vu l'article 5 de la loi du 27 frimaire an V (soit le 17 décembre 1796), cet hospice ne recevra plus que les enfants trouvés de la commune de Tournay et des communes pour lesquelles il n'y aurait pas d'hospice plus voisin".

Cette décision n'avait pas été facile à prendre, il y avait d'un côté les adversaires de l'existence de ce tour qui y voyaient un encouragement au libertinage et à l'inconduite, le définissant comme "une mise en pension gratuite entre les mains de la Nation", de l'autre côté,  il y avait les défenseurs de cette institution qui objectaient que sa suppression serait l'occasion d'un plus grand nombre d'infanticides et d'avortements. 

A partir de 1868, les enfants furent pris en charge par "la Crèche Tournaisienne" soutenue par de nombreuses associations locales : les orphéonistes, les volontaires pompiers, les cercle des XX, les Archers de la Nervienne et, dès sa création, par la toute jeune Compagnie du Cabaret Wallon. Cette institution a disparu à la veille de la seconde guerre mondiale, elle était située dans l'immeuble qui deviendra par la suite l'hôtel "Aux Trois Pommes d'Orange" au pied du beffroi. 

(sources : étude intitulée : "La visite de la Maison tournaisienne" réalisée par Lucien Jardez, alors conservateur du Musée de Folklore en 1984).

(à suivre)

S.T. mai 2013