15/12/2014

Tournai : 1914-1918, les écrits du Général Antoine de Villaret (11)

Les violents combats avaient duré de 7h à 15h, ce lundi 24 août 1918. Pendant près de 8 heures, environ 1.700 territoriaux de Vendée commandés par le Général Antoine de Villaret avaient tenu tête et retardé la marche en avant du 2e corps de cavalerie allemand de von der Marwitz. L'avant-garde de celui-ci, composé d'environ 8.000 hommes, avait passé la nuit dans les bois de Breuze, au Nord de la cité des cinq clochers. En fin de matinée, elle avait été rejointe progressivement par le reste des forces et c'est environ 20.000 hommes qui passèrent par la région de Tournai pour rejoindre le Nord de la France. En chef avisé, le général français, opposé à l'avant-garde allemande à Froidmont, s'est vite rendu-compte que toute résistance était inutile et qu'elle se solderait par la mort de ses soldats. Ayant déposé les armes, les soldats vendéens sont emmenés en captivité.

Nous avançons avec une extrême lenteur et nous sommes constamment arrêtés par les nombreuses troupes qui encombrent toutes les routes en marchant vers l'Est. (NDLR : probablement une très légère erreur d'appréciation pardonnable pour un homme qui découvre la région, une évaluation qui ne prête pas à conséquence car, en réalité, la chaussée de Douai sur laquelle se trouvent les prisonniers est orientée N-S).

Il y a là deux divisions de cavalerie, trois bataillons de chasseurs, plusieurs groupes de batteries, des compagnies de mitrailleuses, des compagnies cyclistes, un groupe d'environ soixante motocyclettes...

C'était toute l'avant-garde, je l'ai su plus tard, de l'armée de von Kluck, une vingtaine de mille hommes (NDLR : il s'agit en fait du 2e corps de cavalerie de von der Marwitz)..

Et je l'ai arrêtée, avec 2000 territoriaux (NDLR : même pas, tout au plus 1.700 à 1.800 hommes), depuis le matin jusqu'au début de l'après-midi.

17h00 : à l'entrée de Tournay, au cours d'un de nos nombreux arrêts, nous sommes rejoints par le détachement de nos 120 prisonniers français, venus à pied, mais par le chemin le plus court, et, peu après, le détachement se grossit d'un autre. Environ 230 prisonniers du 84e pris soit dans Tournay, soit dans le faubourg Ouest de la ville (NDLR : le faubourg de Lille, nous aurons bientôt l'occasion de suivre la progression de ces troupes allemandes dans de prochains articles en préparation). Ces 350 hommes (120 + 230) doivent représenter tout ce qui reste du 1er bataillon, le reste, environ 600 hommes, a dû être tué ou blessé (NDLR : parmi ceux-ci quelques hommes ont pu s'échapper et trouver refuge chez l'habitant).

Il se peut que quelques hommes et peut-être quelques officiers, soient parvenus à gagner Cysoing, en filant de bonne heure et vite. Nous ne serons renseignés sur ce point que plus tard. (NDLR : ce petit nombre d'hommes qui ont regagné la France ne justifie pas, à lui-seul, le terme de débandade ou de fuite récemment utilisé dans un ouvrage pour dévaluer le mérite de ces hommes et proclamer qu'il ne s'est rien passé à Tournai, le 24 août 1914 !). 

Un capitaine se présente à moi et me dit quelques mots courtois que je comprends mal car il s'exprime très mal en français. Il a une drôle de figure de pitre : grande bouche, grand nez, un furoncle saignant sur la joue droite : c'est le Capitaine von Kalkenstein, cdt de la 2e Cie du 9e Bataillon de chasseurs, chargé, avec une autre compagnie de nous escorter et de nous conduire vers l'arrière des lignes allemandes. Ces deux compagnies ont subi de grosses pertes devant Liège; c'est pour cela qu'on leur confie cette mission qui leur permettra de se refaire un peu.

J'aperçois sur les degrés de l'Hôtel de Ville quelques officiers français : c'est Lemoine et Mairesse qui, après avoir passé plus d'une heure sur la route où nous les avions laissés, ont été conduits en auto par la route directe et sont arrivés à Tournay bien avant nous (NDLR : le général fait probablement la confusion qui est encore faite par de nombreux touristes français, il s'agit de la Halle-aux-Draps souvent considérée par eux comme étant la mairie).

Il y a là aussi avec eux le Cap. Delaliau, cdt la 7e compagnie du 83e et son lieutenant de Sévignac, faits prisonniers dans Tournay avec toute leur compagnie vers 14h30 et le sous-lieutenant Léonetti de la 3e Cie du 84e fait prisonnier vers 13h00 en sortant d'une maison voisine de la patte d'oie de l'église de Tournai (NDLR : l'église Saint-Brice).

On réquisitionne une vieille calèche à 2 chevaux et on y fait monter les officiers.

Le capitaine von Kalkenstein monte à cheval et le convoi se met en marche. Devant mon break marche la calèche avec les 5 officiers et devant la calèche, environ 200 hommes, presque tous du 83e et presque tous de la Cie Delaliau. Derrière moi, une section de chasseurs prussiens, et derrière cette section, mes 350 hommes suivis eux-mêmes de 200 habitants de Tournay de tout âge et de condition humble, cueillis au hasard dans les rues quand les Allemands y sont entrés à notre suite.

Au départ, la section qui me suit chante très bien et avec un joli ensemble le "Wacht am Rhein".

J'oublie de dire qu'un certain nombre de hussards au petit shako fourré sont adjoints aux chasseurs à pied. J'en ai deux qui marchent derrière mon break.

Nous passons devant la station, puis à quelques pas du viaduc (NDLR : le pont Morel) où nous nous sommes battus avec tant d'acharnement le matin et où j'aperçus encore quelques cadavres des nôtres.

Nous suivons le mail (NDLR : l'actuel boulevard des Combattants) jusqu'à la chaussée de Bruxelles et nous prenons la route de Leuze.

19h30 : au bout de 4 kilomètres environ, au point de croisement de la voie ferrée et de la route Tournai-Leuze (NDLR : entrée de Ramecroix), le convoi pénètre dans un champ et le commandant de l'escorte prend ses dispositions pour nous faire bivouaquer. On apporte de la paille prise dans les champs voisins et on allume les lampes à acétylène, la nuit est venue.

Ainsi s'achève le récit du Général Antoine de Villaret. L'officier français part pour quatre années d'emprisonnement à Torgau, en Allemagne. Nous allons maintenant voir ce qu'il est advenu de la 7e compagnie du 83e Territorial commandé par le capitaine Dalaliau.

(à suivre).

Sources : écrits du Général Antoine de Villaret remis à Charles Deligne, conservateur du Musée militaire de Tournai, par Madame Claire de Villaret, arrière-petite-nièce du soldat français. L'Optimiste les remercie de l'avoir autorisé à publier ceux-ci dans la cadre du blog "Visite Virtuelle de Tournai", un éclairage nouveau sur la journée du 24.8.1914, des mémoires inédites se rapportant à une page importante de l'Histoire de la cité des cinq clochers.

S.T. décembre 2014.