24/08/2015

Tournai : la Ville continue de se souvenir des Territoriaux de Vendée !

La survivance d'une commémoration!

Les commémorations du sacrifice des soldats territoriaux de Vendée d'août 1914 avait connu un point d'orgue, le dimanche 24 août de l'année dernière, cent ans, jour pour jour, après cette journée d'un combat inégal entre quelques 1.700 Français et plus de 15.000 soldats allemands. Hélas, une semaine plus tard, Patrick Desauvage, celui qui avait repris le flambeau de son père et de son grand-père, instigateurs de ces journées commémoratives, nous quittait prématurément à l'âge de 63 ans.

Patrick parti, un siècle s'étant écoulé, la traditionnelle journée du vingt-quatre août, réunissant les autorités communales, les représentants de France, les familles de Vendée, les sociétés patriotiques et les Tournaisiens reconnaissants envers ces hommes venus de cette lointaine région pour défendre leur ville, allait-elle disparaître avec celui qui en était l'âme ?

L'organisateur avait publiquement émis le souhait que celle-ci soit organisée jusqu'en 1918, année du centenaire de la fin du premier conflit mondial.

Une nouvelle organisation.

Patrick Desauvage étant le dernier membre actif du "Souvenir Franco-Belge", cette association de fait a disparu en même temps que lui. Alertée par des personnes soucieuses de conserver ce témoignage de bravoure et d'héroïsme, de rappeler cette page glorieuse de note Histoire, l'Administration communale a repris à son compte l'organisation de cette commémoration.

Œuvre de mémoire au pied du tertre.

Sous un soleil radieux ce dimanche 23 août, le monument élevé à la mémoire des soldats Vendéens a accueilli l'Echevin délégué à la fonction maïorale, Pol-Olivier Delannoy accompagné de l'Echevin Philippe Robert, le consul de France, Mr. Bodson et Mr. Hervé Tonnel le maire de Wannehain, village frontalier français d'où partirent les troupes vendéennes. Les porte-drapeaux d'associations patriotiques formaient une haie d'honneur auprès de la flamme ravivée pour cette occasion.

Dans son discours, le Consul de France rappela la mémoire de Patrick Desauvage, évoqua le sacrifice des soldats vendéens et, rattachant les évacuations que provoquent bien souvent les conflits, rappela la venue des migrants, actualité brûlante qui partage profondément la population tournaisienne.

Dans sa réponse, le bourgmestre faisant fonction le remercia pour cette pensée envers Patrick Desauvage, l'ami de tous qui a conservé un souvenir vivace au cœur de la cité. Il rappela la mémoire de ces hommes venus se battre à Tournai et constata que, malheureusement, la notion de conflit avait radicalement changé, les évacuations d'alors étaient temporaires, chacun espérant retourner au plus vite dans sa région et dans sa ville alors qu'aujourd'hui la fuite d'un pays, victime d'une guerre bien souvent entretenue en raison d'intérêts économiques multinationaux, oblige les migrants à quitter définitivement le lieu dont ils sont originaires. Il annonça ensuite que, pour répondre au vœu formulé par Patrick Desauvage, la cérémonie serait maintenue jusqu'en 1918 et qu'alors le collège communal se réunira pour envisager de l'intégrer aux cérémonies du 11 novembre dans le cadre des commémorations de l'Armistice.

Après l'exécution du "Last post", de la Marseillaise et de la Brabançonne, des gerbes de fleurs furent déposées par les personnalités avant que ne se clôture la cérémonie suivie par quelques dizaines de personnes parmi lesquelles on reconnaissait Charles Deligne, conservateur du Musée Militaire visité l'année dernière par les descendants des soldats vendéens, Sabrina de Cuyper, professeur d'Histoire à l'Athénée Royal de Tournai, impliquée avec ses élèves dans des reconstitutions historiques, les Ecrivains publics de Wallonie picarde représentés par Caroline Jesson et Eliane Vanmellearts, auteurs d'un livre sur la première guerre mondiale, Annick Veys et Bernard Valle des Amis de Tournai, Pierre Bauters, ancien commandant de place, Noël Noël pour la police...

Il est à noter que lors de cette commémoration, une célébration religieuse était organisée, au même moment, à l'église du Sacré-Coeur en mémoire des soldats morts dans le quartier qui a pris nom de "quartier du 24 août".

Un défi pour les passeurs de mémoire.

Constatons encore qu'un homme très âgé, se déplaçant avec difficulté, avait demandé à sa fille de l'amener à la cérémonie, il était probablement le vétéran de cette assistance. Par contre, aucun jeune n'avait songé consacrer quelques minutes à se souvenir de ces héros. Pourtant, des hommes jeunes ou dans la fleur de l'âge ont un jour donné leur vie ou ont été mutilés sur un champ de bataille pour qu'eux et leur famille puissent vivre en paix. Il est inconcevable de cultiver les fleurs de l'ingratitude dont le parfum semble si prisé à notre époque.

S.T. août 2015.

19/11/2014

Tournai : 1914-1918, les écrits du Général Antoine de Villaret (3)

Suite n°1 de la "Note sur les positions du 2e Bataillon du 83e.

Dès 8h du matin, ce 24 août 1914, les évènements se précipitent. Le Commandant Gaston Delahaye est tué sur la chaussée de Renaix, il est tombé devant une maison où habite une petite fille terrorisée à la vue de ce spectacle qu'elle ne pensait probablement jamais connaître. On peut délimiter la zone des combats de la façon suivante : premiers contacts avec l'ennemi à hauteur du carrefour de la Verte-Feuille à Rumillies, les combats s'étendent ensuite à toute la chaussée de Renaix sur une zone large de quelques centaines de mètres de part et d'autre des habitations, pour déboucher sur le pont Morel et la gare. Poursuivons la découverte de la note du Général de Villaret.

8h30 : Je m'engage sur la passerelle pour aller voir ce qui se passait de l'autre côté de 2e Cie (Cap. Vervoort) mais à peine parvenu au milieu, je vois venir à moi une section qui se retire au pas de course, suivie à une dizaine de mètres, du Cap. Vervoort et de deux autres sections de la compagnie qui défendait le viaduc (NDLR le pont Morel) et la passerelle en avant.

Ces trois sections étaient en position depuis un quart d'heure à peine lorsqu'elles furent violemment attaquées par l'ennemi, maître de Rumillies.

Peu après les sections sont attaquées à leur tour par des fractions ennemies qui les débordent à gauche d'abord, puis à droite et quelques hommes sont encore tués.

Jugeant avec raison la position intenable plus longtemps, le Cap. Vervoort fait prévenir le Cap. Giguet qu'il est obligé de se replier et prescrit aux 3 sections qu'il a avec lui de traverser le viaduc ou la passerelle au pas de course et d'aller occuper l'autre côté de la voie ferrée, à côte de la 4e section.

C'est le mouvement qui s'exécutait au moment où je commençais moi-même la passerelle en sens inverse.

Malheureusement, la passerelle et surtout le viaduc étaient balayés par les balles et les shrapnels et, malgré la rapidité du mouvement de retraite, une dizaine d'hommes furent tués en instant près de moi -"deux ont le ventre ouvert, un homme a la tête emportée, un autre un bras arraché, un autre est projeté par-dessus la balustrade du viaduc, sur la ligne de chemin de fer" - (rapport du Cap. Vervoort).

Mais grâce au calme, au sang-froid, au tranquille courage du Cap. Vervoort, ces pertes n'entraînent aucun désordre et nous n'avons aucune peine, cet officier et moi, à arrêter ses hommes et à leur faire occuper une nouvelle position à l'extrémité du viaduc, du côté de la ville.

8h35 :

- La 1ère section barrant le viaduc.

- La 2e section barrant la passerelle et derrière une partie de l'estacade de la clôture de droite.

- La 3e section à gauche de la 1ère, derrière l'estacade de la clôture.

- La 4e section restant sur sa première position, c'est-à-dire à la droite de la 2e.

8h45 : A ce moment, quelques fuyards du 83e débouchent du viaduc en courant, certains sont "ramassés" au passage par une balle ennemie, les autres continuent leur fuite éperdue en direction de la cathédrale.

Cet incident jette un froid parmi mes hommes.

Un flottement se produit; quelques paquets font instinctivement demi-tour et esquissent un commencement de retraite.

- Une seconde de plus et c'est la fuite générale !

- Mais je n'attends pas cette seconde !

- Je me place au centre de la chaussée, bien en vue des hommes des deux compagnies et, avec un calme parfait, avec bonne humeur, presque avec gaîté, je leur parle, je leur dis que les Vendéens n'ont pas l'habitude de fuir et même de battre en retraite quand ils ont un bon fusil dans la main et de bonnes cartouches dans le fusil !

Mon attitude et aussi celle des quelques officiers qui sont là : Vervoort, Giguet, Dhoste, Lemoine, Mairesse, leur rendant confiance en eux-mêmes et en leur chefs, à partir de ce moment, tous ces braves gens, soldats médiocres, insuffisamment encadrés, vont faire honnêtement leur devoir contre un ennemi de valeur et pourvu de mitrailleuses et de canons !...

8h50 : Le feu est maintenant vif de part et d'autre.

Malgré les pertes assez sérieuses qu'elle subit encore, la Cie Vervoort fait bonne contenance.

Je vais à elle, je félicite leur chef et je dis aux hommes : "C'est très bien les enfants".

Je fais renforcer la gauche de la ligne Vervoort par quelques hommes de la 1ère Cie, puis jugeant ma présence inutile pour le moment sur la ligne de feu, je me porte un instant à l'abri des maisons du mail.

Le chef de station vient me trouver. Il m'informe qu'il vient de faire évacuer la gare par tout le personnel parce que des obus venaient de tomber sur le bâtiment.

Un cycliste du 83e arrive et, sans autres renseignements, me confirme la mort du Cdt Delahaye.

Je reviens vers la ligne de feu.

La Cie Vervoort continue à bien tenir et à infliger à l'ennemi des pertes qui doivent être sérieuses puisqu'elles ont arrêté son élan.

Néanmoins, je remarque que l'ennemi étend son front sur notre gauche, en face de la station (NDLR : de l'autre côté des voies sur ce qui deviendra l'actuel boulevard Eisenhower), et cette circonstance, jointe à la communication du chef de gare, au décès du Cdt Delahaye et à la fuite éperdue de quelques hommes de son bataillon, m'inquiète !

Je voudrais bien savoir ce qu'est advenu, ce que devient la bataillon du 83e.

Je prescris donc à Lemoine de traverser la voie ferrée soit par la chaussée de Bruxelles, soit par la station, et de tâcher d'avoir des nouvelles du 83e.

Il se disposait à partir et avait déjà déposé, sur une balustrade voisine de la passerelle mon manteau, qu'il portait depuis trois quarts d'heure et ma sacoche, lorsque je le rappelle en lui disant : "Inutile, vous n'en reviendrez pas !".

A ce moment d'ailleurs, les mitrailleuses ennemies entrent en jeu et balaient le viaduc, la passerelle et leurs abords, la fusillade, elle aussi, redouble de violence.

J'ai l'impression que l'ennemi prépare un passage de vive force.

(à suivre)

S.T. novembre 2014.

17/11/2014

Tournai : 1914-1918, les écrits du général Antoine de Villaret (2)

Note sur les positions du 2e Bataillon du 83e.

NDLR : nous poursuivons la retranscription des notes du Général Antoine de Villaret concernant la journée du 24 août 1914. La première partie présentait les différentes positions adoptées par les 83e et 84e bataillon à leur arrivée à Tournai et la description du début de l'engagement. Dans la seconde partie, le général se focalise plus spécifiquement sur le bataillon commandé par le commandant Delahaye. C'est en effet à Rumillies et le long de la chaussée de Renaix que le combat va être engagé, le pont Morel étant, à cet endroit, le lieu de franchissement de la voie ferrée. Nous sommes à quelques centaines de mètres de la gare de Tournai.

6h30 : le Bat. rejoint par la 7e Cie franchit le viaduc (Pont Morel) et s'engage sur la route de Rumillies. Dès que la dernière Cie est passée, le Cdt Delahaye réunit les cdts de Cie pour donner ses instructions en face de l'école des Frères (Evoque-t-il ici le couvent situé le long de la chaussée de Renaix ou l'école où étaient logés des séminaristes, le long du chemin menant de Rumillies à Warchin ?).

La 8 Cie (Lt Guérin) sera chargée de la défense du secteur Vaulx-Warchin.

la 6e Cie (Cap. Surcouf) défendra Rumillies.

La 7e Cie (Cap. Delaliau) se portera à Kain, défendra cette localité et un passage à niveau sur la voie ferrée.

La 5e Cie (Cap. Ferrand) représenté seulement par une section (Lt Lemauf) en réserve.

Critique du général de Villaret :

Cette disposition était vicieuse.

Au lieu de faire occuper Vaulx, Warchin, Rumillies et Kain par de simples postes comme il en avait reçu l'ordre, c'est-à-dire au maximum par des sections, il y employait 3 Cies trop éloignées l'une de l'autre pour se soutenir et ne gardait en réserve qu'une section. Il en résultait que d'où que vint l'attaque, sa ligne était enfoncée à coup sûr.

L'avant-garde allemande se présenta par les routes de Frasnes et de Renaix et refoula sans peine l'escadron du 3e Dragons et se trouva immédiatement au contact de la 6e Cie (Lt Surcouf).

8h15 : comme je l'ai dit, à 7h40, j'avais envoyé Mairesse demander au Cdt Mayer de m'envoyer 2 compagnies. Il se rendit rapidement place de l'Hôtel de Ville et transmit l'ordre.

Mais le Cdt Mayer, je ne le sus que plus tard, n'obéit qu'en maugréant et en faisant observer, assez haut pour être entendu de ses voisins, civils et soldats, que c'était absurde de vouloir défendre une ville de 40.000 habitants avec aussi peu de monde, que les territoriaux n'étaient pas fait pour être placés ainsi en première ligne, etc, etc... Néanmoins, en présence de l'insistance de Mairesse, il prescrivait aux deux compagnies réunies sur place, près de lui, de suivre l'officier d'Etat-major, mais il se gardait bien de les accompagner comme il aurait dû.

Vers 7h55, les deux compagnies (1ère, Capitaine Giguet et 2e, Capitaine Vervoort) sous les ordres du Capitaine Giguet, se mettent en marche vers le viaduc (rappel : le pont Morel) précédées par Mairesse qui fait abaisser le pont aux Pommes (Pont-à-Pont) qu'on avait relevé, et m'envoie le Cap. et le Lt de l'escadron de dragons, qu'il trouve de l'autre côté du pont, avec leurs hommes, prêts à filer à l'anglaise.

Le Cap. Giguet place la 1ère Compagnie en réserve, à l'abri des maisons du mail, à une cinquantaine de mètres environ à l'arrière de l'entrée du viaduc et prescrit à la 2e compagnie (Cap. Vervoort) de se porter en 1ère ligne en avant du viaduc et de la passerelle. Ce viaduc par lequel la route de Tournay à Frasnes, par Rumillies, traverse la voie ferrée à une assez grande hauteur, est en construction, mais il est presque terminé. Le tablier n'est pas encore posé (les travaux avaient débuté en 1912, d'après une photo de l'époque, il le garde-fou n'avait pas encore été posé) mais le sol est bétonné sur le point d'être cimenté. En attendant qu'il soit achevé, le viaduc est longé, du côté sud par une assez large passerelle en bois, permettant le passage des piétons et des voitures.

Chargé de défendre l'accès du viaduc et de la passerelle, le Cap Vervoort a placé une demi-section commandée par l'adjudant Gréau sur la route de Rumillies, derrière une barricade construite le matin vers 5h1/2 par la 1ère Compagnie et commandant la route de Rumillies ainsi qu'un chemin à gauche, parallèle à la voie ferrée (NDLR : probablement l'actuel boulevard Eisenhower).

Il a placé 2 sections 1/2 à l'entrée du viaduc; une demi-section derrière les madriers de l'estacade de la voie ferrée, à gauche du viaduc, une section derrière une levée de terre qui barre le viaduc et une couchée sur la passerelle.

La 4e section a été laissée à l'entrée ouest du viaduc, du côté de la ville, derrière les madriers de clôture de la voie ferrée, à droite de la passerelle, battant de son feu la ligne de chemin de fer ainsi que les jardins des maisons de Rumillies, à droite de la passerelle vers Warchin.

Tel est le dispositif que je trouve à mon arrivée, dispositif sur lequel, à ce moment, même, l'ennemi dirige un feu violent de mousqueterie et l'artillerie.

Je vais d'abord à la 1ère compagnie dont les hommes quoique à l'abri des maisons du mail sont très émus par le bruit des projectiles qui frappent à leur gauche et derrière eux. Je les rassure et adresse quelques mots d'encouragement à leur chef, le lieutenant Dhoste dont l'attitude, quoiqu'un peu agitée, est excellente.

Je me porte ensuite, toujours suivi de Lemoine et de Mairesse, vers le viaduc et la passerelle. J'y trouve le Capitaine Giguet, seul, examinant avec beaucoup de calme le terrain et étudiant la façon dont il pourra utiliser pour soutenir la retraite éventuelle de la 2e Cie (Cap. Vervoort) qui défend l'autre bout du viaduc.

Je le félicite pour son calme et son sang-froid, qualités particulièrement nécessaires avec des soldats impressionnables, comme nos territoriaux, je cause un instant avec lui : "On tiendra, mon général" me dit-il très crânement quand je le quitte.  

(à suivre)

sources : écrits remis à Charles Deligne, conservateur du Musée Militaire de Tournai, par Madame Claire de Villaret, petite-nièce du général Antoine de Villaret.

 

31/07/2014

Tournai : 1914-1918, les combats du 24 août.

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Le 23 août, les Allemands sont aux portes de Tournai. Durant la journée, dans les villages environnants, on assiste à quelques escarmouches entre eux et l'avant-garde des troupes françaises, bien souvent des soldats envoyés en éclaireurs.

Par respect pour ces hommes venus mourir en terre tournaisienne, nous ne rejoindrons pas les propos partagés par les historiens Hocquet et Diricq qui déclarent "qu'il s'agit d'amuser les Allemands aussi longtemps qu'on le pourra en ayant l'air de les menacer d'une attaque de front afin de donner à la gauche anglaise assaillie dans la région de Mons, le temps de se retirer des griffes du gros de l'armée de von Bülow et faire ainsi échouer le mouvement enveloppant de von Klück par Tournai" (propos attribués au Général de Villaret). Nous ne partagerons pas non plus l'avis d'historiens actuels qui nient l'importance de cette journée du 24 août l'assimilant à une escarmouche régionale, préférant ainsi ramer à contre-courant de l'Histoire dans un souci de créer la polémique et de faire parler d'eux. N'est-ce pas là snober une page de l'Histoire ?

Est-ce pour cette raison que les combats sanglants qui eurent lieu au sein du faubourg Morel, le lendemain, furent ignorés par une majorité d'historiens ? On évoque, à juste titre, la bataille de Liège, de Mons et d'Ypres, mais on laisse étrangement dans l'ombre le sacrifice des soldats Territoriaux de Vendée, morts à des centaines de kilomètres de chez eux, qui, par leur résistance et leur sacrifice, ont retardé l'avance des troupes allemandes et permis ainsi au plus gros des troupes britanniques défaites dans le chef-lieu du Hainaut de pouvoir se replier vers la côte. Ils ont, eux aussi, contribué à changer le cours de la guerre !

Si le nom de von Klück est souvent cité par les passionnées d'histoire qui se penchèrent sur ces événements tragiques, en réalité, c'est le 2e corps de cavalerie commandait par von der Marwitz qui participa aux combats à Tournai (et non le 2e corps d'armée de von Kluck), comme le précise le conservateur du musée militaire, Charles Deligne.

Comme le fait depuis toujours le "Souvenir Franco-Belge" tournaisien, il y a une nécessaire réhabilitation du sacrifice de ceux qu'on appelle à Tournai, les "Vendéens".

Les forces en présence.

L'armée française a envoyé, vers le Nord, deux régiments de soldats territoriaux, ce sont des hommes âgés de 35 à 41 ans appartenant aux classes de 1892 à 1898. La plupart sont des gens de la terre, des agriculteurs, des cultivateurs, des ouvriers de fermes, l'armée française leur a fourni un armement obsolète, de vieux fusils Lebel, datant de la fin du siècle précédent. Les Territoriaux de Vendée, sous les ordres du général Antoine de Villaret, se trouvent le 23 août à la frontière, dans le village nordiste de Wannehain (F). Une reconnaissance effectuée le jour même les informe que la ville de Tournai n'est pas occupée. Le 24 août, à six heures du matin, c'est par le carrefour de la Bleue Vache, l'Bleusse Vaque" comme l'appellent les habitants du village d'Esplechin que les soldats français vont entrer sur le territoire belge. Ensuite par Froidmont, Willemeau et Ere, les hommes vont rejoindre la cité des cinq clochers.

Ils ont reçu pour mission d'organiser la défense de la ville.

Les Allemands ont aussi mené des reconnaissances en ville, notamment le 23. L'historien-archiviste Hocquet rapporte celles-ci en ces termes :

"Au petit trot, la cigarette aux lèvres, l'air ironique et dédaigneux, ils traversèrent la ville de l'est à l'ouest, de la chaussée de Bruxelles à la chaussée de Douai, avec une aisance assurée qui témoigne hautement de leur connaissance topographique de Tournai".

Il évoque aussi le passage de deux autos blindées, l'officier allemand qui descend de l'une d'elles, aurait dit au commissaire de police :

"Vous étiez avant-hier Belge, hier Français, demain vous serez définitivement Allemand".

En quittant les lieux, il annonce le passage de 40.000 hommes durant la journée du lendemain.

Deux bataillons de soldats français (environ 1.600 hommes) sont arrivés au petit matin en ville, le 2e du 83e Régiment d'Infanterie Territorial et le 1er du 84e Régiment. Savent-ils qu'en face d'eux dans les villages de Rumillies, Mourcourt et Kain situés au nord de la cité, 15.000 hommes, armés de mitrailleuses et de canons, du deuxième corps de von Klück sont massés discrètement dans l'attente de franchir l'Escaut.

Le Général de Villaret place ses hommes le long de la chaussée de Renaix, abrités derrière les murets  des jardins de ces petites maisons ouvrières qui constituent ce quartier, dans le chemin 37 qui prendra par la suite le nom de "rue du 24 août", au hameau de la Verte-Feuille et dans le rue du Petit-Hôpital à Warchin. D'autres hommes gardent les ponts Morel (écrit aussi, comme pour le quartier, sous la forme Morelle) et du Viaduc ainsi que la drève de Maire. On a levé les ponts de l'Escaut et ceux-ci sont également gardés. Pour défendre les lieux, chaque homme dispose de cent cartouches !

Le combat s'engage.  

Après avoir envoyé des avions de reconnaissance, les Allemands se mettent en marche. Ce ne sont pas ces pauvres soldats âgés d'une quarantaine d'années qui vont pouvoir résister à cette machine de guerre composée d'hommes déterminés, sans foi, ni loi dont le seul but est d'anéantir tout ce qui résiste sur leur passage. Il est un peu plus de sept heures du matin, ce 24 août.

Invisibles jusqu'alors, ils débouchent soudainement de partout et le massacre commence. C'est tout d'abord le couvent de la Sagesse qui est pris d'assaut, les Allemands pensent qu'il sert d'abri à de nombreux soldats français. De l'étage, ils ont une vue imprenable sur les champs et ils peuvent tirer sur les soldats français qui s'y trouvent. On amène les premiers blessés au couvent qui sert d'ambulance, cinquante Allemands, vingt français et des habitants du quartier. Entre 9h30 et 10h, économisant les maigres munitions dont ils disposent encore, c'est à la baïonnette que les Territoriaux de Vendée attaquent l'ennemi. Le combat est féroce, au corps à corps, maison par maison. Au cours de celui-ci, le commandant de bataillon, Gaston Delahaye, est atteint d'une balle à la poitrine, il va s'effondrer quelques minutes plus tard contre la porte du n° 134 de la chaussée de Renaix, où une petit fille de onze ans est seule, son père étant au travail et sa mère étant partie ensevelir une voisine. La fillette voit probablement son premier mort et s'enfuit retrouver sa mère.

Les hommes reculent vers le pont Morel. Ce n'est pas une fuite devant l'ennemi, les soldats français reprennent position un peu plus loin, là où ils ont trouvé un abri, et font feu sur l'ennemi afin de l'empêcher de franchir le pont au-dessus du chemin de fer. Selon le témoignage d'une religieuse du couvent de la Sagesse, les soldats Allemands prennent des habitants du quartier en otage et s'en servent comme boucliers humains, les obligeant à avancer, les bras en l'air, pendant qu'ils tirent.

C'est un déluge de feu qui s'abat sur la ville et ses défenseurs. A la tête des assaillants, les hommes du régiment "Gibraltar" se distinguent par leur sadisme. Rencontrant quelques soldats français agitant un drapeau blanc, signe de reddition, ils les abattent immédiatement au mépris de toutes lois de la guerre ! D'ailleurs, peut-on encore qualifier d"hommes", des soudards qui détroussent les cadavres rencontrés sur leur route ! Même les médecins militaires allemands refusent de secourir les soldats français blessés et ceux-ci sont achevés (un blessé gisant sur la rue est tué à coups de crosse de fusil), on interdit aux Tournaisiens de porter secours aux victimes, certains le feront quand même au péril de leur vie.

On ne compte plus les exactions commises par ces barbares, jeunes filles violées, feu mis à une rangée de douze maisons au chemin dit du Séminaire, habitants abattus au sein même de leur habitation, commerces dévalisés.

Pendant que les soldats français se replient vers Orchies et Douai, les troupes de von Klück vont brièvement occuper Tournai, avant de quitter la ville, vers 17h, à l'abri de trois cents habitants utilisés comme boucliers humains, heureusement ceux-ci seront abandonnés, en vie, quelques heures plus tard.  

Des soldats français ne pouvant rejoindre la frontière se fondent alors dans une population tournaisienne qui les cache et leur donne des vêtements civils, d'autres blessés se réfugient dans des cachettes (parfois au fond d'un jardin) où, découverts par les propriétaires des lieux, ils sont soignés et durant la nuit conduits par des petits chemins déserts vers Mouchin (F) où ils retrouveront les leurs.

Après le passage de ces monstres venus de "Germanie", il ne reste dans le quartier nord de Tournai que des ruines, des murs calcinés, des habitants traumatisés, des morts qu'on enterre et ... également le plus terrible des souvenirs que laissera aux Tournaisiens, une guerre qui ne fait, hélas, que commencer.

Le souvenir.  

Soixante-trois hommes laisseront leur vie à Tournai, ils étaient, pour la plupart, originaires de villes ou villages vendéens : Fontenay-le-Comte, Olonne, les Sables d'Olonne, Challans, Saint-Hilaire-de-Bois, l'Aiguillon-sur-Mer, Maillezay... et appartenaient aux subdivisions de Fontenay-le-Comte et La Roche-sur-Yon. Les corps, non réclamés par les familles, ont été enterrés sous un tertre érigé à leur mémoire près du pont Morel, le long de l'avenue à qui a été donné le nom du commandant Delahaye.

Un tertre-ossuaire où brûle la flamme du souvenir, un nom de rue rappelant le commandant de ces héros, un autre rappelant la date du combat, témoignages d'une population tournaisienne reconnaissante. En cette année du centenaire de la grande guerre, on évoquera cette journée pour que ce sacrifice ne tombe pas dans l'oubli. Le 24 août, une cérémonie d'hommage se déroulera dans le quartier en présence de nombreuses personnalités et des Tournaisiens soucieux de conserver la mémoire des événements qui jalonnèrent l'Histoire de la cité.

(sources : plaquette "Aux géants de Vendée tombés pour la justice et le droit" éditée en 2004 par le Souvenir franco-belge tournaisien - "La Grande Guerre sous le regard de l'élite tournaisienne occupée" par Céline Detournay, ouvrage édité par les publications extraordinaires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai, tome IX de 2003 - presse locale)

photos : Jacques de Ceuninck   

S.T. Juillet 2014