10/09/2012

Tournai : ce jour-là, le 10 mai 1966

Par un beau jour de printemps

L'ambiance était au beau fixe à Tournai au coeur de ce printemps de l'année 1966. La seconde guerre mondiale était terminée depuis deux décennies, la reconstruction de la ville touchait à sa fin, sur la Grand'Place, le chantier de l'église Saint-Quentin battait son plein. 

Il régnait un impression de bonheur au milieu de ces "Goden Sixties", période de plein emploi, prémice de la civilisation des loisirs. 

Dans quelques semaines, le 22 juin, la cité des cinq clochers se préparait à accueillir pour la toute première fois une arrivée du Tour de France, c'était probablement le sujet principal de bien des conversations dans la cité scaldéenne.  

Du 15 au 22, allait se dérouler la Foire de mai, un évènement attendu par petits et grands. 

Le sinistre.

Pourtant, un évènement allait éclipser toutes ces attentes. Le mardi 10 mai, vers 16h30, une violente explosion secoue la rue des Maux, une artère qui débouche sur la Grand'Place. Celle-ci vient de souffler l'immeuble situé au n° 9, le restaurant asiatique "Hong Kong". La façade du rez-de-chassée est formée d'un revêtement rouge en bois marqué de caractères chinois. Celui-ci s'est effondré d'une seule pièce sur deux véhicules immatriculés en France garés le long du trottoir découvrant ainsi l'ancienne enseigne, celle du café "La Pucelle d'Orléans" appartenant notamment à une brasserie d'Hollain. 

J'ai été le témoin involontaire de ce fait divers, je me rendais chez un copain dont les parents tenaient une épicerie presqu'en face du lieu sinistré, je me trouvais alors à l'angle de la place Roger de le Pasture et de la rue des Maux, à hauteur de la Maison des Syndiqués. Juste après le bruit de l'explosion, l'onde de choc a atteint les immeubles situés du côté opposé de la rue avant de revenir vers ceux du même trottoir que le restaurant Hong Kong. Avec un léger temps de retard, toutes les vitres des immeubles voisins de part et d'autre de la rue éclatèrent en mille morceaux ce fut le cas, tout d'abord, du côté des numéros pairs, au magasin d'électricité Ghislain où la porte fut disloquée et au cinéma Scala où les vitrines furent pulvérisées et les verrous des portes d'entrée sautèrent sous le choc. Tout en haut de l'immeuble, dans sa niche, la statue de Saint-Martin, datée de 1633, rappelant que cet immeuble s'appelait autrefois la "Grange aux dîmes" et appartenait à la puissante abbaye, vacilla et une de ses jambes fut brisée.

Une fraction de seconde plus tard, par ricochet, l'onde vint frapper les immeubles du côté impair, les vitres du café des "Quatre As", de la droguerie "Au Crocodile", volèrent en éclats. Il en fut de même, un peu plus loin, à la "Boucherie-charcuterie liégeoise" tenue par Mr et Mme Albert Beyens. 

Au magasin "Le Normandie" tenu par Alexis Cousaert et son épouse, on frôla même le drame, la maman, une personne âgée, était occupée à regarder par la fenêtre grande ouverte du premier étage lorsque se produisit l'explosion, par une force invisible, elle fut repoussée violemment dans la pièce où elle se retrouva assise sur le fauteuil sans avoir eu le temps de prendre réellement conscience de ce qui se passait. 

Les secours s'organisent

Dans la rue, quatre personnes furent blessées à des degrès divers surtout par des éclats de verre, l'une d'elle, une personne plus âgée, en état de choc, sera transportée à l'Hôpital Civil par l'ambulance arrivée sur les lieux tandis que les trois autres, dont deux enfants, purent regagner leur domicile après des soins reçus sur place. Parmi elle se trouvait une dénommée Annie qui deviendrait, dix ans plus tard, une collègue de travail. 

Sur la Grand'Place, les forains étaient occupés à monter leur métiers, au bruit de l'explosion, ils se précipitèrent avec des extincteurs et purent ainsi maîtriser un début d'incendie avant que celui-ci ne prenne de l'extension. Sous les ordres du commandant Verbanck, les pompiers dont la caserne se trouvait encore à la place Saint-Pierre furent rapidement sur les lieux, ils pénétrèrent dans le bâtiment à la recherche d'éventuelles victimes tandis que les agents de la police communale fermaient la rue à toute circulation. Heureusement, les propriétaires de ce restaurant, ouvert depuis deux mois à peine, étaient absents, profitant du jour de fermeture pour se rendre à Anvers chercher de la marchandise.

La surprise fut désagréable pour les deux automobilistes français et leurs familles, originaires du Pas de Calais et du Nord, lorsqu'ils revinrent de promenade et découvrirent une rue jonchée de gravats, un bâtiment totalement dévasté, d'importants dégâts aux autres immeubles et surtout... leurs véhicules, deux Citroën 2CV, écrasés sous les éléments de la façade. 

A l'annonce de cette explosion, le bourgmestre, Louis Casterman, se rendit sur place accompagné de quelques responsables communaux.

L'enquête

L'enquête va permettre de réaliser, à postériori, qu'on avait échappé à des conséquences qui auraient pu être dramatiques. L'explosion avait été si violente que la toiture des ateliers du "Garage de la Grand'Place", tenu par Mr et Mme Jean Van Petegem, situé à l'arrière du restaurant avait été détruite sur plusieurs mètres et que de lourds couvre-murs en béton avaient été déplacés par le souffle puissant. Tout le matériel exposé dans le magasin de Mr Ghislain, en face du restaurant, était détruit ainsi que les enseignes lumineuses, certains murs étaient criblés d'éclats. Une dizaine d'immeubles voisins du restaurant avaient été, plus ou moins, gravement endommagés.

Il sera également déterminé que l'origine du sinistre résidait dans une fuite de gaz intervenue au niveau d'un raccordement dans la cuisine. Le gaz s'était accumulé dans l'immeuble et la mise en marche du moteur d'un réfrigérateur avait produit l'étincelle fatale. 

Profitant de ces circonstances, des petits malins emportèrent, comme trophée, presque toutes les photos exposées dans les vitrines du cinéma Scala, une salle spécialisée dans la projection de film "légers". 

C'est avec stupeur que les propriétaires découvrirent ce qu'il restait de leur bien, à leur retour, dans le courant de la soirée. 

(sources : presse locale,  "Le Courrier de l'Escaut " et "Le Nord-Eclair" datés des 11 au 15 mai 1966)

S.T. septembre 2012