12/11/2015

Tournai : le mot du soldat, un acte de résistance.

Une cérémonie bien suivie.

Les commémorations du centenaire de la première guerre mondiale semblent avoir ravivé la flamme du souvenir parmi les plus jeunes générations. Nombreux, en effet, étaient les jeunes qui ont participé, ce 11 novembre, aux cérémonies organisées dans la cité des cinq clochers. Leur présence était un prolongement de l'exposition que des élèves des classes supérieures de l'enseignement officiel et libre ont mis sur pied et présenté au Centre du Tourisme "Les Tournaisiens dans la guerre".

Emmenés par l'Harmonie des Volontaires Pompiers suivie d'un détachement de vétérans des hommes du feu, de jeunes scouts portaient un imposant drapeau aux couleurs nationales. Venaient ensuite les porte-drapeaux des associations patriotiques, les autorités communales, les représentants des corps constitués et de nombreux habitants de la cité des cinq clochers soucieux de rendre un hommage à ceux qui ont donné leur vie pour la patrie et qui sont "morts pour l'Honneur et le Droit" pour reprendre la citation gravée dans la pierre du Monument aux Morts.

Ce sont des étudiants de rhétorique de l'Athénée Royal qui ont tout d'abord rappelé le sacrifice de ces jeunes Flamands et Wallons, à peine plus âgés qu'eux, qui, un jour d'août 1914, furent appelés à défendre leur pays face à l'invasion allemande. Certains y laissèrent la vie, d'autres furent gravement blessés, gazés parfois, tous vécurent dans des conditions extrêmement difficiles au sein des tranchées de l'Yser. Prenant ensuite la parole, Rudy Demotte, Bourgmestre de Tournai, a rappelé la mémoire des habitants morts au cours de ce premier conflit : soldats sur le front, civils mais aussi déportés. Il dressa ensuite le portrait de ces citoyens, mus par un élan patriotique, qui entrèrent en résistance comme le firent Gabrielle Petit, Louise de Bettignies et les édiles tournaisiens Edmond Wibaut, Albert Allard, Edouard Valcke... mais également des centaines d'anonymes qui apportèrent, bien souvent au péril de leur vie, une pierre à l'édification de cette victoire commémorée, en ce jour de novembre, pour la 97e fois. Ce sont des élèves de rhétorique du Collège de Kain qui, auprès des monuments respectifs, rappelèrent l'attitude héroïque du Roi Albert et de la Reine Elisabeth restés auprès des soldats pendant ces quatre années de guerre.

La résistance à l'ennemi fait partie de toutes les guerres, elle est inhérente à tous les conflits. Des hommes et des femmes se dressent sans bruit; toujours dans le plus grand secret, pour contrecarrer les plans machiavéliques et les méthodes barbares de ceux qui veulent imposer à un pays, par la force, leur vision de l'avenir.  

Le Mot du Soldat.

La résistance peut prendre de multiples formes : l'espionnage ou le renseignement au profit des forces alliées, le sabotage, la résistance passive qui fut notamment le fait de l'échevin Wilbaut refusant de livrer à l'ennemi la liste des Tournaisiens au chômage, la distribution de la presse clandestine pour informer la population...

Une autre forme de résistance est née dans le courant de l'année 1915 : le soutien du moral des troupes cantonnées sur l'Yser par la création du "Mot du Soldat". Il était en effet important de maintenir un lien entre les hommes défendant ce bout de territoire national et leur famille. C'est le Roi Albert 1er qui, en janvier 1915, émit le vœu de voir la fondation d'un organisme chargé de faire le trait d'union avec les absents, partis au front. Une sorte de lien secret qui unirait famille et militaires.

C'est grâce à deux Pères Jésuites bruxellois que cette œuvre a vu le jour, les R.P. Pirsoul et Méaul. Quelques semaines plus tard, une section locale fut créée à Tournai par le Révérend père Mazure qui passa le relais, en août, à l'abbé Morelle, curé de la paroisse Saint-Nicolas. Ce dernier s'entoura de nombreux bénévoles parmi lesquels Joseph Devred et l'horloger Victor Batt.

Des feuillets-lettres étaient imprimés et remis par des chefs de groupe à ceux qui désiraient correspondre avec un père, un fils ou un époux. Chaque semaine, à jour fixe, de nombreux billets écrits par les proches des soldats étaient récoltés et transitaient par Tournai où on les annotait et les numérotait avant de les envoyer à Bruxelles pour l'expédition au front. Ce transfert se faisait frauduleusement via La Haye en passant par l'enclave belge de Bar-Le Duc.

Rappelons qu'à l'époque la ville de Tournai avait été décrétée par les Allemands "Etapengebied", c'est-à-dire territoire tampon entre zone de guerre et zone pacifiée (occupée). Madame Marthe De Rodere, âgée de 26 ans en 1914, a raconté qu'à Tournai, la tâche consistait à faire passer ces billets au-delà du poste de garde allemand situé au bout de la Drève de Maire, à un endroit où se trouvait un parc avec une auberge et un étang (NDLR : probablement à proximité de chez les Dames de Saint-André).

Curieusement la première grosse entrave au "Mot du Soldat" ne vint pas de l'occupant mais bien du gouvernement belge qui, le 29 juin 1915, décida de l'interdire en qualifiant l'œuvre d'éminemment suspecte. Selon lui, elle trahissait les positions des troupes. Celle-ci se poursuivit néanmoins et la sanction belge fut levée le 1er août à condition que le "Mot du Soldat" véhicule uniquement des nouvelles de la famille et/ou du terroir.

Le 8 août 1916, Joseph Devred est arrêté. Le 31 août, il quittera la prison de Tournai pour celle de Malines. Il fut par la suite envoyé à la prison d'Anrath en Allemagne.

Par malheur, quelques lots de billets furent interceptés à la frontière hollandaise au début de l'année 1917, ceux-ci portaient la mention "TAI" (Tournai). C'est donc vers  la cité des cinq clochers que se dirigèrent les enquêteurs allemands. L'abbé Morelle fut arrêté avec 27 autres collaborateurs. Lors du procès, L'abbé Mazure fut condamné à 2 ans de prison, Joseph Devred à 18 mois, Victor Batt à 12 mois, l'abbé Henri Leroy à 6 mois, Paul Brasseur à 5 mois, Edmond Carbonnelle, Auguste d'Espierres, Victor Honoré, Félix Richeling, Louis Wastraat à 3 mois, Marie Landrieu et l'abbé Alfred Morelle à 2 mois, la chanoine Buisseret à 1 mois. Onze autres personnes furent condamnées à des amendes allant de 100 à 500 marks. En ce qui concerne l'abbé Morelle, il faut savoir qu'une autre condamnation avait été prononcée contre lui pour espionnage et, pour cette accusation, il fut condamné à deux fois dix années de travaux forcés.

Grâce au travail de ces résistants, suivant les différentes sources, entre 12 et 13.000 Mots du Soldat ont pu être expédiés et 6.000 réponses étaient revenues du front.

(sources : témoignage de Mr. Etienne Triaille, neveu de Joseph Devred, paru sur un forum internet consacré au Mot du Soldat, témoignage de Marthe de Rodere, paru dans le livre "Au nom de tous les nôtres 1914-1918", ouvrage publié par les Ecrivains Publics de Wallonie Picarde en juin 2014). 

S.T. novembre 2015

 

09:31 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, 1914-1918, guerre, mot du soldat, résistance |

12/01/2015

Tournai : 1914-1918, quatre années d'occupation (4)

En ce début d'année 1916, la situation n'est pas des plus brillantes dans la cité des cinq clochers. Elle va encore s'aggraver durant l'été lorsque Tournai entrera dans l'étape (l'etappengebiet).

La solidarité s'organise.

Les Tournaisiens ont retrouvé leur organe de presse. Depuis la mi-novembre, le journal "Le Courrier de l'Escaut" paraît à nouveau, sous la forme d'un petit format de quatre pages, édité seulement trois fois par semaine. Il informe ses lecteurs à propos du ravitaillement, publie les listes de soldats morts au front, donne de nombreux conseils aux ménagères afin de réaliser des miracles avec le peu qui est à disposition dans les magasins et tient une rubrique des faits divers locaux. Sa rédaction affiche une grande neutralité laissant le soin à d'autres quotidiens, créés à cet effet, de vanter les exploits de la "glorieuse" armée allemande.

Contrairement à l'année précédente, l'hiver est rigoureux, Alexandre Carette écrit que la neige tombe fréquemment jusqu'à la fin du mois de mars. Ces mauvaises conditions atmosphériques représentent un vecteur important pour la propagation de maladies parmi une population affaiblie par une alimentation restreinte. La terrible grippe espagnole qui va se répandre dans toute l'Europe et la rougeole, souvent mortelle à l'époque pour les jeunes enfants, sont deux des principales affections qui vont toucher la population tournaisienne.

Dans pareilles circonstances, la solidarité reprend le dessus et vont voir le jour : "l'Œuvre de secours au soldat prisonnier, l'Aide aux orphelins, les Fourneaux économiques, les soupes populaires, les goûters d'enfants, les jardins ouvriers (NDLR : les premiers seront créés aux environs du Palais de justice), la goutte de lait, l'aide aux enfants débiles...  Ces organismes reçoivent des subsides accordés par le Comité de Secours national, des dons de familles aisées et parfois les bénéfices d'un concert, d'une pièce de théâtre ou d'une représentation de la Royale Compagnie du Cabaret Wallon. 

L'Œuvre de secours au soldat prisonnier recueille de l'argent par des quêtes (NDLR : ce mot a été progressivement abandonné au profit de collectes) dans les églises, des séances instructives ou récréatives afin de venir en aide aux soldats indigents.

Le 9 janvier, se déroule en la cathédrale Notre-Dame, le sacre de Mgr Crooy, successeur de Mgr Walraevens, décédé en octobre 1915. Cette cérémonie devait avoir lieu en décembre, mais la bulle papale annonçant sa désignation comme évêque du diocèse de Tournai est parvenue avec beaucoup de retard.

La presse publie des chiffres concernant l'évolution de la population tournaisienne, on constate qu'en 1913, il y avait eu 601 naissances et seulement 449 en 1915 (soit une baisse de près de 25%), notons que des enfants nés durant le premier trimestre avaient été conçus avant que la guerre n'éclate ! Le nombre de mariages est plus représentatif : de 270 en 1913, il tombe à 108 en 1915 (baisse de 60%).

Le 18 avril, le colonel von Bissing visite Tournai, rencontre le général Hoppfer et l'évêque Crooy qui lui réserve, dit-on, un accueil glacial.

Le 20 avril, un aéroplane allemand qui vient de décoller d'un champ situé à proximité de l'asile d'aliénés (NDLR : appellation donnée à l'époque à l'institution de Défense sociale) s'écrase suite à une violente rafale de vent sur la boulevard du Midi (NDLR : l'actuel boulevard du Roi Albert), ses munitions explosent, le pilote est tué, son accompagnateur gravement brûlé. L'autorité militaire allemande transfère rapidement le corps de la victime et le blessé à Douai, ville du Nord de la France, où était basée l'escadrille dont dépendait cet équipage.

Les 12 et 13 mai, les corps des soldats vendéens qui avaient été enterrés au Chemin 37, le 25 août 1914, sont déterrés par des soldats qui les transfèrent au cimetière du Sud. Le corps du commandant Delahaye est gardé 48 heures au couvent de la Verte-Feuille et ensuite inhumé dans le caveau de la famille Dutoit. 

D'avril à juin, la ville est occupée par des soldats originaires de Westphalie, ces hommes semblent plus appréciés que ceux qui les précédèrent en ville, ils sont disciplinés, ne troublent pas l'ordre public et se montrent courtois avec la population. Leurs officiers, par contre, sont des ivrognes, organisant beuveries et orgies...

L'etappengebiet.

Pendant ce conflit, la ville de Tournai s'est malheureusement trouvée dans la "grenszone" (la zone frontière). Jusqu'au 30 septembre 1916, elle se trouve dans le régime du gouvernement général. A partir du 1er octobre, la ville va se retrouver dans le régime d'Etape de la VI Armée allemande. Les Tournaisiens sont désormais séquestrés dans un territoire dont il est difficile de sortir et sont sous la coupe du général Hoppfer, un homme impitoyable qui va encore plus les harceler.

Pour les Tournaisiens, l'établissement de l'Etape ressemble à un retour au servage :

"C'est l'établissement de l'esclavage par les grossiers et brutaux bavarois de la VIe armée. Plus de liberté, ni d'indépendance pour nous : nos maisons, nos biens, nos personnes leur appartiennent alors que les lois nous défendent à nous, civils, de poser le moindre acte d'hostilité contre un soldat, le soldat, lui peut tout se permettre contre nous...".

Dans la presse, des tribunes libres laissent transpirer l'opinion des Tournaisiens et elle n'est pas tendre envers ceux qui s'enrichissent profitant de la situation, on y ressent l'existence d'un marché noir orchestré par ceux qui possèdent des produits de première nécessité à vendre . C'est le cas dans "Les nouvelles de l'Avenir du Tournaisis" datées d'octobre et novembre 1916.

Le 3 octobre 1916, la Grand Quartier Général allemand publie l'avis suivant :

Les personnes capables de travailler peuvent être contraintes de force au travail, même en dehors de leur domicile, dans le cas où, pour cause de jeu, d'ivrognerie, d'oisiveté, de manque d'ouvrage ou de paresse, elles seraient forcées à recourir à l'assistance d'autrui, pour leur entretien ou l'entretien de personnes qui sont à leur charge.

Le lendemain de cette publication, le général Hoppfer, commandant de l'Etape, demande la liste des chômeurs à la Commission d'aide au travail et ensuite à l'Administration communale. Il se voit opposer un double refus. Cette demande sème une zizanie au sein du conseil communal, certains préconisent que ce soit la Ville qui fasse appel à des ouvriers pour des travaux sans désignation de nature. D'autres refusent catégoriquement cette "soumission à l'ennemi". Cette mesure fut malheureusement adoptée, les membres patriotes étant minoritaires. Peu de Tournaisiens répondent à cet appel d'offre de travail. Les Allemands exigent 45 maçons et 45 journaliers pour les travaux de réalisation d'un champ d'aviation à Ramegnies-Chin. Aucun homme ne s'étant présenté, dans la nuit du 10 au 11 octobre, 47 ouvriers sont arrêtés et déportés au camp d'Holzminden en compagnie de l'échevin Wibaut, qui avait fait partie du front du refus au sein du Conseil communal.

Alexandre Carette, bourgeois libéral anticlérical met en exergue l'attitude de l'évêque : Mgr Crooy ne prend parti ni pour le bourgmestre, ni pour les échevins .

Le 19 octobre, Hoppfer exige la liste de tous les chômeurs de moins de cinquante ans. Face au refus, il inflige une amende de 200.000 marks à la Ville et une astreinte de 2.000 marks par jour de retard. Hoppfer est un véritable fou furieux  qui n'admet pas qu'on lui résiste ! Les échevins Edouard Landrieu, Albert Allard et Edouard Valcke sont, à leur tour, déportés à Holzminden. La ville persistant dans son refus est désormais redevable de 769.000 marks.

Au même moment, 188 hommes sont arrêtés et déportés à Prémontré, Jolimetz et Sainte-Preuve. Cinquante-cinq d'entre eux vont mourir des mauvais traitements infligés parmi lesquels le "roctier" Herman Planque d'Allain (NDLR : voir l'article que nous lui avons consacré).

(à suivre)

(sources : voir articles précédents).

S.T. janvier 2015

10/01/2015

Tournai : 1914-1918, quatre années d'occupation (3)

Si certains avaient espéré que cette guerre ne soit qu'un bref épisode de notre Histoire, ils sont bien forcés de constater, en ce début d'année 1915, que le conflit risque de durer encore longtemps. Le Tournaisien vit désormais sous le joug allemand et si certains habitants ont adopté un profil bas face à l'envahisseur, d'autres s'organisent pour entrer en résistance.

L'envahisseur assied son pouvoir.

Cette nouvelle année n'apporte aucune amélioration au sort des habitants de la petite ville occupée. Si l'angoisse des Tournaisiens n'est pas toujours visible, elle est omniprésente, les occupants le savent et peut-être jouent-ils sur cet élément pour asseoir leur autorité. Ainsi une batterie a été installée sur le talus de la citadelle, entre la caserne et la gendarmerie. Est-ce à dessein que les pièces composant celle-ci sont tournées vers la ville alors que le danger devrait normalement venir de l'extérieur, du Sud ? 

Autre élément déterminant d'une guerre psychologique, les seuls journaux à disposition des habitants de la cité des cinq clochers sont "Le Courrier des Ardennes" et "La Belgique", deux organes de presse qui servent la propagande allemande.

Le 27 janvier, un office est célébré dans la cathédrale Notre-Dame à l'occasion de l'anniversaire de l'empereur Guillaume II, le ban et l'arrière ban des officiers allemands présents à Tournai y assistent mais aucun édile, ni habitant de Tournai.

Le 1er février, l'Evêque de Tournai, Monseigneur Walraevens s'éteint à l'âge de 74 ans. Il était déjà souffrant avant que n'éclate le conflit, son état s'était aggravé suite aux mauvais traitements subis notamment lorsqu'il fut emmené en otage.

L'hiver est particulièrement doux et pluvieux, ce qui est heureux parce que le charbon et l'huile d'éclairage commencent à manquer et les prix de ces deux produits augmentent régulièrement. Par contre, ce n'est pas la joie dans les campagnes envahies par la boue.

Le 7 mars, l'occupant resserre un peu plus la vis en publiant un édit interdisant la circulation des personnes, le soir, après 21h30.

Sans recevoir aucune information en provenance du front, les Tournaisiens se rendent bien compte que les combats sont meurtriers en voyant défiler des blessés arrivant dans les hôpitaux tournaisiens et au couvent de Passy-Froyennes. D'autres sont envoyés par trains entiers de la Croix-Rouge à destination de Bruxelles. Régulièrement, on peut percevoir le bruit de la canonnade en provenance du front des Flandres ou du Nord de la France et des aéroplanes survolent la ville.

Le 8 mars 1915, le clergé belge crée "Le mot du Soldat" afin d'établir une correspondance entre le front et la Belgique occupée, celui-ci est distribué par des colporteurs. Cette initiative considérée, par l'occupant, comme un acte de désobéissance donne lieu à une chasse sans merci à ceux qui le distribuent, de nombreux prêtres du diocèses sont traduits devant l'autorité militaire allemande et souvent condamnés à quelques jours de prison et à des amendes.  

Le 11 avril, l'abbé Plaquet, curé de la Madeleine, note dans son semainier :

"On entend régulièrement le canon. Les Allemands passent et repassent et paraissent devoir nous laisser en ville des troupes à perpétuelle demeure. Les alliés n'avancent pas et doivent être en nombre inférieur, impuissants de déloger les envahisseurs de leur retranchement".

A ce moment, on est en pleine bataille de l'Artois et la population tournaisienne commence à souffrir de privations. On se débrouille comme on peut pour trouver de la nourriture. Marie R., âgée de 15 ans en 1914, avait commencé à travailler en filature avant le conflit. Chez elle, il y avait huit bouches à nourrir (ses parents et six enfants). Un jour, longeant un champ, elle fut tentée de ramasser des petites pommes de terre laissées après la récolte, il n'y avait rien d'anormal à cela car, avant-guerre, beaucoup de personnes glanaient, ce qui n'était pas interdit. Surprise par des soldats allemands, elle fut condamnée pour vol de nourriture et obligée, le soir, après son travail, de passer ses nuits à la prison de Tournai.

Un religieux, le Père Philippart (NDLR : voir l'article que nous lui avons consacré), entre en résistance. Il se rend régulièrement à Bruxelles et constate que :

"Les populations de Bruxelles et du Gouvernement général qui vivaient d'une liberté fort étendue ne s'imaginaient pas ce qu'était le régime de compression intolérable en notre cage de fer".

En mai, des affiches paraissent sur les murs de la ville, les autorités allemandes offrent des salaires de 3 à 4 marks aux ouvriers disposés à se rendre dans la région de Lille afin d'y creuser des tranchées... pour la distribution d'eau ! Personne ne fut dupe et aucun candidat travailleur ne se présenta à l'engagement.

En mai, suite à de nouvelles mesures édictées, la population tournaisienne ne peut désormais plus circuler qu'entre 6h le matin et 9h30 le soir. Les villes de Mons et de Courtrai ne sont accessibles qu'avec une attestation spéciale délivrée avec parcimonie, les déplacements vers la France sont totalement défendus.

Le Révérend Père Herbette, Supérieur du couvent des Camilliens, dont nous avons fait brièvement la connaissance dans le dernier chapitre des écrits consacré au sort de la 7e compagnie du 83e Territorial, fait les frais de cette mesure, il est condamné à trois jours de prison pour avoir voyagé sans passeport de Lille à Tournai, le 5 mai 1915.  

La ville de Tournai qui était rattachée à la zone d'étape de Valenciennes passe en juillet 1915 sous l'autorité du Gouvernement général.

L'attitude de l'occupant se durcit.

Les réquisitions dans le Tournaisis devinrent fréquentes et variées. On commença par dépouiller les établissements industriels comme Carton, Duhem ou l'Union Industrielle de leurs tours mécaniques. En août, les Allemands recherchèrent le caoutchouc, en septembre, les bois de construction. Ensuite, on enleva chez les industriels les stocks de cuivre...

En fin d'année 1915, les peines d'emprisonnement se multiplièrent :

l'institutrice de la jeune princesse De Croy à Warchin sera détenue durant cinq jours pour port d'une décoration, ce qui était formellement interdit. Mr. Cuylidts, directeur de l'asile d'aliénés, passe plusieurs semaines en prison et est dépouillé d'une somme de six mille francs qu'il possédait soupçonné d'avoir caché chez lui une télégraphie sans fil. Mr. Delsart, directeur de la fabrique de sucre de Chercq, sera condamné à une lourde peine d'emprisonnement pour avoir vendu des petites quantités de sucre clandestinement. Le substitut Guillery et des dames de la bourgeoisie seront arrêtées pour avoir distribué le "Mot du Soldat". Incroyable également est l'histoire de ce vieil homme de 82 ans, qui a franchi par inadvertance la ligne d'étape en cueillant de la nourriture pour ses lapins, il eut le choix entre une amende de vingt marks ou dix jours d'emprisonnement.

L'année 1915 qui s'achève a donc vu un durcissement des conditions de vie : problèmes de ravitaillement, réquisitions qui ressemblent à un vol organisé, chômage, tracasseries, vexations... Elle a marqué un premier tournant dans la perception qu'en ont les habitants de Tournai. A ce sujet, les semainiers des paroisses nous démontrent la lente évolution du moral de celle-ci :

la population tournaisienne a d'abord cru fermement en la neutralité de la Belgique comme cela s'était passé lors de la guerre de 1870, elle s'est ensuite indignée de la félonie des Allemands qui ont fait fi de celle-ci (semainier de Sainte-Marguerite), une fois la guerre déclenchée, elle a pensé que la victoire serait acquise après quelques semaines (semainier de Saint-Brice), elle a été persuadée que l'invasion n'atteindrait pas Tournai (semainier de Saint-Antoine). Il y eut l'arrivée des troupes allemandes et l'occupation de plus en plus dure.

La pratique religieuse n'a pas chuté durant la première année d'occupation mais, déjà à la fin de 1915, les offices ont été de plus en plus désertés, les églises ont été de moins en moins fréquentées. Le clergé y a d'abord cherché la cause dans le manque de chauffage et les difficultés de circuler mais il a rapidement été obligé de l'attribuer à la diminution de la moralité publique. Il y a une augmentation très sensible des vols (peut-être pour subsister) et des délations surtout par la prépondérance de l'immoralité. C'est aussi l'inconduite, la grande licence des mœurs, l'égoïsme, la compromission de certains avec l'envahisseur, la fraude et l'oisiveté née de la fermeture des usines et du manque de travail, de nombreuses (mauvaises) raisons qui détournent une partie de la population de la pratique religieuse. 

L'année 1916 qui s'annonce va être plus terrible encore !

(sources : "Souvenirs d'Alexandre Carette" par Jacqueline Delrot, Licenciée en Histoire, parus dans le tome VI les Mémoires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai en 1989 - "La Grande Guerre sous le regard de l'élite tournaisienne occupée" par Céline Detournay, étude parue dans les Publications extraordinaires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai", tome IX de 2003 - "Comment la population du Grand Tournai a vécu la guerre 1914-1918" de Thierry Bertrand et Jacques Pycke, ouvrage paru en 2014 - "Au nom de tous les Nôtres, 1914-1918", ouvrage collectif sous la direction des Ecrivains Publics de Tournai, paru en août 2014).

S.T. janvier 2015. 

  

 

14:12 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, 1914-1918, guerre, mot du soldat, mgr walraevens |

22/12/2014

Tournai : 1914-1918, des religieux témoignent !

Une vision complémentaire de la journée du 24.8.1914.

Après avoir pris connaissance des écrits du général Antoine de Villaret, un des acteurs principaux des combats qui se déroulèrent le 24 août 1914 à Tournai, nous allons nous plonger dans d'autres archives constituées à partir des rapports établis par les responsables religieux : curés de paroisses ou supérieurs de congrégations. Nous constaterons que la vision que ceux-ci donnent des événements dont ils furent les témoins, épousent parfaitement le récit de l'officier français et montrent les exactions commises par des soldats allemands peu respectueux de la population locale.

Le premier récit que nous allons examiner est celui du curé de la paroisse du Sacré-Cœur, située extra-muros, elle s'étendait à l'époque, le long de la gare et dans la partie N-O de Tournai. Ses paroissiens appartenaient en grande majorité au monde ouvrier.

"Le lundi 24 août, l'ennemi venant du Nord-Ouest, entra à Tournai, après un dur combat qui eut lieu principalement sur le territoire de la paroisse. Ce combat commença vers 7h1/2 du matin et se prolongea jusqu'à 13 heures. Il fut courageusement soutenu par une poignée de territoriaux français. ils étaient 1.800 contre 8.000. La porte de l'église paroissiale fut brisée et presque détruite à coups de hache par les Allemands qui y pénétrèrent jusqu'en haut du clocher, où ils ne découvrirent pourtant aucun combattant, aucun déserteur. Un boulet de canon lancé dans la direction du clocher par l'artillerie allemande qui se trouvait dans le haut du chemin de la Carrière Morelle vint tomber sur une maison voisine de l'église, la maison du sabotier François Schelstraete (chaussée de Renaix, 77) et y fit une trouée de 1m2 dans le mur de façade.

Les barbares ouvrirent de même à coups de hache les portes de presque toutes les maisons portant les numéros impairs dans la chaussée de Renaix. Ils forcèrent aussi les habitants de la Carrière Morelle de mettre eux-mêmes le feu à leurs habitations. Les maisons devinrent la proie des flammes et il ne resta que quelques pans de mur. Ce sont les numéros 22 à 38 (neuf maisons). Il en fut de même du n° 142 à 150 de la chaussée de Renaix (cinq maisons).

Ferdinand Depelchin, né à Tournai, le 22 août 1866 (NDLR : il venait de fêter ses quarante-huit ans, l'avant-veille de ce jour tragique), ouvrier-chaudronnier en cuivre, époux de Marie Gallez, père de deux enfants, fut tué chez lui, Carrière Morelle, 32, par un Allemand qui s'était introduit de force et qui lui avait tiré un coup de fusil à bout portant. Georges Bonvarlet, né à Tournai le 10 juin 1896 (NDLR : encore mineur, il venait de fêter ses 18 ans) fut tué en face de la maison paternelle (chaussée de Renaix, 188) au moment où il s'enfuyait, épouvanté par l'arrivée des Allemands.

Ce 24 août 1914, date ensanglantée par l'invasion allemande à Tournai, furent installées sur la paroisse 2 ambulances (NDLR : ce mot désignait des postes de secours), l'un dans les locaux du couvent des Filles de la Sagesse à la Verte-Feuille et l'autre dans les locaux du patronage des garçons. Dans ces 2 ambulances, tous les blessés, français et allemands, furent soignés tant au point de vue spirituel que du point de vue corporel, jusqu'au 30 septembre 1914, jour où l'autorité militaire belge, ayant momentanément repris possession de la ville, emporta avec elle tous les blessés".

Examinons maintenant le rapport dressé par le curé de la paroisse Saint-Brice. On se rappelle que, quittant le pont Morel, les troupes du général de Villaret, pour gagner l'Escaut et le Pont-à-Pont (appelé alors Pont-aux-Pommes), passent au carrefour de la patte d'oie située au pied de l'église Saint-Brice. Cette paroisse est comprise entre l'Escaut au Sud, la paroisse Saint-Jean-Baptiste à l'Est, la paroisse du Sacré-Cœur au Nord et la paroisse Saint-Nicolas à l'Ouest. Elle est composé d'une population bourgeoise entre la rue Royale et la rue de l'Athénée (avenues de type haussmannien) et de familles nombreuses et pauvres qui s'entassent dans des petites maisons bien souvent des taudis entre l'Escaut et la rue des Sœurs de la Charité, sur sa partie Est.

"Le 24 août, les troupes allemandes se sont montrées particulièrement violentes au bureau de police de la rue de l'Athénée. Ayant trouvé là un dépôt d'armes remises par les civils, ils ont pillé et brisé les armes avec furie, menaçant de faire un mauvais parti aux agents de ville qu'ils prenaient pour des membres de l'armée. Bien leur en a pris de déguerpir au plus vite. Plusieurs personnes ont déclaré avoir vu achever à coups de crosse de fusil des blessés français qui gisaient dans les rues de la paroisse".

On relève également les éléments suivants :

"Trois ou quatre personnes civiles ont été tuées par les balles allemandes, les dégâts matériels se sont bornés à des vitres brisées et à des éraflures aux maçonneries, des ambulanciers civils ont essuyé des coups de feu ignorant l'interdiction de toucher aux blessés français. On assista à des réquisitions opérées surtout dans les magasins de la rue Royale".

Plus ou moins à proximité de la zone des combats, sur la rive droite toujours : la paroisse Saint-Jean Baptiste a aussi vécu les événements. C'est dans ce quartier de la ville que se trouve la caserne occupée par le 1er régiment de Chasseurs à cheval et une section d'artillerie. Les hommes sont partis pour le front dès le début du mois d'août. Voici ce que raconte le curé :

"Le 24 août, vers 8 heures du matin, des fantassins français se postent en tirailleurs près de notre église. Dans la matinée, on entend des combats au fusil et à la mitrailleuse; on voit passer quelques français blessés qui sont recueillis au couvent des Sœurs de la Compassion, rue Haigne. Vers midi, les Allemands, en deux longues files, entrent en ville par la rue des Croisiers, la rue Saint-Jean et, furieux, menaçants, comme de vrais bandits, ramassent sur leur passage de nombreux civils, se faisant servir à boire gratis à la première maison de la rue des Croisiers, puis, y mettre le feu sous le prétexte, aussi faux que barbare, qu'on y avait recueilli des blessés français".

Le curé de la paroisse Saint-Nicolas nous apporte un éclairage sur les faits qui se déroulèrent au Viaduc. Le pont de chemin du fer est situé à quelques centaines de mètres de son église :

"Le lundi 24 août, la rafale a passé dans la matinée. C'est seulement vers 11 heures que les troupes allemandes arrivant des territoires de Kain et de Mourcourt ont débouché dans la partie de la paroisse. Pour retarder leur entrée, une barricade avait été dressée dans l'arcade tunnel du chemin de fer (NDLR : le passage situé sous le pont du viaduc). Lorsque la barrière a été renversée, les troupes, ne rencontrant plus de résistance, s'élancèrent vers la gare et l'Escaut. Certains soldats allemands (d'après ce qu'on a rapporté alors) ne se privèrent pas de torturer les blessés français. Les soldats allemands ont forcé plusieurs habitants à se mettre en avant de leur colonne armée pour empêcher les soldats français de tirer sur leurs ennemis (NDLR : on appelle cela des "boucliers humains")".

Les soldats ayant franchi l'Escaut, il y a lieu d'analyser l'un ou l'autre rapport de responsables de paroisses ou de congrégations situées sur la rive gauche. Le curé de la paroisse Sainte-Marie Madeleine est peu disert à ce sujet, il signale simplement des combats d'avant-garde se déroulant au boulevard Léopold durant lesquels deux ou trois soldats français furent tués. Nous en savons heureusement plus grâce au rapport provenant du Couvent des Caméliens (ou Camilliens), une congrégation hospitalière dont une implantation est située alors au n°13 de la Terrasse de la Madeleine. Ils s'occupent de visiter et de soigner les malades, cinq Pères vivent dans ce bâtiment, le couvent principal étant situé sur la paroisse Saint-Lazare. Voilà ce qu'ils nous disent :

"Le 24 août, nous avons essayé, vers midi, de porter secours aux soldats français blessés qui gisaient à l'entrée de l'avenue de Maire et près du château d'eau (troupes commandées par le Cap. Delaliau dont nous avons vu le rapport précédemment). Une personne était venue demander au Père pour aller voir un soldat français qui se mourait. Le R.P. Delause voulut y aller lui-même mais, arrivé près de l'endroit où il se trouvait, une sentinelle allemande l'empêcha de passer (...). La pharmacie de la Croix Rouge était installée chez nous, le R.P. Herbette, supérieur de la communauté en était en charge. Elle commença à fonctionner le lendemain du 24 août procurant aux ambulances volantes qui avaient été créées en ville les objets de pansement nécessaires".  

Un témoignage intéressant est celui du Supérieur de la Maison du Noviciat des Frères de Saint-Vincent de Paul (congrégation enseignante) située dans la paroisse Saint-Lazare au faubourg de Lille. Cette fois, nous sommes le long d'une des nombreuses routes qui mènent en France.

"Après la bataille de Tournai, le 24 août 1914, un brave soldat vendéen, échappé à la poursuite de l'ennemi, fut secouru dans les champs par Mr. Louis Deneubourg, de la paroisse Saint-Lazare, et vêtu en ouvrier agricole. Il nous arriva dans la journée du 24. Excellent homme : Auguste Charrier, du 84e Régiment territorial, père de trois enfants en bas-âge, nous édifia longtemps par son grand esprit de foi, durant huit jours qu'il demeura à la maison. Dès que les circonstances le permirent, il s'empressa d'aller se présenter à l'autorité militaire en France".

Ainsi se termine le long récit de cette journée du 24 août 1914. De nombreux autres témoignages que nous avons consultés abondent tous dans le même sens et confortent la raison pour laquelle cette journée de guerre est restée dans la mémoire collective tournaisienne. Elle n'est pas reprise dans les manuels d'histoire. Cependant, en retardant d'une journée la progression de l'armée de von der Marwitz et en l'empêchant d'arriver à temps à Denain (F) pour couper la route aux troupes britanniques qui se repliaient après la bataille de Mons du 23 août, les territoriaux de Vendée, des hommes sous-équipés, déjà âgés, venus défendre une ville dont ils n'avaient jamais entendu parler, ont tenu la dragée haute à une force déterminée, suréquipée et surentraînée. En cela, ils sont des héros !

Bientôt, nous débuterons l'histoire de quatre années d'occupation entre le 1er octobre 1914 et le 11 novembre 1918.

(Sources : "La Grande Guerre sous le regard de l'élite tournaisienne occupée" de Céline Detournay, étude parue dans les Publications extraordinaires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai en 2003 - "Comment la population du Grand Tournai a vécu la guerre 1914-1918, 68 rapports inédits" de Thierry Bertrand et Jacques Pycke, étude parue, en 2014, dans la collection Tournai-Art et Histoire, Instruments de travail - le Courrier de l'Escaut).

S.T. décembre 2014.

 

18/12/2014

Tournai : 1914-1918, le sort de la 7e Cie du 83e Terrritorial.

Complément aux écrits du général de Villaret.

Parmi les écrits du Général Antoine de Villaret figurent également les souvenirs du Capitaine Delaliau recueillis en captivité à Torgau. Celui-ci nous renseigne sur le sort de la 7e Compagnie du 83e régiment Territorial et évoque spécifiquement les événements qui se déroulèrent, cette fois, à l'endroit connu des Tournaisiens sous le nom de "Pont du Viaduc", le pont du chemin de fer qui enjambe la route menant au village de Kain.

Dès que le Commandant nous eut donné ses ordres, je partis de suite pour Kain par la route qui suit la voie ferrée en partant de la route de Rumillies (NDLR : il s'agit plus que probablement de la voirie qui est devenue après la seconde guerre mondiale, le boulevard Eisenhower).

En arrivant à la patte d'oie d'où les chemins mènent à Kain à l'Ouest et à Hérinnes au Nord, je divisais ma défense :

1ère section (Lt de Sévignac) couvrant le N.O de Kain,

4e section, au village de Kain,

3e section, au passage à niveau de la voie ferrée à l'Est de Kain,

2e section, en réserve à la patte d'oie.

(NDLR : la patte d'oie à laquelle le cap. Delaliau fait référence est le carrefour situé à l'intersection du boulevard Eisenhower et de la rue du Viaduc, carrefour qu'on aborde juste après être passé sous le viaduc, elle permet de rejoindre Kain-centre et le Mont Saint-Aubert d'un côté, Audenarde par Pottes et Ruien de l'autre).

La 4e section, celle du village, aperçut bientôt quelques cavaliers avec lesquels on échangea quelques coups de fusil (NDLR : on peut estimer que ces faits se passent au tout début de la matinée).

La 3e section (passage à niveau) me communiquait de la part du gardien du passage qu'on lui signalait des troupes venant très nombreuses d'Hérinnes et Obigies et même de la rive gauche de l'Escaut (NDLR : il est avéré que des troupes allemandes avaient franchi l'Escaut à Pont-à-Chin, à environ quatre kilomètres en aval de Tournai).

J'envoyais alors un rapport à mon chef de bataillon, il était 9h45.

On me signale de tous les postes des mouvements de cavalerie, mais rien ne s'approche sérieusement, ce sont de simples vedettes (NDLR : "vedettes" au sens militaire du terme désignant les sentinelles à cheval)...

Pendant ce temps, le feu augmente de façon sérieuse sur notre droite, direction Rumillies (NDLR : les combats se déroulent sur la chaussée de Renaix, le commandant Delahaye a déjà été tué). 

Tout à coup, des coups de feu éclatent au centre de ma réserve (patte d'oie), puis au poste du passage à niveau. J'étais avec la 1ère section, j'accours, c'est une automobile allemande montée par un chauffeur et deux officiers d'Etat-Major qui a essayé de forcer le passage.

Le passage à niveau étant fermé, elle est capturée. Le chauffeur seul est légèrement blessé; il est environ 11h15. Je prie des officiers de vider leur poches, je fouille l'automobile et je réunis toutes les notes et carnets trouvés dans un paquet que je confie au Sergent Meyer. J'essaie d'interroger les officiers (l'un d'eux parle un peu français); naturellement, j'en tire peu de choses.

Au bout d'un moment, vers midi, l'officier parlant français demande à me faire une proposition. Il me dit alors : "Je vous préviens que vous êtes entourés par deux divisions allemandes et allez être fait prisonniers; comme je désire être relâché avec mon camarade, je vous offre, à vous et à vos hommes, votre liberté contre la nôtre immédiate".

Je lui dis simplement que je ne pouvais accepter sa proposition.

Ces paroles pourtant m'avaient fait réfléchir en constatant que mon cycliste ne revenait pas avec les ordres demandés au Cdt Delahaye, que le feu des mitrailleuses et de l'artillerie progressait beaucoup sur ma droite (NDLR : vers la chaussée de Renaix), que des bruits de roulements d'artillerie et de trot de cavalerie étaient très fréquents sur la rive gauche de l'Escaut en me rapprochant de Tournay.

En conséquence, couvert par une avant-garde et une arrière-garde, et emmenant mes prisonniers, je fis filer la compagnie le long de l'Escaut.

Après 1 kilomètre 1/2 environ, lorsque mon gros arrivait à hauteur d'une écluse (NDLR : l'écluse de Kain), la pointe m'envoya prévenir qu'elle se heurtait aux forces allemandes qui tenaient toute la rive droite de l'Escaut. Je les fis se replier pour passer à l'écluse et pris alors l'avant-garde avec le Caporal Le Goupil, dont la conduite et l'allant furent, toute cette journée, particulièrement remarquables.

Nous traversons alors les prairies qui nous séparent de Tournai très rapidement : il est 1h1/2; (NDLR : il s'agit des "prés de Maire" qui s'étendent alors entre les actuelles usines Casterman et l'ancien terrain du Racing Club de Tournai).

En arrivant aux maisons qui sont, je crois, les faubourgs de Tournay, nous sommes reçus à coups de fusil, nous ripostons.

Puis, profitant de ce que nous étions en contrebas d'environ 2 mètres et protégés, nous filons le long d'une promenade très large dans la direction de Tournai (NDLR : le groupe emprunte l'actuelle avenue de Maire ou "drève de Maire" comme on dit à Tournai).

Après quelques centaines de mètres, j'essaie d'escalader le talus pour pénétrer en ville... nous sommes reçus de face et de flanc par un feu très nourri, je crois même de mitrailleuses, et en une dizaine de minutes, j'ai une vingtaine d'hommes par terre.

La situation est intenable car nous ne voyons pas les Allemands embusqués dans les jardins et enfilant l'avenue. Mes hommes tourbillonnent, ne m'entendent plus et se précipitent dans une grande fabrique à droite de l'avenue.

J'y entre après eux avec mon lieutenant, je les calme un peu, remets un peu d'ordre et réussit à les faire sortir par une porte de côté.

Nous nous élançons à nouveau pour gagner la ville, nous sommes repris par le feu mais cette fois face à nous.

Les Allemands sont dans Tournay, nous sommes définitivement coupés, car on tirait sur nous de face, de flanc et par derrière...

Il était environ 2h1/2, nous étions environ 40 quand nous fûmes pris, les autres avaient pris dans les rues transversales pour échapper au feu de l'ennemi (NDLR: tentant de rejoindre la rue Saint-Eleuthère, certains gagnèrent la chaussée de Lille).

Aussitôt arrêtés, on nous fit rendre les armes, on nous forma en détachement et (on nous fit) rejoindre un groupe de prisonniers à l'Ouest de Tournai (NDLR : là, où ils retrouvèrent les hommes du général de Villaret).

FIN

(sources : notes du général Antoine de Villaret remises par Madame Claire de Villaret, arrière-petite-nièce de cet officier français à Charles Deligne, conservateur du Musée militaire de Tournai que je remercie de me les avoir transmises).

S.T. décembre 2014.

15/12/2014

Tournai : 1914-1918, les écrits du Général Antoine de Villaret (11)

Les violents combats avaient duré de 7h à 15h, ce lundi 24 août 1918. Pendant près de 8 heures, environ 1.700 territoriaux de Vendée commandés par le Général Antoine de Villaret avaient tenu tête et retardé la marche en avant du 2e corps de cavalerie allemand de von der Marwitz. L'avant-garde de celui-ci, composé d'environ 8.000 hommes, avait passé la nuit dans les bois de Breuze, au Nord de la cité des cinq clochers. En fin de matinée, elle avait été rejointe progressivement par le reste des forces et c'est environ 20.000 hommes qui passèrent par la région de Tournai pour rejoindre le Nord de la France. En chef avisé, le général français, opposé à l'avant-garde allemande à Froidmont, s'est vite rendu-compte que toute résistance était inutile et qu'elle se solderait par la mort de ses soldats. Ayant déposé les armes, les soldats vendéens sont emmenés en captivité.

Nous avançons avec une extrême lenteur et nous sommes constamment arrêtés par les nombreuses troupes qui encombrent toutes les routes en marchant vers l'Est. (NDLR : probablement une très légère erreur d'appréciation pardonnable pour un homme qui découvre la région, une évaluation qui ne prête pas à conséquence car, en réalité, la chaussée de Douai sur laquelle se trouvent les prisonniers est orientée N-S).

Il y a là deux divisions de cavalerie, trois bataillons de chasseurs, plusieurs groupes de batteries, des compagnies de mitrailleuses, des compagnies cyclistes, un groupe d'environ soixante motocyclettes...

C'était toute l'avant-garde, je l'ai su plus tard, de l'armée de von Kluck, une vingtaine de mille hommes (NDLR : il s'agit en fait du 2e corps de cavalerie de von der Marwitz)..

Et je l'ai arrêtée, avec 2000 territoriaux (NDLR : même pas, tout au plus 1.700 à 1.800 hommes), depuis le matin jusqu'au début de l'après-midi.

17h00 : à l'entrée de Tournay, au cours d'un de nos nombreux arrêts, nous sommes rejoints par le détachement de nos 120 prisonniers français, venus à pied, mais par le chemin le plus court, et, peu après, le détachement se grossit d'un autre. Environ 230 prisonniers du 84e pris soit dans Tournay, soit dans le faubourg Ouest de la ville (NDLR : le faubourg de Lille, nous aurons bientôt l'occasion de suivre la progression de ces troupes allemandes dans de prochains articles en préparation). Ces 350 hommes (120 + 230) doivent représenter tout ce qui reste du 1er bataillon, le reste, environ 600 hommes, a dû être tué ou blessé (NDLR : parmi ceux-ci quelques hommes ont pu s'échapper et trouver refuge chez l'habitant).

Il se peut que quelques hommes et peut-être quelques officiers, soient parvenus à gagner Cysoing, en filant de bonne heure et vite. Nous ne serons renseignés sur ce point que plus tard. (NDLR : ce petit nombre d'hommes qui ont regagné la France ne justifie pas, à lui-seul, le terme de débandade ou de fuite récemment utilisé dans un ouvrage pour dévaluer le mérite de ces hommes et proclamer qu'il ne s'est rien passé à Tournai, le 24 août 1914 !). 

Un capitaine se présente à moi et me dit quelques mots courtois que je comprends mal car il s'exprime très mal en français. Il a une drôle de figure de pitre : grande bouche, grand nez, un furoncle saignant sur la joue droite : c'est le Capitaine von Kalkenstein, cdt de la 2e Cie du 9e Bataillon de chasseurs, chargé, avec une autre compagnie de nous escorter et de nous conduire vers l'arrière des lignes allemandes. Ces deux compagnies ont subi de grosses pertes devant Liège; c'est pour cela qu'on leur confie cette mission qui leur permettra de se refaire un peu.

J'aperçois sur les degrés de l'Hôtel de Ville quelques officiers français : c'est Lemoine et Mairesse qui, après avoir passé plus d'une heure sur la route où nous les avions laissés, ont été conduits en auto par la route directe et sont arrivés à Tournay bien avant nous (NDLR : le général fait probablement la confusion qui est encore faite par de nombreux touristes français, il s'agit de la Halle-aux-Draps souvent considérée par eux comme étant la mairie).

Il y a là aussi avec eux le Cap. Delaliau, cdt la 7e compagnie du 83e et son lieutenant de Sévignac, faits prisonniers dans Tournay avec toute leur compagnie vers 14h30 et le sous-lieutenant Léonetti de la 3e Cie du 84e fait prisonnier vers 13h00 en sortant d'une maison voisine de la patte d'oie de l'église de Tournai (NDLR : l'église Saint-Brice).

On réquisitionne une vieille calèche à 2 chevaux et on y fait monter les officiers.

Le capitaine von Kalkenstein monte à cheval et le convoi se met en marche. Devant mon break marche la calèche avec les 5 officiers et devant la calèche, environ 200 hommes, presque tous du 83e et presque tous de la Cie Delaliau. Derrière moi, une section de chasseurs prussiens, et derrière cette section, mes 350 hommes suivis eux-mêmes de 200 habitants de Tournay de tout âge et de condition humble, cueillis au hasard dans les rues quand les Allemands y sont entrés à notre suite.

Au départ, la section qui me suit chante très bien et avec un joli ensemble le "Wacht am Rhein".

J'oublie de dire qu'un certain nombre de hussards au petit shako fourré sont adjoints aux chasseurs à pied. J'en ai deux qui marchent derrière mon break.

Nous passons devant la station, puis à quelques pas du viaduc (NDLR : le pont Morel) où nous nous sommes battus avec tant d'acharnement le matin et où j'aperçus encore quelques cadavres des nôtres.

Nous suivons le mail (NDLR : l'actuel boulevard des Combattants) jusqu'à la chaussée de Bruxelles et nous prenons la route de Leuze.

19h30 : au bout de 4 kilomètres environ, au point de croisement de la voie ferrée et de la route Tournai-Leuze (NDLR : entrée de Ramecroix), le convoi pénètre dans un champ et le commandant de l'escorte prend ses dispositions pour nous faire bivouaquer. On apporte de la paille prise dans les champs voisins et on allume les lampes à acétylène, la nuit est venue.

Ainsi s'achève le récit du Général Antoine de Villaret. L'officier français part pour quatre années d'emprisonnement à Torgau, en Allemagne. Nous allons maintenant voir ce qu'il est advenu de la 7e compagnie du 83e Territorial commandé par le capitaine Dalaliau.

(à suivre).

Sources : écrits du Général Antoine de Villaret remis à Charles Deligne, conservateur du Musée militaire de Tournai, par Madame Claire de Villaret, arrière-petite-nièce du soldat français. L'Optimiste les remercie de l'avoir autorisé à publier ceux-ci dans la cadre du blog "Visite Virtuelle de Tournai", un éclairage nouveau sur la journée du 24.8.1914, des mémoires inédites se rapportant à une page importante de l'Histoire de la cité des cinq clochers.

S.T. décembre 2014.

 

   

11/12/2014

Tournai : 1914-1918, les écrits du général Antoine de Villaret (10)

 

Toute résistance est désormais vaine, le fait de vouloir tenir une demi-heure ou une heure de plus risque d'exposer les courageux Territoriaux de Vendée à un massacre. Le général de Villaret, fier de ses hommes, l'a compris et même lorsqu'il agite son mouchoir, les Allemands continuent à tirer sur ses soldats. L'agressivité dont font preuve les troupes allemandes (il y a eu également des exactions à Tournai à l'égard de civils) s'explique par de nombreux facteurs : le manque de sommeil, les rasades d'alcool qui les tient éveiller, la résistance inattendue pour des soldats qui croyaient traverser Tournai sans encombre et le retard qu'ils sont en train de prendre pour mener à bien la mission qui leur a été assignée. Ils ne seront plus jamais à temps à Denain pour couper la route aux forces anglaises qui font route vers l'Ouest après avoir rompu le combat à Mons, la veille. La première et la seconde Armée allemande avaient jusqu'alors progressé au sud de Bruxelles vers Enghien, le Pays Vert et Tournai sans avoir rencontré la moindre résistance. Reprenons le récit du général Antoine de Villaret.   

Débouchent alors, au pas de course, d'un chemin venant de la crête à droite (Nord), une vingtaine de hussards gris et de hussards de la mort, l'air très jeune, conduits par un sous-officier.

Je reste immobile au milieu de la route.

Ils ne me touchent pas et se portent en courant vers les hommes qui se levaient du fossé en leur criant, en allemand, de jeter les armes.

Mais voici les ennemis de la maisonnette qui arrivent à leur tour essoufflés par la course, animés par le combat.

L'un d'eux, dans un état d'excitation fébrile, les yeux fulgurants, l'air vraiment féroce, s'avance vers moi en prononçant des mots qui sortent mal de la gorge serrée. Il lève la crosse et va certainement me frapper !

Lemoine, qui est venu se placer près de moi, lève le bras en disant : "Général !". Mais le sous-officier prussien plus rapide encore, repousse l'homme en lui disant quelques paroles qui l'arrêtent net. Sa figure change et il rit nerveusement.

Cette petite scène de désordre est vite terminée.

Nous sommes maintenant là, six officiers et une trentaine d'hommes, debout et désarmés, entourés d'une quarantaine de hussards, dont plusieurs officiers.

Mon cheval, arrêté sur ses trois pattes, est à quelques pas de moi. Je vais retirer mon sabre resté, toute la journée, suspendu à la selle et je le remets au jeune sous-officier qui m'avait protégé en lui disant : "Voilà mon sabre, Général !".

15h00 : d'autres soldats ennemis arrivent, ils sont maintenant une soixantaine.

On nous a placés sur quatre rangs et par le chemin à droite, on nous mène à un nombreux rassemblement de troupes de toutes armes qui se trouvait à moins de cent mètres de nous.

Depuis une heure, au moins, derrière notre misérable talus, nous étions donc à quelques dizaines de mètres de ces centaines de tireurs, de ces mitrailleuses, de ces batteries qui nous entourent maintenant et qui nous savaient là...

Un grand et superbe officier supérieur s'avance sur nous. Notre petit détachement s'arrête. Nous échangeons un salut et une poignée de main et il me dit qu'il est colonel commandant...je ne sais quoi et qu'il a rang de général (Note : probablement le colonel commandant la Leib-Husaren-Brigade, Leib-Husaren N° 1 et 2).

Il fait enlever le manchon à ceux d'entre nous qui l'ont, nous demande à quelle formation nous appartenons et semble déjà informé qu'il a affaire à des territoriaux.

Il nous mène un peu plus loin vers un groupe plus compact d'officiers (qui nous saluent très correctement) et de soldats de toutes armes, beaucoup d'autos, beaucoup de motocyclettes... 

Un officier général de taille moyenne et à la figure dure s'avance vers moi et un très jeune officier d'ordonnance parlant très bien le français me dit : "M. le Général baron de Kranach". Echange de salut et poignée de main.

On prend les trente sous-officiers ou soldats qui étaient avec moi au talus, augmentés de huit ou dix venant de la maisonnette, et on les réunit à environ quatre-vingt pris avant nous et qui sont déjà groupés dans un champ voisin, près du chemin. Qui sont ces hommes, qui du reste appartiennent au 84e ?

Ce sont évidemment ceux qui, à partir de 14 heures, ont quitté le talus en direction de Tournay. Après avoir dépassé l'auberge ou atteint la grand-route, ils se sont rendus à l'ennemi qui occupait les maisons (NDLR : le long de la chaussée de Douai).

Mais voilà de nouveau le général de Kranach. Il tient mon sabre à la main et me le tend pendant que son aide de camp me dit : "Monsieur le général, Monsieur le général baron de Kranach vous rend votre sabre en témoignage d'estime pour vous et la valeur de vos troupes !". Je salue avec émotion, nouvelle poignée de main (NDLR : il s'agit du Généralleutnant Friedrich von Krane, commandant la 2e Kavallerie-Division).

Deux autos s'avancent. Je monte dans la première avec le Cdt Mayer, Vervoort et un capitaine d'Etat-Major. Dhoste, Lemoine et Mairesse montent dans la seconde.

Nous redescendons le chemin que nous venons de parcourir à pied, nous passons à côté du talus où nous avons passé deux courtes heures qui nous ont paru si longues. Nous nous arrêtons même pour laisser passer une batterie d'artillerie et j'ai le temps de constater que nos morts et nos blessés ont déjà été enlevés. Seuls les cadavres de nos chevaux sont encore là et j'aperçois le cadavre de mon cheval étendu sur le bord de la route encore harnaché de ma sellerie d'ordonnance.

Nous poursuivons notre route jusqu'à la grand-route Cysoing-Tournai (NDLR : la chaussée de Douai) et nous prenons la direction de Tournay.

(à suivre)

S.T. décembre 2014 sources : écrits du général de Villaret remis à Charles Deligne, conservateur du Musée militaire de Tournai, par Madame Claire de Villaret, arrière petite-nièce du militaire français.   

 

09/12/2014

Tournai : 1914-1918, les écrits du Général Antoine de Villaret (9)

"Mon général, j'ai cinq enfants..."

Les troupes du Général Antoine de Villaret ont été surpris par les soldats allemands qui avaient contourné Froidmont par l'Ouest et leur coupaient ainsi la retraite vers la France. Nous sommes au début de l'après-midi de ce 24 août 1914.

13h15 : Me voilà donc avec quelques officiers et moins de 200 territoriaux exténués derrière un talus et dans deux maisonnettes à toute petite distance de l'ennemi. Du talus, comme des maisonnettes on tire comme on peut mais un énorme champ de maïs gêne les tireurs du talus et les malheureux défenseurs des maisonnettes sont décimés par toutes les variétés de feux  : mousqueterie, mitrailleuses, artillerie.

14h00 : le temps passe avec une lenteur désespérante ! Impossible de bouger !

L'ennemi qui nous sait près de lui, cherche à nous atteindre avec ses mitrailleuses qui fauchent la crête du talus au-dessus de nos têtes ou avec des shrapnels, tous trop courts ou trop longs ! Il ne nous fait aucun mal, pas plus qu'à nos chevaux !

Il n'en est pas de même, malheureusement, pour la section de Gréau, et à partir de ce moment, je vois la plupart des hommes des maisonnettes essayer de nous rejoindre en traversant, soit au pas de course, soit en rampant, les 150 mètres de terrain découvert qui sépare les maisonnettes de notre talus.

En agissant ainsi, malgré mes conseils, malgré la défense formelle que je leur crie de loin et de toutes mes forces, ces pauvres gens ne se condamnent pas seulement à une mort presque certaine, ils assurent la perte de leurs camarades du talus car, une fois les maisonnettes abandonnées par leurs défenseurs et occupées par l'ennemi, nous serons pris en enfilade et massacrés sans aucune résistance possible !

Le feu des mitrailleuses continue sur notre talus et sur les maisonnettes. De temps en temps, je fais tirer quelques coups de fusil par les hommes qui m'entourent et dont le nombre diminue peu à peu.

Où vont les partants ?

Vers Tournay, peut-être ou peut-être après avoir atteint l'auberge, essaient-ils de s'engager sur la grand-route de Cysoing (NDLR : la chaussée de Douai vers Rumes et La Glanerie).

C'est sur eux, sans doute, et sur leurs camarades qui ont pris la même direction une heure avant que tirent maintenant les batteries ennemies, qui arrosent de leurs projectiles toute la plaine au Sud-Ouest de Tournay et dans la direction de Froidmont.

Au même moment, Lemoine croit entendre une canonnade ? Vers le Nord-Ouest, dans la direction générale de Baisieux, mais qu'importe pour nous ! Il est trop tard maintenant, nous sommes irrémédiablement perdus ! (NDLR : il semble que les troupes allemandes, soit depuis le sommet de la Pannerie qui permet de dominer les environs, soit plus vers le village de Lamain, tirent en direction de la France et du secteur de Camphin-Créplaine-Baisieux).

14h15 : Tout à coup, le feu des derniers défenseurs des maisonnettes se tait et, quelques instants après, nous recevons de ces maisons un feu très vif. Nous sommes pris d'enfilade !

C'est la fin ! En quelques dixièmes de seconde, tous nos chevaux s'abattent comme des pantins désarticulés !

Du flanc du cheval de Lemoine s'élance verticalement un jet de sang de plus de vingt centimètres de hauteur (NDLR : la guerre n'est pas le jeu auquel beaucoup de jeunes s'adonnent aujourd'hui, les yeux rivés sur un écran d'ordinateur. Les situations que les combats génèrent sont le plus souvent horribles, sans aucun respect pour la vie). Mon pauvre cheval, lâché par l'homme qui le tenait, fait deux ou trois foulées au galop et s'arrête : il a une patte cassée !

Quelques hommes sont tués ou blessés et les autres, affalés, s'écrasent dans le fossé ou contre le talus, attendant la mort !

Que faire ? J'ai un instant la pensée de foncer sur les ennemis des maisonnettes avec les quelques hommes qui me restent ! Je commande :

" Baïonnette au canon !"

Deux ou trois hommes seulement esquissent un geste. Les autres ne bougent pas et, à mes pieds, dans le fossé, j'entends un pauvre diable qui me dit tout bas, d'un ton suppliant que je n'oublierai jamais :

"Mon général, j'ai cinq enfants..."

Cet homme a raison ! Il serait inutile - et par conséquent odieux - de faire tuer comme des moutons sans défense, ces quelques braves gens qui, depuis le matin, ont fait largement tout ce que commandait l'honneur et le devoir militaire.

Je me porte au milieu de la route, face aux maisonnettes et je lève mon mouchoir au-dessus de ma tête. 

Le feu de l'ennemi continue !

Le caporal clairon se lève et est tué sans pouvoir sonner.

Le maréchal des logis Berranger saisit le clairon et essaie de sonner quelques coups de longueur. Un tambour, allongé dans le fossé, fait comme il peut des roulements.

Le feu continue et on aperçoit là-bas aux maisonnettes, des mitrailleuses qui se mettent en batterie.

Lemoine qui voit le terrible danger que nous courons (NDLR : tout simplement le risque d'être massacré jusqu'au dernier) se précipite vers sa jument abattue, retire son sabre, place son mouchoir au bout et se mettant à côté de moi, l'agite désespérément. Cette fois, l'ennemi a vu nos signes et se précipite vers nous en tirant toujours. Quelques hommes sont encore tués. Lemoine se précipite dans le fossé et je reste, un instant, debout sur la route.

 

(à suivre)

sources : écrits du général de Villaret remis à Charles Deligne, conservateur du Musée militaire de Tournai par Madame Claire de Villaret, arrière petite-nièce du militaire français.   

04/12/2014

Tournai : 1914-1918, les écrits du Général Antoine de Villaret (8)

Les territoriaux de Vendée ont quitté Tournai et, au début de l'après-midi, font halte à Froidmont, il leur reste encore à parcourir à peine cinq kilomètres pour rentrer en France par Wannehain. Le Général de Villaret souhaite ensuite rallier Cysoing.

Pendant que Mairesse venait me rendre compte, Lemoine rejoignait au trot la tête de la colonne.

Le brigadier de Dragons Lainard qui, avec deux camarades, faisait le service de pointe d'avant-garde et le faisait avec une bravoure et un entrain remarquable, le brigadier Lainard, dis-je, lui rend compte qu'il y a de l'artillerie et beaucoup de cavalerie derrière la crête "à droite", c'est-à-dire au Nord de la route (NDLR vers le chemin de Bouvines). Ils étaient alors, ainsi que la section d'avant-garde que commandait l'adjudant Gréau, un excellent sous-officier de la 2e Cie, derrière un talus - ou plutôt dans une partie encaissée de la route où ils étaient abrités des vues et des coups de l'ennemi.

Mais à peine, en continuant leur marche, eurent-ils fait une cinquantaine de mètres à découvert, que la fusillade éclata brusquement et que 3 ou 4 hommes furent frappés !

"Dans le fossé !" crie aussitôt Lemoine "et à la maison là-bas !" ajoute-t-il en désignant une maison ou plutôt deux petites maisons avec jardins, situées à 150 mètres plus loin, sur le bord de la route (NDLR : ces maisons sont situées dans la légère courbe que décrit la route à cet endroit)

Tout le groupe y court, les occupe et les met sommairement en défense. Elles sont placées en un point important, un tournant de la route et préservent celle-ci des feux d'enfilade de ce côté.

Certain que Gréau et sa section feraient bien leur devoir, Lemoine quitte les maisonnettes pour venir me rendre compte de la situation. Mais il a 150 mètres à parcourir à découvert pour passer de l'abri des maisonnettes à l'abri de la partie encaissée de la route.

Il fait ces 150 mètres à pied, au pas, en tenant son cheval par sa figure et sous un feu très vif. Ni lui, ni son cheval ne sont touchés. Quelques instants après le brigadier Lainard, qui vient d'avoir un troisième cheval tué sous lui, traverse sain et sauf, le même terrain ! Il y a un Dieu pour les braves.

13h15 : Après un repos de quelques minutes seulement dans la prairie - repos au cours duquel le Capitaine Laval avait été placé dans une voiture qui partait à très vive allure par la grand route, dans la direction de Cysoing par le Sud de Froidmont (NDLR : la voiture emprunte la chaussée de Douai) - je remettais la colonne en marche.

Un instant après j'étais rejoint par Mairesse qui ne faisait que me confirmer ce que m'avait déjà appris le bruit de la mousqueterie et des mitrailleuses que j'entendais depuis près d'un quart d'heure : nous étions débordés de tous les côtés par l'ennemi et notre ligne de retraite était déjà battue par le feu.

Que faire ?

Impossible de retourner en arrière vers Tournay (NDLR : pour rappel, ancienne orthographe) que l'ennemi occupait déjà en force.

Impossible de battre en retraite en suivant la grand route, c'est-à-dire dans la direction du Sud-Ouest, le terrain étant dans cette direction complètement découvert et sous le feu de la crête où l'artillerie ennemie avait pris position.

Mieux valait encore poursuivre sa route vers Froidmont, profiter de l'abri offert par la route dans toute sa partie encaissée et, si les circonstances le permettait, tâcher de percer vers Wannehain où devait se trouver le reste de la division, c'est-à-dire vers le seul point d'où pouvait venir le secours et le salut !...

Je venais d'arriver, suivi de quelques officiers et d'un assez grand nombre de soldats, à l'extrémité de la partie de la route encaissée, du côté des maisonnettes occupées par la section Gréau, lorsque je suis rejoint par Lemoine.

Impossible de faire dépasser ce point à une troupe sans la condamner à une destruction certaine.

Je fais donc arrêter tout ce qui me reste de monde en ce point et ils se placent dans le fossé à droite, côté Nord, (NDLR : la droite de la route lorsqu'on emprunte celle-ci pour se rendre de la chaussée de Douai au village de Froidmont). Un talus élevé offre une excellente protection non seulement aux hommes mais encore aux chevaux.

C'est à ce talus, incontestablement, que nous devons la vie.

Combien étions-nous au début derrière ce talus, ce fameux talus dont nous avons souvent parlé plus tard ?

Environ 150, auxquels il faut ajouter les 35 ou 40 hommes qui étaient dans les maisonnettes avec l'Adjudant Gréau et une dizaine d'hommes qui avaient été envoyés en patrouille vers le Nord de la route et qui, surpris par le feu de l'ennemi, s'étaient tapis dans un sillon et n'en avaient plus bougé !

Parmi les 150 qui étaient avec moi, il y avait comme officiers : Lemoine et Mairesse, mes deux officiers d'Etat-Major, le Cdt Mayer, le Cap. Vervoort et le Lt Dhoste, tous trois du 1er Bataillon du 84e Territorial.

Il y avait aussi le Maréchal des Logis de dragons Berranger, brave sous-officier réserviste, adjoint au Cdt Delahaye et qui, après la mort de ce dernier et la disparition du bataillon, était venu se mettre à ma disposition au viaduc de Tournai (Pont Morel). Il était, au civil, cultivateur et maire de Lavau par Savenay (Vendée).

Il y avait également un brigadier de mon escadron du 3e Dragons - celui-là était un brave dans la plus complète acceptation du mot. Il se nommait Lainard et était médaillé du Maroc. Il était venu se présenter à moi, au viaduc, au moment où "ça commençait à chauffer". Il m'avait rendu compte qu'il venait d'avoir son cheval tué sous lui et me demandait comme une faveur, de prendre place parmi les combattants de première ligne.

Il combattit, en effet, en 1ère ligne jusqu'au moment de la retraite. A ce moment, il trouva, je ne sais comment, un cheval qu'il enfourcha avec deux autres Dragons. Il patrouilla en avant de notre colonne de retraite et signala l'artillerie et les mitrailleuses qui occupaient la crête du Nord. Son cheval fut tué ! Il en trouva un troisième qui lui permit de continuer son rôle de patrouilleur jusqu'aux maisonnettes occupées par le détachement Gréau. C'est là que furent tués les deux Dragons qui étaient avec lui et son troisième cheval. Il vint me rejoindre au talus à la suite de Lemoine et, là encore, tira jusqu'à la fin. Ce brave, dont je fis prendre le nom pour lui faire obtenir la médaille qu'il a cent fois méritée, était de Saint-Brévin-les-Pins (Loire inférieure).

Il y avait aussi le caisson à munitions du 2e Bat du 83e avec son conducteur André, Emile son sergent et quelques hommes marchant avec lui.

Tout le reste était du bataillon Mayer, du 84e.

Mais en admettant que nous étions 200 (et c'était un maximum), au talus et aux maisonnettes; en admettant, ce que je crois exact, que le bataillon ait eu plusieurs centaines de tués et blessés depuis le début du combat jusqu'à son arrivée au talus (NDLR : un nombre qui va s'avérer par la suite surestimé), qu'était donc devenu le reste ? Eh bien, je crois que le reste que j'estime à 350 ou 400 hommes s'était, pour une part, éparpillé dans les maisons de Tournai et du faubourg que nous suivions en battant en retraite (NDLR : en effet, on apprit par la suite que des soldats se cachèrent notamment à Ere et, après avoir enfilé des vêtements civils, avaient tenté de rejoindre la France par les chemins de campagne; d'autres encore avaient été blessés et soignés au couvent de la Verte-Feuille à Rumillies) et, pour la plus grande part, avait suivi la grand-route de Cysoing, au lieu de suivre le raccourci par Froidmont. C'est cette route que durent suivre en particulier les capitaines Giguet (1ère Cie) et Tardieu (3e Cie) avec une partie de leurs hommes.

(à suivre).

(sources : écrits du Général Antoine de Villaret remis à Charles Deligne, conservateur du Musée militaire par Madame Claire de Villaret arrière-petite-nièce du militaire français).

S.T. décembre 2014.

02/12/2014

Tournai : 1914-1918, les écrits du Général Antoine de Villaret (7)

Les troupes françaises se replient, le général de Villaret s'est rendu compte de la vanité des efforts pour tenir le pont. Les soldats allemands qui avaient passé la nuit dans le bois de Breuze avancent inexorablement vers Tournai. Les Territoriaux de Vendée doivent maintenant franchir l'Escaut.

11h45 : la tête de la colonne, sous-officiers et soldats quelque peu en désordre, atteignait la cathédrale lorsque Mairesse put en prendre la tête et rétablir un certain ordre.

Pendant ce temps, Lemoine arrivait au Pont aux Pommes (Pont à Pont) et le traversait au moment où le centre de la colonne commençait à être battu par des feux de mousqueterie et de mitrailleuses tirés de la rue qui aboutissait au 2e pont en aval du Pont aux Pommes (NDLR : le 2e pont en aval est le Pont de fer).

Heureusement ces ponts étaient relevés et les bras métalliques du 1er pont en aval (NDLR : le pont Notre-Dame) arrêtaient bon nombre de coups destinés au Pont aux Pommes.

Quant à moi, j'avais quitté le mail avec les derniers éléments du bataillon, ne laissant derrière moi qu'une section de la 3e Cie avec mission de battre en retraite par bonds et de faire un feu rapide sur l'ennemi s'il débouchait du viaduc (pour rappel : le pont Morel).

11h50 : C'est dans ces conditions que j'atteins la patte d'oie d'abord (NDLR : le carrefour de Saint-Brice) où je rencontre, pour la première fois de la journée, le Cdt Mayer, puis le Pont aux Pommes à l'entrée duquel je stationne jusqu'à ce que toute le monde l'ait franchi.

Cette traversée était rendue longue et périlleuse par le feu de mitrailleuses réglé par l'ennemi placé, comme je l'ai dit, à courte distance sur notre gauche. Mais elle fut grandement facilitée par le courage, le sang-froid et l'initiative du Lt Lemoine qui, armé d'un fusil et entouré de quelques bons tireurs comme lui, tint les tireurs ennemis en respect et les empêcha d'avancer jusqu'à ce que tout le monde ait traversé le pont et que celui-ci ait été relevé.

12h00 : la retraite continue, les balles sifflent, deux ou trois hommes sont atteints, mais l'ennemi ne nous serre pas de près.

J'envoie le maréchal des logis des Dragons, adjoint au Cdt Delahaye qui, depuis plusieurs heures, était venu se mettre à ma disposition, donner de nouveau au Lt Mairesse la direction de la retraite : "Cysoing, par Froidmont".

12h15 : Mairesse et la tête de la colonne atteignent l'auberge de la grand-route où se détache la route de Froidmont et s'engage sur celle-ci. Mairesse s'attache toujours à rétablir l'ordre.

Pendant ce temps, je suis en queue causant avec le Cdt Mayer, précédé des capitaines Vervoort et Giguet accompagnés de ce qui reste de leurs hommes et suivi de le Cie Tardieu qui protège notre retraite.

Le Capitaine Laval suit toujours, soutenu par deux de ses hommes, souffrant de plus en plus.

Nous longeons la cathédrale que nous laissons à notre droite et nous atteignons la grande esplanade (NDLR : le général désigne-t-il la Grand-Place ou plus probablement la plaine des Manœuvres qui porte le nom d'esplanade à l'époque), en haut de côté (NDLR : haut de la rue Saint-Martin ?) où j'arrête un instant la Cie Tardieu pour permettre au reste de la colonne de prendre un peu d'avance.

J'envoie Lemoine en avant pour s'assurer qu'on prend bien le chemin de Froidmont. Il monte à cheval, prend le galop, et rencontre bientôt le brave Harouet, mon ordonnance, monté sur un cheval et filant au trot... du côté opposé à l'ennemi. Il l'arrête, lui fait mettre pied à terre et me l'envoie. Je ne suis pas fâché de le voir arriver car je commence à être fatigué et je monte à cheval. A partir de ce moment, je n'ai plus vu Harouet, qu'est-il devenu ?...

Je parle de ma fatigue, elle n'était pas comparable à celle des hommes et de la plupart des officiers qui étaient littéralement harassés !

Qu'on songe, en effet, que depuis 48 heures, ces pauvres gens n'avaient pu prendre un instant de repos. L'avant-veille, ils étaient à Thiais, ils s'embarquaient le soir et passaient toute la journée en chemin de fer. Hier matin, en débarquant, ils prenaient les avant-postes et ne les quittaient plus que pour participer à une opération de nuit des plus fatigantes et livrer un combat meurtrier et sans espoir. (NDLR : 1.700 combattant français contre près de 20.000 soldats allemands).

13h : Aussi, considérant une halte de quelques instants comme indispensable, j'arrête la partie de la colonne qui marche avec moi et derrière moi, la partie la meilleure et la plus en ordre, dans une prairie à l'embranchement de la grand-route et de la route de Froidmont. J'avais là environ 200 ou 250 hommes appartenant aux 1ère, 2e et 3e Cies. Je prescris au Cap. Tardieu de protéger ce rassemblement avec ce qui reste de la compagnie, en occupant une petite maison à une centaine de mètres avant d'arriver à la prairie sur la route de Tournai.

Pendant ce temps, Mairesse, qui était parvenu à rétablir un peu d'ordre dans la tête de la colonne, avait faire une halte sur la route de Froidmont, à un kilomètre environ du point où je faisais arrêter la colonne. (NDLR : position des troupes : Mairesse se trouve sur la route de Froidmont à moins d'un kilomètre de l'actuel cimetière du village, pas bien loin du chemin qui mène à la Pannerie tandis que le général de Villaret se trouvait au carrefour formé par la chaussée de Douai et la route qui mène à Froidmont, à proximité des bâtiments actuels des Textiles d'Ere).

Il se remettait ensuite en marche et faisait chasser par une petite avant-garde qu'il avait constituée, quelques cavaliers ennemis qui occupaient une ferme sur la route.

La présence de ces cavaliers sur nos arrières l'inquiétait à juste titre !

Aussi quand Lemoine le rejoint, lui laisse-t-il le soin de diriger à son tour la colonne et il revient me rendre compte que non seulement nous avons des cavaliers ennemis sur notre ligne de retraite mais encore qu'on lui a signalé et qu'il vient d'apercevoir lui-même, du haut de son cheval, de la cavalerie et de l'artillerie sur la crête qui domine notre route au Nord (NDLR : les allemands arrivent de Tournai par le chemin de Bouvines qui mène à l'actuel pylône de la RTBF au sommet de la Pannerie).

(à suivre)

sources : écrits du général Antoine de Villaret remis à Charles Deligne, conservateur du Musée militaire par madame Claire de Villaret, arrière petite-nièce du militaire.