12/03/2014

Tournai : ce jour-là, le 17 mai 1892.

Un basculement soudain dans l'horreur.

L'histoire d'une ville est souvent marquée par des catastrophes qui subsistent longtemps dans la mémoire de ceux et celles qui les ont connues. Un de ces terribles faits divers s'est déroulé le mardi 17 mai 1892 à la rue de Cologne (actuelle rue de l'Yser) et a eu pour cadre le n° 34 où se trouvait une teinturerie exploitée par M. Georges Sachse-Spatz. L'immeuble voisin était une horlogerie-bijouterie tenue par Mme Veuve Sachse.

Ce jour-là, vers 3h30 de relevée (15h30 de l'après-midi), un bruit sourd se fait entendre à plusieurs centaines de mètres à la ronde, une explosion vient de se produire dans la cave de la teinturerie. Toute la façade du rez-de-chaussée est détruite, le mobilier et les marchandises contenues dans le magasin ont été projetés sur la voie publique, la puissance du souffle a détruit les vitrines des commerces situés de l'autre côté de la rue tandis que quelques passants ont été légèrement blessés ou profondément choqués. L'étalage de l'horlogerie voisine a également été pulvérisé et les montres, chaînes, pendules et bijoux jonchent le trottoir.

Les témoins n'ont pas le temps de se remettre de leurs émotions provoquées par ce fracas aussi inattendu qu'assourdissant qu'une personne, flambant comme une torche se précipite en hurlant. On se jette sur le pauvre homme, on essaie d'éteindre les flammes, on lui arrache les vêtements en feu et on le conduit chez un voisin, M. Lecat.

Des secours improvisés tentent de pénétrer dans le bâtiment et, au travers d'un rideau de fumée, découvrent une seconde victime, à moitié carbonisée, ne présentant presque plus de signe de vie. Celle-ci est transportée chez le bandagiste Dechaux. Du corps médical appelé d'urgence, c'est le médecin légiste Schrevens qui parviendra le premier sur les lieux et donnera les premiers soins aux blessés.

Entretemps, les pompiers sont arrivés sur place sous les ordres du lieutenant de Formanoir. Les Volontaires arrosent le rez-de-chaussée, la fumée intense empêche les hommes de progresser plus avant dans l'immeuble, il faut attendre que celle-ci se dissipe (les moyens techniques de l'époque sont limités, on ne possède ni extracteur de fumée, ni bouteilles d'oxygène). Quand tout risque est écarté, on investit le bâtiment et on découvre encore une jeune fille gravement brûlée sur tout le corps. On s'interroge sur ce qu'est devenu le propriétaire des lieux, Georges Sachse-Saptz, personne ne l'a revu, sa mère et sa jeune épouse implorent les pompiers de sauver leur fils et mari. C'est dans la cave, au pied de l'escalier, que son corps carbonisé sera retrouvé.

Que s'est-il réellement passé ?

L'enquête va reconstituer le scénario de cette catastrophe et démontrer qu'un concours de circonstances fut à la base de celle-ci.

Vers 14h30, M. Georges Sachse a réceptionné une tonneau de naphte (un liquide issu du pétrole utilisé pour le nettoyage des tissus, hautement inflammable). Vers trois heures, il s'est mis à transvaser le liquide dans des bonbonnes, une de celle-ci a basculé et s'est brisée, le naphte s'est répandu sur le sol. Le teinturier a appelé un ouvrier pour venir éclairer le sol afin qu'il puisse éponger avec des chiffons. Fatale décision car, à peine le jeune Jules Dochy, 16 ans, avait-il pénétré dans la cave et commencé à descendre l'escalier muni d'une lanterne qu'une flamme jaillit et une puissante déflagration se produisit, le gaz émis par le liquide venait de s'enflammer en explosant. En haut de l'escalier se tenait Jean Dupré, un ouvrier de 40 ans, celui-ci vit ses vêtements s'embraser et se précipita vers l'extérieur en hurlant. Le jeune Dochy voulut le suivre, mais l'explosion avait refermé la trappe d'accès à la cave. Au prix d'un effort surhumain, il parvint à la soulever et tenta lui aussi de sortir de l'immeuble sinistré. Le patron teinturier ne put atteindre l'escalier, brûlé et blessé, il fut probablement asphyxié par les fumées. On retrouva son corps recroquevillé au pied de l'escalier.

La violence de l'explosion fut telle que la grille du soupirail de la cave pourtant retenue par une solide chaîne fut arrachée et projetée sur la façade du magasin Masquelie, situé de l'autre côté de la rue de Cologne.

Un lourd bilan : trois morts et de nombreux blessés.  

Georges Sasche est mort dans l'explosion, Jules Dochy (certains journaux l'appellent Dorchy) et Jean-Baptiste Dupré, habitant tous les deux la même maison dans la rue Haigne ont été transportés à l'hôpital et n'ont pas survécu à leurs brûlures. Des ouvriers travaillant à l'étage ont pu sortir, certains présentaient des blessures à des degrés divers : Eugénie Lahousse, 17 ans, ouvrière employée au lavage des gants avait le côté gauche de la tête et la main gauche brûlée au 3e degré, Gustave Triquet avait les deux bras entièrement brûlés ainsi que le côté droit de la tête, Henri Deloyt présentait des brûlures à la figure et était blessé à la main, Edmond Coinne, demeurant rue Claquedent, était brûlé à la face, une des douze repasseuses, Maria Vanardois était, elle aussi, légèrement blessée, une passante, Pauline Devallée avait été renversée par le souffle de l'explosion et blessée par des briques et des débris divers. Un voyageur de commerce allemand présentant ses marchandises dans le magasin Masquelie avait été coupé au crâne par un éclat de verre. Fortement choqué, M. Ooghe, un ouvrier de la teinturerie, s'était enfui en direction de la Grand-Place, avec des brûlures aux bras.

Un dénommé R. de la Horie a dressé un croquis des lieux du sinistre, celui-ci a été publié quelques jours plus tard sur la première page du journal l'Omnibus illustré, on y voit le rez-de-chaussée de la teinturerie et de l'horlogerie complètement dévasté, on peut également constater que la maison voisine porte l'enseigne "Au Phénix" dont le propriétaire était M. Garet. L'épouse de ce voisin a souffert d'un eczéma consécutif à la violente peur qu'elle avait ressentie.

Une miraculée.

Au moment de l'explosion, une fillette de 14 ans, Louise Devallée, demeurant à la rue Duwelz et commissionnaire au service de Mme Cazy se trouvait dans le couloir de la teinturerie, elle fut rejetée violemment dans le magasin et ensevelie sous des décombres d'où seule sa tête émergée. Elle fut dégagée par un passant, M. Coevoet, brûlée à la face et aux jambes son état fut cependant jugé peu inquiétant.  

Les dégâts.

La cave et le rez-de-chaussée des immeubles abritant la teinturerie et l'horlogerie dont les caves été communicantes, sont totalement dévastés, les planchers n'existent plus, les voûtes sont percées, les maisons voisines et celles situées de l'autre côté de la rue ont vu toutes leurs vitres brisées, l'arrière des bâtiments sinistrés est crevassé. 

Des vies brisées.

Georges Sachse, âgé de 29 ans, laissa une jeune veuve et un enfant en bas âge, une fillette d'à peine quatre ans. Les familles de deux ouvriers ont été endeuillées. Jules Dorchy vivait avec ses parents et avait six frères et sœurs et un des enfants était aveugle, Mr. Dupré, célibataire, vivait avec ses parents âgés ainsi qu'un frère et une sœur dont il était le soutien. Quant aux blessés, ils purent reprendre le travail après un ou deux mois de soins.  

Un patron prévoyant.

Fait très rare pour l'époque, la maison Sachse était assurée contre l'incendie et l'explosion, tous les cas possibles de ce genre d'accident avaient été étudiés par son jeune patron. Son commerce prospérant, Georges Sachse avait lui-même proposé une augmentation de police de 10.000 francs de l'époque, une modification de contrat qu'un représentant de l'assurance lui amenait juste à signer au moment de l'explosion. Il avait en outre assuré tout le personnel contre les accidents du travail, toutes les victimes touchèrent donc une indemnité. Le recours des voisins n'avait pas été oublié par l'homme assurément prévoyant et ceux-ci furent dédommagés des dégâts subis lors de cette catastrophe.

Si, par la suite, la teinturerie a ouvert à nouveau ses portes à la rue de Cologne, le nettoyage à sec, les réserves de naphte et de benzène furent transférés "extra-muros" sur des terrains situés le long de l'Escaut.

(sources : Le Courrier de l'Escaut des 18, 19, 20 mai et 22 mai 1892 - La Feuille de Tournay du 22 mai 1892 - L'Omnibus Illustré, journal des familles n°22 du 29 mai 1892, mes remerciements à Mme Yvonne Coinne, parente d'une des personnes blessées, qui m'a permis de consulter ses archives).