04/11/2015

Tournai : l'année 1869 sous la loupe.

Autres temps, autres mœurs ou bien l'Histoire n'est-elle qu'un éternel recommencement ?

L'Optimiste continue à consulter attentivement la presse locale de 1850 à nos jours. Le blog "Visite Virtuelle de Tournai" vous permet déjà de vous replonger dans la période allant 1900 à 2010 grâce aux articles parus précédemment. L'opération "Retour vers le passé" nous emmène, cette fois, à la découverte des événements qui marquèrent la cité des cinq clochers durant l'année 1869. Le journal paraît toujours sur quatre pages : la "Une" est consacrée à la revue politique et à un feuilleton, sur la deuxième page, on retrouve la chronique locale, les nouvelles de France, l'actualité internationale, les faits divers régionaux ou nationaux et régulièrement la relation des condamnations au Tribunal. La page 3 est dédiée à l'économie, on y retrouve la revue commerciale, les cours de la bourse et des monnaies... La dernière page se partage entre annonces notariales et publicités.

Le mécontentement populaire.

Croire qu'il existe des époques durant lesquelles le temps est toujours au beau fixe entre les citoyens et leurs dirigeants est un leurre. L'année 1869 en fournit encore la preuve. En voici quelques exemples :

"Une pétition a été adressée au conseil communal par les habitants des faubourgs pour demander de créer de nouvelles routes et d'améliorer celles existantes". (Courrier de l'Escaut du 8 janvier)

"Une pétition a été adressée à la Chambre des Représentants, les habitants de Tournai déplorant les mauvaises liaisons ferroviaires vers Bruxelles. Les deux premiers trains partent à 5h15 et 5h30, le troisième à 9h15 (arrivant dans la capitale à 11h30) !". (Courrier de l'Escaut du 17 janvier). (NDLR : les navetteurs actuels apprécieront).

"La Ville prend une mesure peu appréciée par la population. Les verdurières qui viennent en ville pour le marché laissent leur ânes à la rue des Jardins. D'augustes oreilles ont été incommodées par le concert que donnent les quadrupèdes et ont reçu l'oreille favorable de l'Administration communale. Celle-ci demande aux verdurières de trouver une écurie ou de ramener l'animal à leur domicile avant que le marché ne débute, abandonnant ainsi leur étal". (Courrier de l'Escaut du 21 janvier).

En réponse ,les verdurières firent grève et aucun légume ne fut sur les étals la semaine suivante.

"On se plaint de l'obscurité qui règne, le soir, dans les différents quartiers de la ville. Ne peut-on plus, au vu de l'état de la caisse communale, allumer les réverbères ? (Courrier de l'Escaut du 1er mars).

" Le pont de Fer est en très mauvais état et il faudra qu'on le consolide prochainement si l'on veut éviter des malheurs. On a réparé ces derniers jours les pavés qui y donnent accès. Il semble qu'on aurait bien pu profiter de cette circonstance pour faire tous les travaux à la fois". (Courrier de l'Escaut du 2 août).

Décision incompréhensible et peu appréciée !

Le 24 janvier, le journal annonce sur une première page encadrée de noir, la mort de Son Altesse Royale Léopold, Ferdinand, Elie, Victor, Albert, Marie, Duc de Brabant et Comte du Hainaut, héritier du trône. Si la Ville respecte le deuil, le journal fustige néanmoins le Théâtre de Tournai qui donne, le 25 janvier, une représentation extraordinaire composée d'un grand drame, d'un opéra comique et d'un grand opéra alors que les autres théâtres (comme à Bruxelles) sont fermés. Le journaliste conclut l'article avec ces mots : "Quelle décence !". (Courrier de l'Escaut du 26 janvier).

Drames de la misère.

La misère est omniprésente à cette époque, elle est l'apanage des quartiers populaires de Saint-Brice, Saint-Jean, Saint-Piat ou de la Madeleine mais aussi de ces nombreuses courées où s'entassent, dans de véritables taudis d'une ou deux pièces, des familles nombreuses obligées de partager des sanitaires communs et de s'approvisionner en eau à des puits.

"La mort continue à faire ses ravages parmi les enfants pauvres de la ville. On peut dire que c'est faute de soins que ces petits êtres succombent aux maladies régnantes (rougeole et angine). Sur les quarante décès enregistrés en une semaine, aucun enfant n'appartient à la classe aisée". (Courrier de l'Escaut du 7 février). 

Un très long article conte les malheurs d'une veuve et de son fils. En voici un résumé :

Une dame veuve d'un officier de l'armée demeurait avec son fils, amputé d'un bras, à la rue des Récollets (NDLR : dans le quartier Saint-Piat). Cette femme folle était soignée avec une piété toute filiale par son fils unique handicapé. Les deux personnes vivaient au moyen de la seule pension dont jouissait la mère. Le médecin constatant l'état de la dame la fit transporter à l'hospice des incurables. Le fils perdit ainsi d'un seul coup le logement et la pension et le mercredi 21 avril, il se donnait la mort de quatre coups de couteau ! (Courrier de l'Escaut du 24 avril).

La violence est quotidienne ! 

Les faits de violence sont-ils plus nombreux à notre époque par rapport au XIXe siècle ? C'est possible ! Rappelons cependant qu'en 1869, on découvrait des faits divers sanglants ou tragiques non seulement au sein de la rubrique locale, mais aussi dans celles qui concernaient la région, le pays ou la France. Une grande partie de la population, analphabète, n'avait pas accès à l'information et le journal était acheté et lu par les classes bourgeoises. Il n'y avait ni radio, ni télévision, ni internet pour relayer et amplifier ces événements. Ceux-ci faisaient l'objet de conversations, le soir, à la veillée.

"Un crime a été commis le dimanche (7 mars) à Gaurain-Ramecroix ! Le nommé J. Glissoux, ouvrier, s'était rendu vers 7h du soir chez le dénommé Nicolas Leclercq, cabaretier, d'où, après avoir bu une dizaine de bières, il s'esquiva sans payer. Il alla ensuite au cabaret à l'enseigne "A la Guinguette" tenu par Louise Bataille. Le dénommé Leclercq l'y avait rejoint afin de lui réclamer le paiement des consommations. Il invita Glissoux à sortir ! Quelques instants plus tard, l'homme rentra à nouveau à la Guinguette en s'exclamant : "Mon Dieu, j'ai le coup" et il tomba mort. Nicolas Leclercq, âge de 48 ans, a été arrêté le lundi matin". (Courrier de l'Escaut du 10 mars).

La suite de ce tragique fait divers apparaît quelques jours plus tard :

"Concernant le crime qui s'est déroulé à Gaurain, il apparaît que le dénommé Leclercq n'habitait pas Gaurain, qu'il était originaire des Flandres et était connu dans d'autres communes pour accusations mensongères. Il fut d'ailleurs indirectement responsable de la mort naturelle d'une dame à Mainvault, apeurée d'avoir été accusée à tort par lui". (Courrier de l'Escaut du 22 mars).

L'ivrognerie fait des ravages.

Il est impossible de retenir le nombre de disputes familiales ou de bagarres sur la voie publique qui avaient pour cause la trop grande consommation d'alcool. La police était souvent appelée pour séparer deux ou plusieurs individus et rétablir le calme !

"Une scène de sauvagerie s'est passée, hier vers 1h et demi du matin, à la rue des Campeaux. Deux ivrognes refusant de payer leurs consommations au café Saint-Brice, la police fut requise et plusieurs de ses agents furent fortement maltraités par ces deux forcenés dotés d'une force herculéenne. Elle parvient néanmoins à les mener à Bomard (NDLR : nom donné à la prison,voir article qui est consacré à ce sujet sur la blog). L'un d'eux parvint à s'échapper, mais il n'aura pas moins à rendre compte de sa conduite devant Dame Justice qui mettra un bon poids pour eux dans sa balance. La police s'est conduite vaillamment avec calme et sagesse en cette circonstance". (Courrier de l'Escaut du 8 juillet).

Grave accident de la circulation !!

Automobiles et camions n'ayant pas encore été inventés, carrioles à deux roues poussées par un homme, tombereaux, diligences ou charrettes tirées par des chevaux, voilà de quoi était composée la circulation routière en 1869. Cela pouvait cependant être à l'origine d'accidents comme en témoigne la relation de celui qualifié de grave par le journaliste (aujourd'hui on le qualifierait plutôt de spectaculaire) survenu en ville :

"Un grave accident est survenu ce dimanche (NDLR : 8 août 1869) "Au Pacha", maison faisant l'angle de la rue de Cologne (NDLR : actuelle rue de L'Yser) et de la rue de Piquet. Un chariot chargé de briques descendait la rue de Cologne lorsque les chevaux furent emportés par le chargement et le conducteur ne put les retenir. Un malheur était imminent, tout le monde se sauvait. Parvenu au bas de la rue de la Placette aux Oignons, les chevaux furent lancés sur le trottoir et le tenon pénétra dans la façade de la maison de Mr. Kerkhove. Un cheval fut blessé à l'oreille. Les dégâts sont notables. Tous les menus objets qui se trouvaient à l'étalage ont été brisés en mille pièces". (Courrier de l'Escaut du 9 août).

Les combats de coqs.

Le journal défend la cause des "coqueleux", ces amateurs de sanglants combats de coqs qui se déroulaient jusqu'alors des deux côtés de la frontière. Il dénonce l'abolition des combats de coqs qui vient d'être votée par les chambres législatives sur la proposition du Ministre libéral (et anticlérical) tournaisien, Jules Bara malgré, stipule-t-il, l'énergique opposition du député Barthélémy Dumortier, lui aussi Tournaisien, membre du Parti Catholique. Désormais les organisateurs et participants à ces combats seront considérés comme des délinquants passibles d'une amende et d'une peine d'emprisonnement en cas de récidive. (Courrier de l'Escaut du 13 octobre).

L'érection de la nouvelle prison.

Le Ministre libéral Jules Bara est aussi attaqué au sujet de la construction de la nouvelle prison appelée à remplacer le Bomard.

"La prison Bara s'élève rapidement hors l'ex-porte de Valenciennes. Ce sera un magnifique édifice avec des fenêtres et agrémenté de jolies rosaces. Tout le monde se demande pourquoi faire tant de frais pour une construction qui doit servir à détenir des malfaiteurs". (Courrier de l'Escaut du 13 octobre).

Il est important de remarquer que ces mots placés dans un autre contexte peuvent encore être prononcés à notre époque !

La météo.

Pluies importantes en hiver, vagues de chaleur en été, orages violents et aussi tempêtes sont au rendez-vous. Lors d'un épisode météorologique extraordinaire, on a tendance à dire : "on n' jamais connu cela avant", encore faut-il savoir ce qui se passait jadis.

"Notre kermesse a eu un bien triste début. Une épouvantable bourrasque a enlevé les feuilles des arbres, les fruits des jardins, les tuiles, les pannes et les ardoises des toits. Le vent a fait rage, il s'est donné le malin plaisir de briser les poteaux, de déraciner les arbres, il a renversé les tribunes du champ de course (NDLR annuelles courses hippiques organisées lors de la kermesse de septembre sur la plaine des Manœuvres qui existèrent jusque dans les années mille neuf cent soixante), enlevé la couverture du cirque qu'il a jeté sur une pauvre baraque voisine. Des personnes ont été blessées. Le concierge de la Fabrique belge de laines peignées a eu la figure coupée par les lourdes portes de l'établissement. Sur la Grand'Place (NDLR : orthographe de l'époque), un homme a été renversé par la tourmente et s'est brisé une jambe dans la chute". (Courrier de l'Escaut du 14 septembre).

Remède de rebouteux.

On voyait parfois apparaître de petits encarts vantant les mérites d'un produit "miracle".

"On a découvert dans le cresson un antidote efficace à la nicotine. Versé sur le tabac, l'extrait de cette plante lui enlève son principe vénéneux sans pour autant lui faire perdre les qualités qu'on lui recherche". (Courrier de l'Escaut du 4 septembre).

Mieux vaut ne pas essayer !

Mise en garde.

La presse met souvent en garde les lecteurs par rapport à des agissements suspects, à des escrocs, à des colporteurs malhonnêtes...

"Nous apprenons que quelques individus de mauvaise mine se présentent pour mendier, vers 9 ou 10h du soir, dans les magasins où ils savent ne trouver que des dames et ils cherchent à les effrayer. La police pourrait se mettre à leur poursuite d'autant plus qu'ils exploitent volontiers le voisinage de la Grand'Place". (Courrier de l'Escaut du 19 décembre).

Une touche plus heureuse pour terminer !

"La fête de Saint-Nicolas des enfants pauvres s'est tenue ce dimanche 12 décembre à 11 heures. Elle était organisée par la Conférence de Saint-Vincent de Paul". (Courrier de l'Escaut du 13.12).

S.T. novembre 2015.

17:12 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, 1869, événements, faits divers |