22 févr.
2017

09:15

Tournai : souvenirs du Cabaret Wallon Tournaisien (3)

Les golden sixties !

Durant les années soixante, la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien va atteindre le sommet de son art et aussi de sa popularité grâce à "l'Orvue de l'Karmesse", un événement incontournable dont l'immense succès va l'obliger à multiplier les représentations entre le mois de septembre et la Toussaint (et même jusqu'au début du mois de décembre pour les dernières éditions). Vingt-huit revues à grand spectacle ont ainsi été mises sur pied par la troupe des chansonniers tournaisiens entre 1948 et 1975.  En 1982, à la Maison de la Culture, un public estimé à 19.000 spectateurs eut droit à une première revue-souvenir intitulée "Quand ch'éteot l'Orvue". Une ultime édition sera montée, en 2008, dans le cadre de l'année du centenaire, celle-ci résumait les précédentes en reprenant les meilleures scènes.

Jadis, Albert Coens et Eloi Baudimont écrivaient la presque totalité des sketches, sacrifiant, chaque année, leurs vacances à la recherche de gags, de quiproquos, de situations comiques qui déclenchaient les rires des spectateurs. Un travail méticuleux car il faut savoir que chaque scène avait son décor et aussi ses costumes. 

Les titres étaient toujours en rapport avec l'actualité de l'année : "Cha ch'est bazar" (l'année de l'ouverture de la grande surface de la rue de la Tête d'Or en 1962),  "Féaut caire d'ssus" (l'année du premier alunissage en 1969), "Ein point, ch'est tout" (l'année des élections en 1970), "Tout feu, tout femme" (à l'occasion de l'année de la femme en 1975)... Avec la participation des ballets de Mme Vercauteren, de l'orchestre du Cabaret dirigé par Anselme Dachy mais aussi avec les renforts d'Angélina Delcourt, Arlette Décarpentrie, Jacqueline Jardez, Jacqueline Perron, Anna Rivière, Anna Roberte, Raymonde Voiturier, de l'épouse de Richard Leclaire, de Robert Léonard, Léonard Rivière, Gaston Voiturier, Christian Bridoux (déjà !) et bien d'autres, c'étaient plusieurs dizaines de rôles qui occupaient la scène durant près de quatre heures. La revue "Tout feu, tout femme" fut jouée à vingt-huit reprises et vue par plus de 14.000 spectateurs. Un spectacle d'amateurs qui laissait rêveur certains professionnels ! 

 

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1966 : Jojo (Lucien Jardez) et Nénesse (Marcel Roland), deux compères qui apparaissaient entre les différentes scènes des revues. 

Jojo et Nénesse, les deux amis ont vraiment été mis à toutes les sauces. On les a vus agents de police (notre photo), écoliers en culottes courtes (l'année de l'apparition de l'enseignement rénové), colleurs d'affiches (l'année des élections), astronautes (l'année où le premier homme a posé le pied sur la lune), aéronautes, adeptes du sauna et même transformés en femmes (lors de l'année de la femme)...

Comme je l'ai dit, j'ai eu la chance de connaître dans ma jeunesse Edmond Godart et Georges Delcourt, en tant que voisins, j'ai aussi eu le plaisir de travailler en compagnie de Marcel Roland. Directeur d'agence à la Banque de Bruxelles, sa popularité et sa gentillesse lui ont amené de nombreux clients, tout heureux d'être conseillés par "Monsieur Nénesse" du Cabaret. Ce sympathique chansonnier était né le 20 juin 1921 à Tournai. Lauréat du Concours Prayez en 1953 avec sa chanson "L'Parc communal", il devint membre du Cabaret en 1959. En tant que directeur d'agence bancaire, c'est logiquement qu'il fut nommé au poste de Trésorier en 1980. Auteur de chansons, il était surtout un remarquable interprète qui vivait ses textes sachant transmettre son émotion au public ou déchaîner les éclats de rire dans la salle. On le voit encore sur le ponton interpréter : "La vie tournaisienne" ou "M'pétite école", compositions personnelles ou bien "L'Maclotte" de Fernand Colin, "L'Crasse pinte" de Léopold Kain, "On Minche bin à Tournai" de Georges Delcourt ou "Ein scandale au roduit "d'Adolphe Prayez. Marcel Roland qui demeurait à la rue Royale nous a quittés en 2000. 

 

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1966 : Lundi perdu, la tradition a été respectée, Anselme Dachy, l'accompagnateur des chansonniers (à côté de Lucien Jardez), est le nouveau roi de la société tandis que Walter Duvellier en est "l'seot" (à côté de Robert Pollet). 

Je risque de me répéter en disant que je rencontrais souvent Walter Duvellier puisque celui-ci a également habité dans une résidence du boulevard Bara, à deux pas de chez Georges Delcourt. Il était né le 3 avril 1903 à Chalon-sur-Saône (France). C'est en qualité de violoniste, musicien d'orchestre, qu'il est entré au Cabaret en 1924. A cette époque, les chansonniers n'étaient pas seulement accompagnés d'un pianiste, comme ce fut le cas par la suite, mais par un orchestre complet. Il a exercé la fonction de Trésorier de 1954 à 1959 et a été Vice-président de 1965 à son décès survenu le 14 mai 1974. Walter Duvellier exerçait la profession de Secrétaire au conservatoire de Musique. Au sein de la Compagnie, il était un interprète des chansons humoristiques puisées dans le répertoire des anciens. "L'fier à r'passer" semble être le seul monologue écrit par lui.

 

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1966 : Lors d'un "Petit Cabaret", Louis Urbain s'avance vers le micro, au piano, on retrouve Anselme Dachy, au premier rang (de gauche à droite) Edmond Godart - Lucien Jardez - Walter Duvellier. Au second rang : Eloi Baudimont - Albert Coens - Jean Leclercq - Robert Delvigne (?).

 

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1966 : Sous le titre "Le Cabaret part en vacances", les joyeux chansonniers tournaisiens annoncent leur spectacle du 12 mars en la Halle-aux-Draps. On reconnaît au centre du second rang Georges Delcourt et son épouse Angélina. Au premier rang, à droite, un des derniers entrés : Edmond Roberte. 

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Depuis toujours, la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien prête son concours à des œuvres philanthropiques. Les chansonniers se produisent à titre gratuit pour des associations caritatives ou a finalité sociale. On voit ici quelques membres lors d'un après-midi de 1967 à la Maison de Retraite des Sœurs de la Charité. Ce document nous permet de reconnaître Angélina Delcourt (la dame en noir à gauche), à côté de Marie-Louise Urbain et Fernande Durieux, l'épouse de Marcel Roland (à droite).

Je crois qu'il est utile de mettre à l'honneur ces gens de l'ombre que sont les épouses et compagnes des membres du Cabaret. Personne ne peut imaginer l'abnégation dont elles font preuve, le nombre d'heures qu'elles ont partagées avec cette "maîtresse envahissante" qu'est la Royale Compagnie. Petits et grands Cabarets, séances philanthropiques, prestations à Bruxelles ou ailleurs, écriture des chansons ou monologues, réunions hebdomadaires au local (durant lesquelles est bien souvent organisée une... troisième mi-temps !), préparation des spectacles et écriture des revues, répétitions pour ces dernières et soirées théâtrales en la Halle-aux-Draps, voilà autant d'absences justifiées d'un mari accaparé par le Cabaret. De plus, cette passion pour notre patois prend le plus souvent place après une journée de travail.

 

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Au sein de la Compagnie, l'Amitié n'est pas un vain mot. On voit les membres du Cabaret se recueillir sur la tombe d'André Pouril disparu en février 1967.

 

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Si désormais le Cabaret fête la Wallonie dans le salon de la Reine de l'Hôtel de Ville, il fut un temps où la cérémonie se déroulait au "Pichou Saint-Piat", le monument à la Chanson et à la Littérature wallonne. Le présent document représente la cérémonie qui s'y est déroulée en 1968. On reconnaît le président Lucien Jardez entouré d'André Glineur (à sa droite), autre excellent auteur patoisant, membre du Théâtre Wallon Tournaisien, et du bourgmestre Jean Hachez (à sa gauche).

 

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On sait que les traditions sont respectées par le Cabaret. Voici donc, en 1975, la bande de joyeux compères réunis sur le "bourloire" du café "Colombophile" à Kain pour l'annuel jeu de boule carréaulé. On reconnaît en bas (de gauche à droite) : Edmond Roberte - Albert Coens - Ghislain Perron. Debout : Max François - Louis Urbain - Marcel Roland - Lucien Jardez - Jean Leclercq - Anselme Dachy - André Dupriez et Charles Ghio. Ce jour-là, Charles Ghio allait être sacré roi de la Société. Peut-être ne doutait-on pas encore qu'Albert Coens allait cesser toute activité au sein de la Compagnie l'année suivante ! Le jeu de boule se terminait toujours par un souper aux "petits légumes".

 

 

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Pour clôturer les années septante, voici le Cabaret au grand complet en 1977. A cette occasion, le public découvre les deux nouveaux membres (en haut, à gauche) : Jean Pierre Verbeke et André Wilbaux.

 

(sources : documents extraits de la presse locale grâce à la collaboration de Jean-Paul Foucart et souvenirs personnels de membre-sympathisant du Cabaret). 

S.T. février 2017.

20 févr.
2017

13:15

Tournai : souvenirs du Cabaret Wallon Tournaisien (2)

De 1950 à nos jours : l'âge d'or du Cabaret Wallon.

Ce titre interpelle probablement les inconditionnels de la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien et mérite donc une explication. Les membres fondateurs ont donné ses lettres de noblesse à la Compagnie et nous ont laissé des œuvres indémodables, toujours interprétées de nos jours. On pense à : "L'Karmesse de Tournai" d'Auguste Mestdag, au "Lindi Parjuré" d'Achille Viehard, à "L'Robe blanque" d'Adolphe Prayez, à "Ch'est ainsin dins no ville" d'Eugène Landrieu", aux "Gosses de Tournai" d'Henri Thauvoye ou à "L'Maclotte" de Fernand Colin mais aussi à bien d'autres chansons qu'on entonne encore dans les fêtes de famille qui se déroulent à l'ombre des cinq clochers. 

Toutefois, peu à peu, après la seconde guerre mondiale, la Royale Compagnie a pris une toute autre dimension. Elle s'est ouverte au plus grand nombre de sympathisants, elle a multiplié les prestations, monté des revues à grand spectacle, vu ses soirées retransmises sur la chaîne nationale de télévision ou sur la télévision locale No Télé. Ces membres ont été régulièrement invités dans l'émission dialectale de Radio-Hainaut (devenue Vivacité). Pour répondre à l'attente des très nombreux spectateurs, les chansonniers ont été obligés de quitter la trop petite salle de l'étage du café Central sur la Grand-Place pour rejoindre la Halle-aux-Draps et la Maison de la Culture. Le Cabaret est régulièrement sorti de Tournai pour aller à la rencontre d'auditeurs qui l'attendaient à Bruxelles (le cercle des Tournaisiens de Bruxelles), dans les cercles estudiantins de la capitale ou de Louvain-la-Neuve et encore dernièrement à Ath.  

C'est cette évolution que nous découvrons par la photo. 

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1956 : Si le document n'est pas très net, on peut néanmoins reconnaître de gauche à droite : Eloi Baudimont - Albert Coens - Georges Delcourt - André Pouril (?) - Louis Urbain interprétant la "chanson des cinq" accompagnés au piano par Anselme Dachy. (photo : Courrier de l'Escaut).

André Pouril était né dans le Nord de la France en 1901. Primé au concours Prayez en 1928, il était entré au Cabaret l'année suivante. Il sera Secrétaire-Administrateur de 1956 à son décès survenu le 20 février 1967. 

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1956 : une société comme le Cabaret Wallon Tournaisien ne pouvait déroger à la tradition bien ancrée du "Lundi perdu". Emile Viehard est sacré roi et reçoit ses attributs des mains d'Eloi Baudimont (à droite) et de Lucien Jardez (au centre). (photo : le Courrier de l'Escaut).

Fils d'Achille Viehard, membre-fondateur, Emile Viehard était né à Tournai le 1er mars 1875. Il était entré au Cabaret en 1923, il deviendra Vice-Président en 1948 et le restera jusqu'à son décès le 6 janvier 1961.

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  1959 : Du plus petit au plus grand (par la taille), on reconnaît : Robert Pollet - Jules Messiaen - Richard Leclaire et Charles Midavaine (photo : Le Courrier de l'Escaut).

A la fin des années cinquante, Robert Pollet était une des plus belles promesses de la Royale Compagnie. Il était né à Tournai, le 21 mars 1933 et entré au Cabaret en 1957. Auteur de chansons, poèmes, monologues et sketches, il pouvait aborder avec facilité les différentes facettes du rôle de chansonnier. Dans sa chanson "L'Marché du Sam'di", il nous balade de la Grand-Place à la place Saint-Pierre et nous fait une photographie précise et humoristique de ces petits faits qui émaillent les rencontres qu'on peut y faire. Souvent sur les routes pour son travail, un chauffard mit fin prématurément à ce talent lors d'un accident de la circulation survenu le 20 mars 1970.

Portant le même prénom que son grand-père, entré la Royale Compagnie en 1920, Charles Midavaine (Jr.) est né à Tournai en 1930 et est entré au Cabaret en 1955. Alors qu'il était Secrétaire-Administrateur depuis le 29 mai 1964, il démissionna un an plus tard, en avril 1965. Il avait été de nombreuses fois lauréat du concours Prayez.  

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1965 : une fois par an, les membres du RCCWT se retrouvent lors la ducasse de Kain pour jouer au jeu de boule. De gauche à droite on reconnaît : Jean Leclercq - Lucien Jardez - Charles Ghio - Georges Delcourt - Richard Leclaire - Edmond Godart et Félicien Doyen (toute une génération de chansonniers aujourd'hui disparue). (photo : le Courrier de l'Escaut).

Charles Ghio est entré au Cabaret en 1945, il était né à Tournai le 24 décembre 1896. Membre de la chorale "La Tournaisienne" et du Cercle Choral "Tornacum", cet excellent baryton va mettre sa voix puissante au service de la Royale Compagnie. En 1959, il en sera nommé trésorier et le restera jusqu'à son décès survenu le 18 février 1980. 

J'ai eu la chance de bien connaître Georges Delcourt et son épouse Angélina (celle qui interpréta des seconds rôles mémorables dans les différentes revues). Le chansonnier exerçait la profession de marbrier. Magasin et ateliers se situaient en haut de la rue Saint-Martin, à l'angle du boulevard Bara. Cet excellent comédien, à l'humour communicatif, qui vivait les chansons qu'il interprétait était né le 2 mars 1896 et entré au Cabaret en 1925. Parmi les très nombreuses œuvres qu'il nous a léguées, on se rappelle notamment : "On minche bin à Tournai", eine cancheonne à faire "meonter les ieaux" (à donner faim). Il nous a quittés le 27 mars 1968. 

Chaque jour, me rendant à l'école primaire, je rencontrais également Edmond Godart. Celui-ci demeurait sur le boulevard Bara, à deux pas de "l'porte d'Lille". Il exerçait la fonction de rédacteur au journal l'Avenir du Tournaisis et était également chroniqueur sportif et membre de nombreuses associations tournaisiennes (les Amis de Tournai, fondateur et scribe des Chevaliers de la Tour, animateur tournaisien des émissions dialectales de Radio-Hainaut, Président fondateur du Centre Culturel d'Art Dramatique de Tournai-Ath-Mouscron...). Né à Tournai, le 9 octobre 1893, il était entré au Cabaret en 1928 et en fut le Vice-président de 1958 à son décès survenu le 29 janvier 1973. Journaliste, chansonnier, poète, acteur, régisseur mais aussi lauréat de nombreux prix... on retient de lui des œuvres comme "L'cancheon d'nos clotiers", "Le chant de l'Union", un des deux clubs de football tournaisiens, "Canteons Sainte-Magrite" et bien d'autres. 

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 1965 : Louis Urbain

Avec Louis Urbain, c'est la vraie chanson sentimentale qui est entrée au Cabaret. Il était né dans la cité des cinq clochers, le 14 mars 1914. Plusieurs fois primé au concours Prayez et lauréat du concours de la littérature tournaisienne organisé par le Souvenir Tournaisien de Schaerbeek, il était entré au Cabaret en 1937. En 1965, il en devint Secrétaire-administrateur et le resta jusqu'à son décès survenu le 15 janvier 1980. Il était également membre fondateur et collaborateur régulier de la gazette "les Infants d'Tournai". Il nous a légué de très nombreuses chansons dont les titres évoquent ce côté "fleur bleue" qu'il revendiquait. Parmi celles-ci, on retiendra : "Pasque...", "J'aveos rêvé !", "J'vous aime bin !", "Toinette", "Les éautes" ou encore "Rôsse". 

L'album de la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien se referme momentanément, d'autres photos viendront enrichir nos souvenirs !

(Sources : "Florilège du Cabaret 1907-1982) ouvrage paru à l'occasion du 75ème anniversaire du RCCWT - photos archives du "Courrier de l'Escaut". Je remercie mon ami Jean-Paul Foucart pour sa collaboration dans la recherche de documents).

S.T. Février 2017.

18 févr.
2017

09:32

Tournai : expressions tournaisiennes (396)

L'guernoule d'Edmeond.

J'sais d'puis lommint que m'n'amisse Edmeond, d'puis s'pus jeone âche i-a eine vraie passieon : quançqu'i-peut prévir à l'avanche (*) l'temps qui va faire, vous pouvez ête seûr que no gaillard i-est à s'n'affaire. Vous avez l'raminvrance que ch'est près d'Kain qu'i-d'meureot, i-resteot dins eine belle maseon de l'rue Montifeaut. Comme tous les beons gardéniers, i-aimeot savoir ce que l'ciel i-alleot li apporter. Si s'gardin i-aveot b'soin d'ieau, il falleot de l'pluèfe mais... pos treop. Si l'solel i-luiseot treop fort, ein p'tit neuache n'areot pos fait d'tort. Les penn'tieres éteotent plantées quançque l'terre commincheot à s'récauffer et i-n'areot jamais eu l'idée d'semer avant que l'lune rousse elle ne soiche passée. 

D'puis qu'in ville, su ein de nos quais, i-est v'nu habiter, su l'appui d'ferniête i-ravise ses géraniums pousser. I-a surlommé no ville "Tournai minérale", i-feaut dire qu'on y cope les arpes à l'rafale. Ceulle sémaine, accoudé au cassis,  Edmeond i-a brait, i- éteot tell'mint triste d'vir les ouverriers d'la ville abattent les charmes du quai Saint-Brice.

Asteur, Edmeond, ch'est avant tout pou s'santé qu'i-orwette l'météo tous les soirs su No Télé. S'n'organisme i-réagit au temps qui fait, ainsin i-souffère tout du leong d'eine ainnée. Breongile, allergies, orfroidiss'mints ou bin angile, ch'est ainsin pindant douze meos du prumier mai au trinte avril. 

Tout au leong d'eine sainte ainnée, s'feimme elle l'intind s'délaminter :

"J'sus seûr que l'temps i-va canger, j'sins des douleurs dins mes poignets",

ou bin :

"A m'mote que l'momint du pollen i-est arrivé, cha fait treos jours que je n'arrête pos d'éternuer",

ou acore :

"Et avé cha, i-feaut vir mes is, i-seont rouches de l'rache que j'ai catoupi".

Quançqu'i-fait freod, dins tout s'corps, i-orchins partout des lanchures, i-a du mau à s'tiête, à s'deos et à toutes les jointures. Quançqu'i-va caire de l'pluèfe, ch'est automatique, i-sins deux jours à l'avanche s'dérinvier ses romatiques. Quançque l'temps i-cange, i-a toudis hic et hac, finalm'int on peut dire qu'i-est toudis patraque.

A peine qu'in s'baissant, à ses reins, i-sint eine pétite gêne, i-va aussi vite querre ein paquet d'ouate "le Thermogène" (j'seûr que vous avez tertous connu ceulle ouate, ave l'imache d'ein diape qui crache des flammes su l'boîte). Eine feos qu'i-aveot des riches lanchures, i-n'a pos fait dins l'demi-mesure, comme ormète, i-a mis eine crème pou récauffer et eine couche d'ouate pou que cha fasse bin d'l'effet. Eine heure après i-aveot des cloques tout du leong de s'colonne vertébrale et, pou l'soigner, i-a fallu l'inveyer aux urginces de l'hôpital. I-éteot brûlé presqu'au deuxième degré et pindant quate jours su s'vinte i-est resté couché. 

"Bah, ch'est de m'feaute, si j'aveos su qu'i-alleot geler, j'areos rajouté ein p'tit gilet et mes reins i-areot'ent été protégés, mais l'velle i-aveot quéquein à l'maseon et j'aveos oblié d'raviser les prévisieons !".

Ein bieau jour, Fifinne li a dit :

"J't'ai d'jà dit que t'd'veos printe l'temps comme i-vient, in acoutant les prévisieons te t'in fais bin souvint pou rien. A partir d'asteur, ch'est décidé, au momint du bulletin su No Télé, j'vas printe l'télécomminde et su eine eaute caîne j'vas zapper".

Au bout d'deux jours, Edmeond qui n'aveot rien dit, i-est sorti in prenant, pa précautieon, s'parapluie. Tertous dins l'rue l'preneot pou ein annochint vu que l'solel brilleot d'mille feux au firmamint. 

"Te n'as pos ichi l'air fort optimiste Edmeond, su Vivacité, te n'as pos acouté les prévisieons".

In ravisant tout autour de li, on l'a vu rintré, in catimini, dins ein magasin qui vind d'nouvieaux animaux d'compagnie. 

"I-n'me feaut pos ein serpint ni eine grosse aronne, i-a pos d'détoule, je cache tout simplemint après eine pétite guernoule".

L'feimme li a deonné ein bieau bocal pou ortourner à s'maseon ave l'animal.

Quançque Fifinne, d'commissieons, elle est rintrée, elle a tout à n'ein queop vu l'batracien su l'(fausse) quémeinée.

"Ah neon, te vas m'in'lver cha tout d'suite, comarate, rien qu'à vir ceulle sale biête, j'vas caire malate".

In souriant, Edmeond i-a berlé comme ein fuchéau :

"J'te présinte l'nouvelle Mam'zelle Météo". 

I-a rajouté :

"Si elle reste au feond, i-n'va pos faire beon et si elle grimpe su l'éthielle, on sait qui va faire du solel".

"Bé j'ai bin l'foute d'ceulle mocheté, dins l'Esqueaut te vas aller l'ruer !".

"Ah mais pou cha, tout d'abord, i-faudra m'passer su l'corps, j'te présinte l'ceulle qui s'ra no'Miss Météo, Fifinne,  Tatiana cha s'ra l'neom de m'nouvelle copine !".

Li à qui, à causse de l'météo, on aveot d'jà copé l'imache, ceulle feos-chi, i-n'aveot même pus l'seon dins l'ménache.

Eine sémaine pus tard, sintant eine beonne naque venant de l'cuisine, Edmeond i-a d'mindé :

"Quoisque te fais pou deîner, Fifinne ?".

"L'surprisse du chef, te vas t'pourléquer les babines !" li a répeondu no brafe Fifinne.

I-sinteot meonter les ieaux, ch'est seûr, i-alleot faire bombance, comme on dit, l'maseon elle imbaumeot la Provence. 

Tout in souriant, Fifinne, de s'n'heomme, elle a ravisé s'tiête quancqu'i-a vu l'pétite paire de gampes cuites au mitan de s'n'assiette. 

"Quoisque ch'est qu'cha ? Milliards, ceulle espèce de maboule, elle m'a préparé des cuisses de guernoule !".

Edmeond i-a été vir su l'quémeinée, l'bocal i-n'éteot pus occupé. On l'a alors vu berdéler comme ein infant colérique, Fifinne elle aveot osu s'attaquer à l'statieon météorologique. 

L'geste, Fifinne, elle l'a bin vite orgretté pasqu'Edmeond, débalté, i-a menacé d'divorcer. 

Elle a bin essayé de l'raiseonner, i-n'a rien qu'i-a fait, i-feaut dire qu'elle aveot mal queusi les meots pou li parler.

"T'Tatiana, pindant toute l'journée, t'éteos toudis in train d'l'amidouler, j'aveos vraimint l'impressieon d'ête eine feimme trompée et, j'te l'avoue, au momint dusque j'ai qu'minché à l'fristouiller, j'aveos l'impressieon que j'éteos in train de m'vinger".

D'puis qu'ces faits seont arrivés, Edmeond i-est démoliné. Comme i-n'saveot jamais l'temps qu'i-alleot faire, i-est resté à s'maseon, sans sortir, pindant tout l'hiver. 

Ein soir d'l'été passé, Fifinne li a d'mindé :

"Te pinses qu'on va avoir d'l'orache, ravise j'sus ichi tout in nache et, pa d'zeur l'Meont de l'Ternité i-a des noirs neuaches?".

Edmeond i-a erlevé s'tiête et li a dit avé ein air biête :

"I-feaut printe l'temps comme i-vient, les prévisieons météo cha n'sert à rien, i-s'ra toudis temps d'aller t'mucher quançque les premiers queops d'tonnerre i-veont éclater". 

Je n'vas pos mintir, final'mint, je n'sais pos si déhors l'orache i-a éclaté mais ce que j'ai appris pa les visins ch'est que dins l'maseon on les a intindu bin berteonner !

(*) prévir à l'avanche cha s'appelle ein pléonasme,  pou prévir après, i-n'feaut pos ête fort doué ! 

(lexique : eine guernoule : une grenouille / lommint : longtemps / l'jeone âche : le jeune âge / quançque : lorsque / prévir : prévoir / à l'avanche : à l'avance / ête seûr : être sûr (dans le sens d'être certain d'une chose) / avoir l'raminvrance : avoir la souvenance, se souvenir / leu : leur / ein gardénier : un jardinier / l'gardin : le jardin / d'l'ieau : de l'eau / l'pluèfe : la pluie / ein neuache : un nuage / les penn'tières : les pommes de terre / commincher (ou qu'mincher) : commencer / récauffer : réchauffer / raviser (ou orwettier) : regarder / surlommer : surnommer / coper : couper / les arpes : les arbres / ceulle : cette / l'cassis : le châssis / braire : pleurer / vir : voir / asteur : maintenant / orwettier (ou raviser) : regarder / ainsin : ainsi / i-souffère : il souffre / l'breongile : la bronchite / l'orfroidiss'mint : le refroidissement / l'angile : l'angine / l'prumier : le premier / l'meos : le mois / s'délaminter : se lamenter, se plaindre / canger : changer / à m'mote : selon moi, à mon idée / treos : trois / acore : encore / le is : les yeux / rouches : rouges / de l'rache : tellement / avoir catoupi : avoir des démangeaisons / orchintir : ressentir / des lanchures : des élancements, des douleurs vives / avoir du mau : avoir mal / l'deos : le dos / caire : tomber / s'dérinvier : se réveiller / les romatiques : les rhumatismes / toudis : toujours / ête patraque : ne pas se sentir bien, ne pas être dans son assiette / querre : chercher / tertous : tous / ceulle : cette / l'imache : l'image / ein diape : un diable / eine feos : une fois / ein ormète : un remède / des cloques : des cloches, petites ampoules apparaissant après une brûlure / l'inveyer : l'envoyer / s'vinte : son ventre / l'velle : la veille / quéquein : quelqu'un / oblier : oublier / printe : prendre / acouter : écouter / eine caîne : une chaîne / ein annochint : un innocent / eine aronne : une araignée / avoir de l'détoule : avoir de l'embarras, de l'ennui / cacher après : chercher / tout à n'ein queop : tout à coup / l'quémeinée : la cheminée / comarate : camarade / berler : crier / ein fuchéau (ou ein fussiéau) : un putois / mam'zelle : mademoiselle / l'éthielle : l'échelle / j'ai bin l'doute : je me moque, je n'ai cure / l'Esqueaut : l'Escaut (le fleuve qui traverse Tournai) / ruer : jeter / l'seon : le son / eine beonne naque : une bonne odeur / quoisque : qu'est-ce que / deîner : dîner / s'pourléquer : se pourlécher / sintir meonter les ieaux : avoir une profonde envie de manger / les gampes : les jambes / au mitan : au milieu / berdéler : rouspéter, manifester son mécontentement / ein infant : un enfant / osu : osé / orgretté : regretté / débalté : ce mot possède plusieurs sens, pris ici dans celui de déchaîné / queusir : choisir / amidouler : amadouer, flatter, caresser / dusque : où / qu'mincher (ou commincher : commencer / fristouiller : cuisiner, préparer le repas / ête démoliné : être démoralisé / l'orache : l'orage / pa d'zeur : par-dessus / l'Meont de l'Ternité : le Mont de la Trinité, autre nom désignant le Mont Saint-Aubert qui s'élève au Nord de Tournai / erlever (ou orlever) : relever / biête : bête / s'mucher : se cacher / les queops : les coups / les visins : les voisins / berteonner : se mot à plusieurs signification, ici pris dans celui de gronder).

S.T. février 2017.

09:32 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, patois, picard. |