22 mars
2017

Tournai : souvenirs du Cabaret Wallon (8)

1996, l'orage qui couvait au sein de la royale Compagnie éclate !

L'année 1996 restera à jamais gravée dans les annales de la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien. Après la disparition de quatre membres importants et à l'issue d'une année sabbatique, on pensait que le Cabaret allait vivre à nouveau des jours plus sereins. Si, en septembre, au moment de la proclamation des résultats du Concours Prayez, le ciel semblait s'être illuminé, il était présomptueux de croire que les beaux jours étaient enfin revenus ! Non, l'orage qui couvait et que parfois on devinait aux travers de déclarations des uns ou d'attitudes des autres éclatera soudainement à la fin de l'année.

Tournai, cabaret Wallon tournaisien, lucien jardez, philippe de smet

Concours Prayez 1996 : trois des quatre lauréats deviendront membres de la Compagnie en 1997, (de gauche à droite à partir de la croix) : Jean-Marc Foucart (et non Jean-Marie), Claude Delonville et Michel Petit. Le titre du journal semble signifier qu'aucun des auteurs n'est habitant de Tournai-Ville, un chauvinisme qui n'est pas de bon aloi en raison de la situation, ils demeurent néanmoins dans les faubourgs !

Premier coup de tonnerre, la disparition de la célèbre gazette du Cabaret : "Les Infants d'Tournai", créée en novembre 1954, parue cinq cents fois et sabordée par son rédacteur en chef qu'est le Président Lucien Jardez. Des difficultés financières et le manque de textes à publier sont les raisons évoquées par lui pour justifier la fin de la parution. C'est avant tout la lassitude de l'homme-orchestre qui en est à l'origine.

Ardent défenseur du patois auquel il a donné ses lettres de noblesse, serviteur incontesté de la Compagnie qu'il a portée à des sommets et amenée à faire connaître au-delà des frontières du Tournaisis, fine plume pour la rédaction de monologues, auteur de multiples fois récompensé pour ses contributions patoisantes mais aussi pour ses écrits en langue française, Lucien Jardez est tout cela (et peut-être même plus) mais... il possède un défaut flagrant, il est dogmatique. Depuis des années, il décrète, de plus en plus, ce qui est bon et mauvais pour le Cabaret, se montre intransigeant sur la qualité des textes qui sont présentés par de jeunes auteurs et exige de ces derniers une extrême rigueur et un talent inné pour une entrée au Cabaret. Toujours en recherche du mot juste et de la belle expression, Lucien Jardez est devenu, peu à peu, le défenseur d'une forme d'élitisme qui n'aurait certainement pas été partagée par les membres-fondateurs en 1907.

Un pouvoir sans partage ne peut conduire qu'à des réactions parfois outrancières. Deux clans se sont formés : les "Anciens" qui reconnaissent les qualités de ce Président élu en 1964 et qui, avec l'âge, ont perdu la fougue de la jeunesse pour le contredire et les "Modernes" soutenus par d'autres membres plus anciens qui souhaitent injecter du sang neuf dans la Royale Compagnie. Lassé par ce déchirement, déçu par les critiques dont il est l'objet au sein de la Compagnie mais aussi parmi certains membres cotisants, le 27 novembre 1996, Lucien Jardez rédige et envoie sa lettre de démission. Il met ainsi un terme à 53 années de présence et 42 années de présidence. 

1996 RCCWT démission de L Jardez (2).jpg

extraits de la lettre de démission de Lucien Jardez. 

Les propos extraits de la lettre de démission qu'un "vent favorable" a amenée à la presse traduisent la personnalité de l'auteur. Les amoureux du Cabaret lui sont reconnaissants du travail accompli pour avoir fait du Cabaret Wallon Tournaisien, une vitrine du "parler de chez nous", et d'avoir prouvé à tous que la langue picarde n'était pas ce langage des vulgaires et du petit peuple comme aimaient à le proclamer bien haut les snobinards et les parvenus de l'époque. Lucien Jardez a donc parfaitement raison de déclarer que, sous sa présidence, la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien a atteint des sommets qu'elle n'avait jamais connus au cours de son existence, malheureusement... était-il vraiment nécessaire d'ajouter la phrase "et qu'elle ne connaîtra probablement plus jamais" ? Ce sont là des mots qui mettent au grand jour une personnalité imbue d'elle-même et aigrie, des petites phrases qui vont ternir quelque peu l'image de celui qui restera pour longtemps encore un défenseur de notre patois digne de figurer au panthéon des auteurs tournaisiens et wallons. Déçus par le départ de cet homme d'exception tout autant que par ses écrits parus dans la presse, les quelque deux mille membres cotisants de la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien se demandent finalement si le président n'avait pas l'intention inavouée de voir disparaître le Cabaret à brève échéance en créant une absence de relève.

 

1985 RCCWT distinction pour L. Jardez.jpg

Lucien Jardez avait été fait Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres de France en 1985.

1994 Tournai au Fil du Temps L Jardez (2).jpg

En 1994, Lucien Jardez, par ailleurs conservateur de "la Maison Tournaisienne", le musée de Folklore, était venu évoquer son autre passion pour Tournai, la préservation de son folklore, au cycle de conférences "Tournai, Au Fil du Temps" organisé au profit de l'institut d'Enseignement spécial "le Saulchoir" à Kain.  

Le départ inopiné de Lucien Jardez survenu dans une atmosphère conflictuelle latente ne doit pas faire oublier tout ce que la cité des cinq clochers doit à cet homme : outre sa très longue présidence au sein du Cabaret Wallon, il était aussi membre de l'A.S.B.L "Les Amis de Tournai", Chevalier Camerlingue de la "Confrérie des Chevaliers de la Tour". Il était également auteur de vaudevilles, de poèmes, de monologues et de nouvelles en prose, Conservateur du Musée de Folklore depuis 1982, Président de la section "Arts et Traditions populaires" au sein de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie, membre de l'Association Royale des Ecrivains Wallons. On lui doit la traduction en patois des BD : les "Pinderleots de l'Castafiore" (les Bijoux de la Castafiore d'Hergé) et "Les potieaux d'cabaret", ou encore "L'année de la bière", versions tournaisiennes des BD de Cauvin et Carpentier. Il a rédigé le "Glossaire picard tournaisien" et écrit "Les Géants de Tournai et leur suite" et "Tournai, Tournaisis". Il a participé aux émissions dialectales tournaisiennes sur Radio-Hainaut (Vivacité désormais) et, entre 1973 et 1984, il a composé tous les poèmes de présentation, en français, des Galas du Folklore Wallon qui se déroulaient au Palais des Beaux-Art de Bruxelles. 

Suite à la décision irrévocable de Lucien Jardez, plusieurs questions se posent désormais : que vont faire les Anciens qui l'ont toujours soutenu ? Qui va diriger le Cabaret ? Combien de membres comptera encore la Compagnie ?  Le Cabaret n'a-t-il pas reçu le coup de grâce ? 

1996 RCCWT démission de L Jardez (3).jpg

Le journaliste du "Courrier de l'Escaut" résume d'excellente manière la situation créée par le départ de l'homme qui incarnait le Cabaret depuis bien longtemps. 

Tel le phénix renaissant de ses cendres, le Cabaret va se doter d'un nouveau Président en la personne de son pianiste-accompagnateur Philippe De Smet (voir l'article qui lui a été consacré sur le présent blog). Symbole du renouveau annoncé, c'est le plus jeune membre qui va avoir la lourde charge d'assurer la continuité et on peut être... "optimiste" à ce sujet !

(sources : "Chint ans d'Cabaret" de Pol Wacheul, ouvrage paru en 2007 à l'occasion du 100ème anniversaire la R.C.C.W.T. - presse locale - "Le Courrier de l'Escaut" pour les documents photographiques).

S.T. mars 2017.

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