08 août
2016

Tournai : la lente évolution de la rue de Pont.

Situation.

La rue de Pont, sur la rive droite de l'Escaut, est située dans le prolongement du Pont-à-Pont et mène au carrefour de Saint-Brice. D'une longueur d'un peu moins de deux cents mètres, elle est presque totalement dédiée aux activités commerciales.

Un peu d'Histoire.

Voilà une rue qui porte la même dénomination depuis qu'elle existe.

Dans un cartulaire de 1230, on peut en effet lire : "Maison achetée par Jehan Mousson, appelée l'ostel du Saumon, séant en le grant rue de Pont, haboutant à la ruielle Catry" (rue Catrice), tandis qu'en 1631 dans les Comptes de l'hôpital Notre-Dame, il est fait mention d'une "Maison rue de Pont, appelée l'hostellerie de l'Aigle d'Or".

Datant de l'époque des Archiducs Albert et Isabelle, une gravure du XVIe siècle (NDLR : que nous ne pouvons malheureusement pas reproduire) nous fait découvrir une première maison en bois à droite, juste après le pont, dans laquelle une niche confectionnée dans le poteau cornier contient une statue de la Vierge. Au loin l'église Saint-Brice possède un clocher en forme de pyramide tronquée. Les habitations de la rue sont construites en pierre, en brique ou en bois. Deux de celles-ci sont badigeonnées à l'ocre jaune ou rouge. Il semble y régner une grande animation. 

Depuis sa création, le bourg de Saint-Brice possédait sa propre magistrature, les échevins tenaient leurs séances dans la halle située à l'angle de la rue de Pont et du quai Vifquin. En séance des Consaux du 25 août 1668, il fut question de mettre en vente cet immeuble, reconstruit dans la première moitié du XVIIe siècle. Ce bâtiment existait encore au milieu du XIXe siècle et abritait alors une boulangerie à l'enseigne "La Vierge".

Selon Bozière, la maison qui faisait face à la boulangerie aurait été construite sur un terrain où s'élevait, jadis, un couvent de Templiers.

Chaque année, le 1er mai, lors de la neuvaine à Saint-Marcou, imploré contre les écrouelles (NDLR : lésions cutanées dues aux adénites tuberculeuses chroniques touchant principalement le cou), on voyait arriver de nombreuses personnes issues des villages environnants. La rue de Pont se couvrait alors de boutiques de marchands ambulants qui lui conféraient une apparence de foire.

 

La rue de Pont au XXème siècle.

1900 Tournai Le Pont aux Pommes.JPG

                        La rue de Pont vue du Pont aux Pommes (Pont-à-Pont) en 1900, au fond l’église Saint-Brice

 

Dans des archives datant de 1904, on trouve référence à trois maisons de commerce :

au n° 11, la Maison L. Depoorter-Meert, fondée en 1810, "marchand de toile, de couvertures en laine ou coton, de couvre-lits ouatés ou Courtepointes et fabrique de lingerie" (sic). Dans la publicité, la maison précisait "qu'on remettait à tout acheteur au comptant un bon du montant de son achat donnant droit à 2% d'escompte, payable en janvier prochain". 

Au n°13, Au Magasin Français, C. Delpire-Grandsir, "vêtements pour hommes, dames et enfants, coupons pour costumes, pardessus et pantalons à prix fixe. Maison de confiance". 

Au n° 27, la Maison Verdy, "magasin de mercerie, bonneterie, cols, manchettes, cravates et foulards, châles et corsets à prix modérés".

Dans les archives de 1912, on retrouve la Maison Verdy (n°27) et le Magasin Français désormais tenu par Omer Bacquaert (toujours n°13), mais aussi :

Au n°12, la Maison G. Coupez-Fievez, tapissier-garnisseur, "spécialiste en décorations spéciales pour fêtes ou funèbre, magasin de papiers-peint, coutils pour toile à matelas, étoffes pour rideaux, brise-vue, toile cirée, linoléum, plumes, duvets, crins et varechs".

Au n°30, la Maison Jean Waroquier, droguerie mais aussi vente d'eaux minérales naturelles.

Au n°34, la Maison Delaunoy, "entreprise pour tous travaux de vitrerie, spécialité d'encadrement, fabrique de vitraux pour église et appartements, titulaire d'un brevet d'invention".

Avec le temps et surtout en raison du premier conflit mondiale, certaines de ces maisons vont disparaître, mais dans les années vingt et jusqu'à la fin du XXème siècle, on retrouvera toujours la droguerie Waroquier.

En 1923, nous trouvons l'existence au n°3, des Etablissements Lefebvre et Vandeputte, qui propose les "radios-concerts" à domicile grâce aux appareils de TSF. "La maison est spécialisée en toutes applications électriques et possède son atelier de montages et de réparations".

En 1924, on verra apparaître les premières "réclames" pour Mme Lucas, qui au n°36, tient "un magasin de chapeaux, robes, blouses, manteaux et est spécialisée dans deuil et demi-deuil". Cette maison disparaîtra un peu avant la fin du siècle dernier. 

Tous les immeubles de la rue de Pont seront détruits lors des bombardements de la seconde guerre mondiale.

Il est difficile d'évoquer les différents commerces qui vont, par la suite, se succéder, les plus anciens se rappelleront les maisons aujourd'hui disparues comme :

au n°1, le magasin Bagatelle, maroquinerie, ganterie... Ce bâtiment accolé au Pont-à-Pont est vide depuis quelques années. Hélas, régulièrement squatté, vitrines et portes ont été sécurisées, il y a peu, au moyen de panneaux de bois donnant un côté inesthétique à ce petit immeuble sans étage.

Au n°6 et 8, on trouvait le magasin de meubles Wuyts auquel a succédé Trace, une agence de travail intérimaire. 

Au n°12, l'agence de voyages Roland, devenue par la suite Carlson Wagon-lits abrite désormais un spécialiste en cuisines équipées. 

Au n°10, le café le Belvédère qui fut remplacé par un pub anglais, le "British Grenadier" et est désormais transformé en un restaurant ayant conservé le nom de "British".

2011 Tournai la Bergère d'Ivry.jpg

 Le café "A la Bergère d'Ivry" fut transformé en un restaurant à l'enseigne "Aux P'tits Plaisirs" qui a malheureusement fermé ses portes, il y a quelques semaines. 

Au N°33-35, on se souvient de la "graineterie Drouillon" (précédée par le magasin de jouets "La Galerie enfantine") à laquelle succéda la firme "Ordi pour Tous", spécialiste en informatique. Celle-ci se trouve désormais en face dans une partie des anciens magasins Titart, le spécialiste du bureau.

au n°41, le photographe Delmotte qui existe depuis plusieurs décennies. 

au n°47, la librairie Liénard-Pottié régulièrement fréquentée par les élèves de l'Athénée Royal de la rue Duquesnoy, surtout au moment de la rentrée des classes, abrite désormais la pharmacie Multi-Pharma qui se trouvait encore, il y a une vingtaine d'année, juste en face, à l'angle de la rue Barre Saint-Brice. 

Au n°49, une enseigne semble défier le temps qui passe, "Au Roy Childéric", café et petite restauration. C'est désormais le seul café situé dans cette rue depuis la disparition de la Bergère d'Ivry (photo ci-contre). 

Autre bâtiment toujours présent, au n°4, à l'angle de la rue de Pont et du quai Saint-Brice, le siège de la Croix-Rouge, bien connu des générations de donneurs de sang.

                 (enseigne du café "A la Bergère d'Ivry)

 

Quel sera l'avenir de la rue de Pont ?

Cette rue n'échappe pas à la fermeture d'enseignes, même si elle semble un peu mieux résister que d'autres. Cinq à six vitrines sont vides et attendent un éventuel repreneur, un commerce a été transformé en maison particulière et, images de l'époque, les éternels magasins de nuits y ont fait également leur apparition. Leurs vitrines, peu attractives, servent uniquement à présenter, les bouteilles d'alcools, canettes, tabac et cigarettes qui sont leur principal fond de commerce. 

Dans quelques temps, le visage de l'entrée de la rue sera remodelé avec la reconstruction du Pont-à-Pont réalisée dans le cadre de l'élargissement de l'Escaut. Le belvédère permettant une vue imprenable sur la cathédrale et le beffroi devrait lui aussi subir quelques légères modifications. Cette rue retrouvera-t-elle un jour l'animation qui était la sienne lorsque je l'empruntais, adolescent, pour me rendre quotidiennement à l'Athénée Royal ? C'est probablement un souhait largement partagé par une majorité de Tournaisiens, las de voir leur centre-ville se dépeupler au profit de zones commerciales périphériques d'une grande banalité, peut-être créatrices d'emplois mais au détriment des indépendants qui ont animé la ville durant des décennies et même des siècles !

(sources : "Tournai, Ancien et Moderne" de A.F. J Bozière, ouvrage paru en 1864 - "Tournai, sous les bombes 1940-1945" d'Yvon Gahyde, ouvrage paru en 1984 et recherches personnelles - document photographique :, photo du Courrier de l'Escaut datant de l'année 1900 et photo extraite de ma collection personnelle).

S.T. août 2016.

11:22 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (3) |

Commentaires

certains lecteurs m'informent qu'ils rencontrent des problèmes lors de l'envoi de commentaires.

Écrit par : l'Optimiste | 09/08/2016

Répondre à ce commentaire

Encore un grand merci pour vos écrits concernant notre bonne ville de Tournai, et en vous souhaitant une bonne semaine.

Écrit par : DUMOULIN | 09/08/2016

Répondre à ce commentaire

Merci pour tes recherches laborieuses à la mémoire de notre cité, Serge ! C'est avec plaisir que nous te lisons.
Ce matin, j'ai encore une fois retrouvé des moments d'enfance et d'adolescence en découvrant ton texte sur la rue de Pont. C'est une des rues que je parcourais pour "faire les commissions".
Tu nous rappelles "la Galerie enfantine". Quels bons souvenirs ! C'était mon bonheur de parcourir la galerie de jouets et d'y rêver quand je passais par là.
Aux commerces que tu évoques, j'ajouterais du côté droit, entre le pont et le carrefour de la rue Saint-Brice, une bonne boucherie où j’étais envoyée régulièrement et qui était tenue par deux frères Decarpentrie et leur famille.
Je me souviens aussi d'une mercerie située près du pont et tenue par une dame dont le patronyme était "Devisé" mais c'était, je crois, son nom de jeune fille. Il me semble que sa mère tenait déjà la boutique avant elle. J'ai beaucoup fréquenté ce magasin en étant institutrice primaire : on y vendait notamment tout ce qui concernait les cours de travaux manuels dans les écoles de filles. Jusqu'aux années 75-80, on apprenait en effet encore aux filles à tricoter, crocheter, coudre, broder...

Écrit par : Jacqueline | 10/08/2016

Répondre à ce commentaire

Les commentaires sont fermés.