15 juin
2016

Tournai : la lente évolution du Pont des Trous

Le Pont des Trous, star de l'été !

Depuis que le projet de mise à grand gabarit de l'Escaut est paru, on ne parle plus que de lui, il soulève les passions, oppose les Tournaisiens, donne du travail aux journalistes, entretient l'éternel combat entre les Anciens et les Modernes, entre les défenseurs du passé et les hommes résolument tournés vers l'avenir. 

Faut-il dénaturer le Pont des Trous ?

Le Tournaisien de naissance est viscéralement attaché à son patrimoine. Ce dernier est l'héritage de ses ancêtres, l'illustration de son Histoire, le jalon des événements du passé et l'oeuvre de défenseurs de la cité au temps où celle-ci suscitait, à cause de sa richesse, la convoitise de ses voisins. Les personnes ayant vu le jour dans des villages savent combien il est important de garder vivaces les traditions, les gens des villes veillent jalousement sur leurs trésors architecturaux.  

Hélas, au cours des siècles, combien de fois a-t-on jeté bas des témoignages intéressants. Pensons à la destruction de la "Tour des VI" à la rue Garnier, des églises Sainte-Catherine, Saint-Pierre, Saint-Nicaise et Notre-Dame, de l'abbaye de Saint-Martin lors de la Révolution, des fortifications qui, contrairement à des villes comme Carcassonne ou Avila, n'entourent plus la cité scaldéenne et ne vivent désormais que par quelques tours (tour du Cygne, Saint-Georges, Fort Rouge) ou par quelques lambeaux d'enceinte (Tours Marvis). Parmi ces derniers vestiges, le Pont des Trous possède la particularité d'être une porte d'eau, une des dernières en Europe du Nord et, à ce titre, est le monument le plus photographié par les touristes après la cathédrale Notre-Dame.

Mais voilà, le développement économique a, par la force des choses, depuis toujours, été le vandale de l'Histoire. L'homme crée des moyens de transports de plus en plus longs, de plus en plus larges, d'une plus grande capacité. Pour permettre des liaisons rapides entre les lieux de chargement et de déchargement, par souci de rentabilité, on s'efforce de construire des voies rapides, des lignes directes et... malheur au monument qui se trouve au milieu de la route des bâtisseurs.

Tournai Pont des Trous années 50.jpg

 Il en a déjà subi de nombreuses modifications, le vieux pont et, même si ceux qui devaient lui conserver sa beauté architecturale l'ont laissé aller ces dernières années (probablement pour mieux argumenter au sujet de la nécessité de le modifier), il a survécu et, jusqu'à aujourd'hui, continué à se dresser fièrement à la sortie Ouest de la cité des cinq clochers, ses arches se mirant dans le noir miroir du fleuve.

Le pont dans l'Histoire.

Né à la fin du fin du XIIIe siècle, il a permis de relier les deux tours qui s'élevaient de part et d'autre du fleuve, la tour de la Thieulerie sur la rive gauche et celle du Bourdiel, élevée en 1282. Au début, il prit le nom d'Arcs des Salines (des salines se trouvaient, à proximité, sur le quai de la rive gauche portant aujourd'hui ce nom). 

 

1936 Tournai le Pont des Trous.jpg

Comme le démontre ce document photographique tiré des archives du journal "le Courrier de l'Escaut", en 1936, le pont présentait encore trois arches de même largeur. Il faut savoir qu'à l'origine la courtine était recouverte d'un toit qui a disparu lors de la rénovation de 1847. 

1945 Tournai le Pont des Trous.jpg

Un premier coup dur lui sera asséné en 1940, lors du second conflit mondial. Bombardées, ses arches sont détruites. A la fin de la guerre, on construisit un chenal provisoire pour permettre le passage des bateaux.

(document du Courrier de l'Escaut).

1948 Tournai le Pont des Trous.jpg

photo tirée des archives du Courrier de l'Escaut

A partir de 1947, les ingénieurs des Ponts et Chaussées vont réaliser un travail remarquable pour une époque durant laquelle ils ne possédaient pas encore le matériel de construction dont on dispose septante années plus tard. Ils vont rehausser les deux tours et reconstruire les trois arches en réduisant la largeur des latérales au profit de la centrale portée à un peu plus de 11 mètres.

1963 Tournai Pont des Trous.jpg

Déjà en 1963, la presse locale s'interrogeait sur l'avenir du Pont des Trous, le passage de bateaux de 1.350 tonnes allait-il sonner le glas pour un des monuments préférés des Tournaisiens ? Le problème de l'élargissement de l'Escaut permettant à des péniches de se croiser dans la traversée de Tournai allait empoisonner la vie des riverains du fleuve pendant plus d'une décennie jusqu'à ce qu'il soit résolu par l'arrivée du bourgmestre Raoul Van Spitael. Celui-ci proposa d'adopter la solution dite de "l'alternat", les bateaux étant autorisés à remonter ou à descendre le fleuve à des périodes déterminées réglées par un système de feux. Le centre-ville était ainsi sauvé, on pouvait recommencer à investir dans les commerces et dans les habitations. Par la volonté d'un homme, défenseur de la cité dont il était devenu le premier magistrat, l'épée de Damoclès venait d'être brisée.

 

Trois décennies de tranquillité.

Pendant un peu plus de trente ans, on n'entendit plus parler d'un possible élargissement, ni même d'un grand détournement de fleuve par les quartiers Nord de la ville. Le commerce local pouvait retrouver une seconde jeunesse, la ville était embellie par des rénovations, des constructions nouvelles s'élevaient en harmonie avec le paysage local...

Et voici que, soudainement, les Français décidèrent de remettre à l'ordre du jour, un vieux projet de près de deux siècles, la création de la "liaison Seine-Nord", une voie d'eau permettant le transport des marchandises du Sud vers le Nord de l'Europe. N'attendant pas la construction toujours aléatoire en raison de la crise financière de ce projet, la Région Flamande embraya le pas et se mit à élargir la Lys afin d'être prête à s'articuler sur le projet français lorsque celui-ci serait réalisé. La Région Wallonne ne pouvait être en reste. Après tout, le réseau routier étant saturé et l'écologie ayant le vent an poupe, on décida de créer une "dorsale wallonne" fluviale. Tout a été étudié. Contrairement à la voie ferroviaire, la navigation sur cette liaison ne peut souffrir de retards, il faut gagner une minute par-ci, trente secondes par-là. Le brave Pont des Trous est devenu le gêneur de service dans la traversée de Tournai. On aurait pu recommencer le travail effectué en 1947-1948, après tout les moyens modernes auraient permis d'élargir un peu plus l'arche centrale mais, c'est oublier que les jeunes générations d'architectes et d'ingénieurs souhaitent marquer d'une empreinte indélébile leur passage sur cette terre et comme l'époque n'est plus à la protection outrancière des vestiges, on préfère raser.

Les Tournaisiens furent surpris de découvrir le résultat de leurs cogitations, de leurs élucubrations. On alla jusqu'à leur proposer un "pont-fantôme" fait en résille d'époxy reliant les deux tours, mariage du passé et de la modernité chère à ses auteurs.  

Devant la levée de boucliers et surtout pour calmer la population en vue des prochaines élections, moment où le pont sera normalement en cours de finition, on organisa un référendum qui démontra que le Tournaisien est attaché à ses vieilles pierres au grand dam des bureaux d'études dont les projets avaient ainsi été balayés.

Sortir par la porte, rentrer par la fenêtre.

Un commission à laquelle ont participé des citoyens a planché sur le sujet. Avouons quand même que ce travail a été dirigé afin de ne pas trop s'écarter du but recherché. Finalement le pont actuel sera sacrifié et les arches reconstruites en pierre, deux arches latérales étroites surplombant un passage à créer pour les piétons et une arche plus haute et plus large au centre. Pour avoir vu le projet, on se dit que c'est la moins mauvaise des solutions, même si on aurait voulu que les arches soutiennent un passage.

Prochainement, le collège communal sera amené à se positionner à propos de cette solution. Ensuite, on attendra les deniers jours du pont actuel sacrifié sur l'autel des intérêts économiques qui restent à prouver. Comme l'Optimiste est, par définition, une personne tournée vers l'avenir qu'elle voit toujours avec confiance, espérons qu'elle ne se trompera pas et que les générations futures ne nous reprocheront pas ce saccage de nos richesses. Des plans dressés dans des lointains bureaux de Bruxelles et de Namur où le tourisme qui devrait être la principale richesse pour Tournai, suite à la perte des industries, est le cadet des soucis. 

(S.T. juin 2016)

23:10 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tournai, projet seine-nord, pont des trous |

Commentaires

La destruction des Buddah de Bamiyan, celle des sites antiques d'Irak ou de Syrie au nom d'une vision religieuse de la société et de ses valeurs fondamentales ont été unanimement qualifiées d'acte de barbarie.
La destruction d'une porte d'eau médiévale unique en Europe occidentale, au demeurant protégée de toute modification ou altération par un arrêté du 6 mai 1991, au nom d'une vision économique de la société écartant d'autorité toute forme de contradiction ou de remise en cause, n'est-ce pas une autre forme de barbarie ?
Beau sujet de réflexion pour ceux qui veulent se pencher sur la définition de ce terme...

Écrit par : ChD | 16/06/2016

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