24 mai
2016

Tournai : la propreté publique à travers l'Histoire.

Vaste débat que celui de la propreté publique, c'est pourtant un des aspects non négligeables que relève le visiteur venu découvrir les richesses de notre ville. Une cité peut s'enorgueillir d'un patrimoine historique ou architectural extraordinaire, elle peut posséder les plus beaux espaces verts ou mettre en valeur ses monuments, si la saleté est omniprésente, ces trésors que le monde nous envie sont totalement dévalorisés. Comme nous le verrons, depuis le Moyen-Age, la propreté des villes a toujours fait débat et, peu à peu, certaines ont mieux réussi que d'autres à développer cette notion d'hygiène publique parmi leur population. Comme en toutes choses, ce n'est qu'une question d'éducation.

Les premiers règlements communaux.

Les différents écrits et plans de ville qui sont parvenus jusqu'à notre époque montrent, qu'au Moyen-Age, les rues de Tournai étaient étroites, tortueuses, remplies d'immondices et de décombres. Peu pavées, elles servaient de soue pour les porcs et se transformaient bien souvent en égouts à ciel ouvert où pullulaient les colonies de rats. Les eaux pluviales qui entraînaient ces déchets s'écoulaient dans des fossés dénommés "warwandes" se terminant dans l'Escaut. On n'est donc pas étonné que les épidémies de peste et de choléra étaient endémiques à l'époque. Soil de Moriamé, sur base d'archives disparues lors des bombardements de 1940, a constaté que les rues du centre de la cité tournaisienne semblaient déjà pavées au XIIIe siècle car, au début du XIVe, on pavait déjà les rues plus éloignées du cœur de la cité.

Déjà au XIIIe siècle, les Magistrats de la ville avaient élaboré un règlement pour lutter contre ce fléau qu'était le manque d'hygiène.

Voici quelques extraits d'un règlement de 1280 :

"Que personne n'entasse ni branches, ni fagots dans les fossés de la ville, ni à 100 pieds d'aucune maison de la ville sous peine de 100 sous maximum - Qu'aucun forgeron ne jette l'écume de sa fournaise en la rue, sous peine de 100 sous, mais le fasse assembler et mener aux champs - Que personne" ne haus, ne bas" (ni grand, ni petit) devant sa maison jette "ne tierre, mierde, ne écouville ne ordures" (ni terre, ni excréments, ni détritus, ni ordures) à moins qu'il ne le fasse assembler ou assemble en 1 mont et l'en fasse mener aux champs sous peine de 20 sous - que nul ne jette à l'Escaut à la porte du "Bourdiel" (tour du Pont des Trous située sur la rive gauche) détritus ou ordures sous peine de 20 sous - que nul ne jette dans les fossés de la ville détritus ni escloits (urine) ni ne fasse courre *(ne défèque) sous peine de 100 sous...".

* le mot "courre" vient de "corée" désignant les intestins et entrailles, le terme "corrante" était utilisé à l'époque pour désigner la diarrhée (petit détail scatologique)

Certains lecteurs seront choqués de découvrir pareils termes, images d'une époque révolue, mais, à la nôtre, n'urine-t-on pas, ne défèque-t-on pas et ne vomit-on pas encore dans les rues de la ville ? Ne va-t-on pas déposer des déchets, détritus, tontes d'herbe, branchages sur les terrains vagues ? Les canettes et mégots ne sont-ils pas devenus les détritus des temps modernes quand ce ne sont pas des seringues usagées !

La préoccupation des Magistrats dans leur lutte pour assainir les rues de la ville ressemble à un combat qui dure depuis... des siècles.

Ainsi, une ordonnance de 1401 stipule :

"Qu'il ne soit aucune personne qui, dès ce jour, ait des porcs allant par la ville, sans garde, sous peine de 10 livres et de perdre les porcs (...) que nul n'ait des porcs allant par le marché au grain le jour du marché, gardés ou sans garde, sous la dite peine".

Ainsi également une ordonnance de 1407 émanant de l'exécuteur de la juste laïque :

"Il est accordé qu'il puisse prendre et emprisonner tous les porcs allant par la ville, mais qu'il n'en épargne aucun et que la ville en ait la moitié".

Une ordonnance de 1440 reprend le texte édicté en 1401 et ajoute :

"Qu'il ne soit personne qui mène ou cache, ni fasse mener ou cacher des porcs dans les défenses qui sont sur les fossés au Bruille (actuel quartier du Château), sur les dunes du grand ou petit Marvis, dans ou hors la ville, sous peine de 40 sous et des lois de la Justice (...). Qu'il ne soit personne demeurant en notre justice sur la rivière d'Escaut qui ait ou tienne des porcs ou des truies pour les y nourrir et engraisser, sous la dite peine . Qu'il ne soit personne qui puisse avoir ou mener, souffrir ou laisser ses truies, porcs, moutons, brebis, agneaux, vaches, bœufs, taureaux, chevaux, poulains, juments, chèvres, boucs ou autres quelconques bêtes (une véritable ménagerie) sur les "boullewers" (tours de guet ou de défense) ou dans les fossés de la ville, ni sur la forteresse de celle-ci, sous peine de 40 sous et de perdre les bêtes...".

Dans les écrits de 1456, on voit apparaître la mention de "banneleurs", probablement des ouvriers payés pour évacuer les déchets. Pour la première fois, les magistrats avaient mis le pied dans un engrenage qui allait avoir de beaux jours devant lui car "faire le travail à la place d'un autre n'encourage pas celui-ci à le réaliser lui-même". Nos petits "hommes verts" actuels (qui sont désormais en jaune) ne nous démentiront pas, leur travail quotidien qui consiste à traquer et à enlever le déchet laissé par les citoyens peu respectueux de l'environnement semble être un éternel recommencement.

"Qu'il ne soit aucune personne qui porte ni ne fasse porter au grand Marché de Tournay, en la place Notre-Dame, contre le beffroi, ni au Marché-aux-vaches, excepté entre les "estaques" (pieux et poteaux), fumier, "groises" (graviers, grès), ordures ni déchets, mais fasse porter et mener cela aux champs... sous peine de 20 sous. Qu'il ne soit valet, servante ni autre quelconque personne, qui balaie, pousse, ni ne fasse pousser ou mettre en ruisseaux de la ville ordures ni déchets, sous peine de 20 sous, que personne ne balaie sur les chaussées à moins qu'il ne pleuve ou ne tombe de l'eau des nuées (!), sous la dire peine...".

Ainsi au cours des siècles, les règlements deviennent de plus en plus précis pour donner un aspect plus propre aux rues et surtout pour lutter contre des vecteurs de maladies.

Apprendre la propreté à la population est une mission qui semble plus difficile encore que de l'apprendre à un enfant qu'on éduque car un effet de masse joue continuellement, le pollueur se fond dans l'anonymat de la foule pour se garantir une certaine impunité. Peu à peu, on a rendu chaque citoyen responsable de la propreté de la voie publique située en face de sa propriété. "Balayer devant sa porte" est même devenu une obligation. A Tournai est née l'expression "Faire s'rang"

Les ordonnances du XIXe siècle.

Le 28 août 1843, le Magistrat fut obligé de rappeler les termes d'une ordonnance de 1806, preuve que la lutte contre la saleté devait, en permanence, être rappelée, chaque génération d'habitants tombant vite, sur ce point, dans un laisser-aller coupable. Les termes ne sont pas équivoques :

"Considérant qu'il importe de rappeler à nos concitoyens les obligations qui leur sont imposées par diverses dispositions du règlement du 1er décembre 1806, relatif à quelques parties du service de la voirie et, notamment au balaiement (sic) et nettoiement des rues".

Suivent plusieurs dizaines d'articles dont nous allons extraire les principaux :

Article 2 : l'heure du balaiement sera annoncée par la cloche qui sonne habituellement l'heure de la retraite.

Article 3 : la charge du balaiement (orthographe de l'époque) incombera aux habitants, selon la situation et la nature de leurs maisons et héritages.

Article 4 : tout habitant occupant une maison au rez-de-chaussée, à quelque titre que ce soit, sera tenu d'en balayer ou d'en faire balayer régulièrement le devant, selon son étendue, y compris celui des cours et jardins. (...). Les propriétaires des maisons inhabitées ou ceux qui les représentent seront tenus d'en faire balayer le devant, comme s'ils habitaient eux-mêmes. Les alentours des églises, anciens cimetières, maisons d'établissements publics, devront être balayés par les concierges ou portiers de ces édifices ou établissements...

Article 8 : les habitants auront, trois fois la semaine, les moyens de se débarrasser gratuitement de tous les objets qu'il leur est défendu de jeter dans les rues et places publiques  (mise en place du système de ramassage des immondices qui sera défini en l'article 18).

Article 12 : lorsqu'il y aura de la poussière, chaque locataire ou propriétaire, avant de balayer, devra jeter ou faire jeter, dans les rues, places publiques, chacun dans l'endroit où il est tenu de balayer, autant d'eau qu'il sera nécessaire pour empêcher que la poussière incommode les passants ou ne puisse nuire aux marchandises qui se trouvent dans les boutiques voisines.

Article 18 : lorsque les charrettes chargées de l'enlèvement des boues passeront dans les rues et places publiques, les habitants qui en seront avertis par le son de la clochette, sont invités à venir jeter dans ces voitures ou de présenter à l'une des personnes (les adjudicataires) tous les déchets de volailles ou autres animaux, les épluchures de légumes, les herbes, les pailles, les cendres et autres objets susceptibles d'être transformés en engrais.

Article 39 : tous les propriétaires des maisons où il ne se trouverait point de fosses d'aisances ou latrines sont tenus d'en faire construire une (dont l'étendue ne doit pas être en-dessous de deux mètres cubes) dans les huit mois qui suivront la publication de cet arrêté, ceux qui ne se conformeront pas au présent article seront condamnés à une amende de 3 francs et aux frais de la dépense qu'entraîne la construction d'une latrine qui sera faite d'office par les ordres du commissaire de police.

Actuellement.

L'autorité communale a mis en place divers services qui permettent de lutter contre les nuisances engendrées par la malpropreté.

Il y a le ramassage régulier des immondices qui s'effectue deux fois par semaine au centre-ville et une fois par semaine dans les quartiers situés à la périphérie. Ce service est payant par le biais d'une taxe communale et par l'achat de sacs réglementaires.

Il y a le ramassage à domicile, au moins une fois par mois, des vieux papiers et cartons. Le sac réglementaire est payant.

Il y a le ramassage à domicile, au moins une fois par mois, des sacs contenant les bouteilles en plastique, les boites de conserves et les cartons de boissons (type tétrabrick ou tétrapack). Le sac réglementaire est payant.

Il existe, un peu partout, des bulles à verre destinées à recevoir les bouteilles et bocaux non consignés.

Il y a les bulles à vêtements usagés mais recyclables.

Trois déchetteries existent sur le territoire de la ville (les Mouettes, les Bastions et Kain). Appelées populairement "parcs à containers", elles permettent aux habitants d'aller déposer, gratuitement, les tontes de pelouse, les encombrants, le petit "électro" usagé, les papiers, cartons, déchets de démolition, verres, huiles usagées...

Il y a des ouvriers chargés du ramassage dans les rues de la commune des déchets, le plus souvent volontairement laissés par des personnes à l'esprit civique peu développé pour qui se déplacer vers une poubelle publique représente un effort qu'elles en sont pas prêtes de réaliser (mégots, paquet de cigarettes, cannettes, papiers gras...). Il y a aussi, malheureusement, des citoyens qui confondent poubelles publiques avec camions chargés du ramassage hebdomadaire et qui entassent des détritus au pied de celles-ci en se disant qu'on viendra bien les ramasser.  

L'intercommunale de propreté publique incite, par des formations données aux citoyens, à la réalisation de son propre compost à partir des déchets végétaux ou organiques.

L'obligation d'entretenir le trottoir face au domicile incombe toujours au propriétaire ou au locataire. De très nombreuses personnes l'ignorent ou feignent l'ignorer. Si chacun balayait en face de chez soi, si chacun enlevait les mauvaises herbes, les rues prendraient un aspect beaucoup plus propre et plus accueillant. L'obligation est également valable en cas de neige et verglas, les habitants ignorent ou feignent aussi ignorer qu'ils peuvent être rendus civilement responsables de la chute d'un piéton. Combien de trottoirs sont encore entretenus, été comme hiver ?

Eduquer les citoyens à la propreté est un travail de longue haleine, un responsable communal s'y est attelé récemment et récolte autant de critiques que de marques de reconnaissance car certains considèrent que polluer son environnement est un droit fondamental, synonyme de liberté mais la liberté des uns s'arrêtent toujours là où commence celle des autres et nous sommes en droit d'exiger la salubrité publique.  

Terminons néanmoins sur une note optimiste pour justifier l'appellation du blog :

En cinq siècles, il y a quand même eu d'importants progrès. Dans les rues ne déambulent plus les porcs, les truies, la volaille. Les ruisseaux ne charrient plus immondices, déchets, détritus. Les eaux pluviales se perdent depuis longtemps déjà dans les égouts souterrains et, avec les rejets des habitations, sont désormais épurées avant d'être rejetées dans le fleuve. Tout cela est bien mais un peu plus de civisme de la part d'une frange de la population permettait de vivre dans une ville à l'aspect impeccable qui ferait encore plus la réputation de Tournai, site touristique par excellence.

(sources : "Tournai, Ancien et Moderne" de Bozière, ouvrage paru en 1864- documents d'archives relatives au Tournaisis édités par les Archives de l'Etat parus en 1982 et recherches personnelles).

S.T. mai 2016.

Commentaires

Tout à fait d'accord avec ta conclusion. Au grand-duché de Luxembourg et en Allemagne, il fait beaucoup plus proche que chez nous et qu'en France. Bon week-end Serge.

Écrit par : Un petit Belge | 27/05/2016

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Remarquable travail de recherche sur ce sujet. Bravo ! On peut déduire que le mot "Incivique" n'a pas seulement été mis en exergue lors de cette période noire de 39-45 mais concernait déjà les siècles passés et encore ce 21° siècle. Oui ! Actuellement, dans les rues d'ici et d'ailleurs flâne encore ce type de personnage.

Écrit par : Jacques De Ceuninck | 31/05/2016

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