11 mai
2016

Tournai : des travaux pour vingt ans... au XVIIe siècle !

Un retour en arrière de plus de trois siècles.

"On n'a jamais connu pareille situation !" ou "C'était mieux dans le temps !" ou encore "Quelle époque vivons-nous !". Combien de fois avons-nous entendu pareilles affirmations qui ne se fondent bien souvent sur aucune réalité. La preuve en est une nouvelle fois apportée par les travaux qui défigurent notre cité depuis près d'une quinzaine d'années et dont la fin n'est pas attendue avant un bon lustre, si le ciel ne nous tombe pas sur la tête d'ici-là.  

La rénovation du cœur historique de Tournai à peine terminée, voilà que se profile à l'horizon le gigantesque chantier de l'élargissement de l'Escaut, un sujet déclencheur de polémiques entre partisans et opposants. Le but n'est pas de revenir, une fois encore, sur les tenants et aboutissants de cette importante modification effectuée au cœur même de la cité des cinq clochers mais bien de démontrer que, par le passé, pareille situation s'est déjà présentée et que nos aïeux ont été confrontés à bien pire encore. 

Louis XIV, le bienfaiteur de la cité de Tournai.

Dans la mémoire collective Louis XIV reste comme un bienfaiteur qui a permis à la cité des cinq clochers de se projeter dans le XVIIIe siècle grâce aux importantes rénovations entreprises. Pour arriver à ce résultat si bénéfique pour leur économie, les Tournaisiens ont enduré, comme nous allons le voir, bien des tourments. 

Tout a débuté le 25 juin 1667 lorsque le Roi-Soleil fit son entrée après un siège de deux jours à peine. Il resta trois jours et revint un mois plus tard afin d'effectuer sa joyeuse entrée en compagnie de la reine et de son frère le duc d'Orléans. Très rapidement, Louis XIV avait résolu de faire de Tournai la place la plus forte des Pays-Bas.

Au printemps de 1668 (les historiens évoquent la date du 1er mai) débutèrent les travaux de construction de la citadelle. Cet important chantier nécessita la démolition de la presque totalité de la paroisse Sainte-Catherine. L'église et trois cents maisons furent détruites, les habitants furent transférés, d'office, principalement dans le quartier du Château. Les travaux demandèrent six ans et huit mois de travail, un délai très court pour ce chantier colossal. Si des milliers d'hommes de troupes (Paul Rolland évoque le nombre de 30.000 hommes, Chotin, la moitié moins) se relayèrent pour réaliser le glacis (on nomme ainsi le terrain découvert en pente douce qui précède les éléments extérieurs d'une zone fortifiée), les métiers locaux concoururent à l'édification de la citadelle. On alla chercher les terrassiers, les "roctiers" (en patois tournaisien : ouvriers qui extraient la roche en carrière), les maçons, les scieurs de long, les charpentiers, les "chaufouriers" (ouvriers travaillant dans les fours à chaux) et les charretiers.

La confection du glacis fut réalisé en trois mois.

En moins de sept années, la partie sud de Tournai avait été profondément modifiée au nom de la défense de la ville contre les envahisseurs.

L'érection de la citadelle terminée, on entama le "bastionnement" de l'enceinte de la ville. Celui-ci ayant pour but de protéger, par des ouvrages avancés, les courtines et portes de la cité. Ce travail débuta en 1671 et dura près de dix-neuf années.

Jean de Mesgrigny qui avait participé à la réalisation de la citadelle édifiée sur des plans de Vauban souhaitait obtenir un système perfectionné d'inondation qui aurait empêché l'approche de Tournai par des troupes ennemies. Pour cela, il fallait réguler le cours de l'Escaut dans sa traversée de la ville.

Les travaux de rectification de l'Escaut.

Pour comprendre l'importance du travail, il y a lieu d'imaginer le fleuve à cette époque. Parfois large de 200 pieds ou étroit de 60 (le pied est une mesure de longueur qui valait 0,324 mètres environ), il était composé d'îlots résultant de l'ensablement progressif, d'installations industrielles, de moulins placés en plein cours du fleuve... Il fut décidé de lui donner une largeur uniforme de 60 à 70 pieds (soit de 19m50 à 22m70). Une seule meunerie remplaçant tous les moulins fut construite au grand arc des Chaufours (aux environs de l'actuel Luchet d'Antoing). Cet arc des Chaufours, situé en amont de la ville, fut doté d'un barrage afin de réguler le débit du fleuve, un autre barrage existait déjà depuis 1551 au-delà du Pont des Trous en aval de la cité.

Paradoxe de l'Histoire, on réduisit la largeur du fleuve afin d'obtenir un meilleur débit, de conserver un meilleur niveau d'eau et de faciliter la navigation si importante pour l'économie du Tournaisis ! Et dire qu'actuellement on se crêpe le chignon pour une question d'élargissement afin d'obtenir une meilleure fluidité du trafic fluvial, d'assurer la sécurité des bateliers qui traversent la ville et de donner un coup de fouet à l'économie régionale !!!

Ce travail s'effectua de 1683 à 1685.

La réédification du quartier du Château.

Durant la construction de la citadelle se déroulait également la réédification du quartier du Château (entre 1670 et 1672). Après avoir élargi le pont du Château (actuel Pont de Fer), on supprima le pont Tournu, on créa à la place le pont Notre-Dame et on fut obligé de raccourcir le Pont-à-Pont.

Les conséquences pour la population.

La volonté du Roi-Soleil n'était pas susceptible d'être retardée par des manifestations de mécontentement, encore moins par des recours en justice. En vingt ans, Tournai devint une ville moderne et quitta définitivement son habit du Moyen-Age.

Néanmoins les personnes qui migrèrent d'un quartier vers un autre ne furent pas toutes d'accord ainsi les moines de l'abbaye de Saint-Mard (Saint-Médard), chassés de la porte de Valenciennes, mirent littéralement le grappin sur l'église Sainte-Marguerite, lui retirant son titre d'église paroissiale et obligeant les fidèles à se répartir entre les paroisses Saint-Nicaise, Saint-Jacques et Saint-Quentin.

Parallèlement la réalisation de ce grand projet de rénovation de la ville donna aussi des idées à des particuliers qui firent reconstruire leurs habitations dans le style qu'on appellera par la suite "louis-quatorzien", les façades étant composées de briques et de pierre sous une toiture saillante aux corniches débordantes.

Ces grands chantiers furent à charge de la Ville qui déboursa 570.000 francs or pour la citadelle et 760.000 francs or pour la rationalisation de l'Escaut. A l'époque, il n'était pas question d'aller à la chasse au subside de l'Etat.

Nous ne sommes plus à l'époque des rois tout puissants, imposant leur seule volonté au peuple, la Révolution de 1789 a instauré la démocratie et désormais l'avis du peuple est écouté mais pas toujours... entendu, certains hauts fonctionnaires, au nom du bien commun, se prennent parfois encore pour le Roi-Soleil (l'ivresse du pouvoir) ! 

(sources : "Histoire de Tournai" de Paul Rolland, ouvrage paru en 1956 et "Histoire de Tournai et du Tournésis" d'Alexandre Chotin, ouvrage paru en 1840).

S.T. Mai 2016

 

11:36 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : louis xiv, citadelle, escaut, paroisse sainte-catherine, tournai |

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