28 mars
2016

Tournai : la lente évolution de la Grand-Place.

Tournai le Beffroi.jpgAprès la rue Perdue, la place de Lille, la rue Saint-Martin, la place Reine Astrid, la place Paul Emile Janson, la rue de la Tête d'Or, la rue de l'Yser, la rue de l'Hôpital Notre-Dame, la rue du Cygne et la rue Garnier, nous poursuivons notre visite de la rive gauche de l'Escaut en nous intéressant à l'évolution de notre forum : la Grand-Place.

Situation géographique.

La place principale d'une ville représente le plus souvent le centre géographique de celle-ci. Ce n'est pas le cas à Tournai où celui-ci se situe plus au niveau de l'Escaut qui divise la ville en deux parts pratiquement égales. Chez nous, la place est excentrée vers le Sud.

Une longue histoire.

On s'est longtemps interrogé sur la forme triangulaire de la Grand-Place, son origine la plus souvent admise proviendrait de la convergence de voies romaines qui se rejoignaient, à peu près, à l'endroit où sera érigé, bien plus tard, le beffroi. La première suivant le parcours place de Lille, rue Dorez, rue des Maux venait de Cassel, l'autre venant de Boulogne suivait l'axe de l'actuelle rue de l'Yser.

A l'époque gallo-romaine, le terrain sur lequel elle apparaît était situé en dehors de la ville, au-delà de la première enceinte gallo-romaine. La preuve en a été apportée par les nombreuses fouilles qui y furent effectuées au travers des siècles et qui permirent de découvrir l'existence d'une vaste nécropole qui s'étendait jusqu'à l'actuelle rue Perdue. On sait qu'à cette époque, on enterrait les morts en dehors de l'enceinte. Ce qui fait dire, à Bozière, que les festivités d'aujourd'hui se déroulent sur un cimetière où se dressaient les bûchers funèbres, il y a un peu moins de deux mille ans.

La Grand-Place apparut durant le premier millénaire. On sait qu'au Moyen-Age on y tenait marché au blé, aux pommes, au poisson et que les fripiers y étalaient des hardes et des ustensiles de toutes sortes. Ce marché prit peu à peu le nom de "Marché de l'Empereur". Même s'il n'est plus souvent utilisé, ce nom officiel existe encore de nos jours.

En 1806, un décret impérial autorisa la ville de Tournai à y ouvrir deux foires annuelles, la première, le jeudi le plus proche du 15 mai, la deuxième, le plus proche du 15 septembre. Ces dates évoluèrent pour désormais voir la foire de Mai se dérouler la semaine de l'Ascension et celle de septembre débuter le dimanche le plus près du 6.

On y trouvait un puits public, de trois mètres de diamètre, face à l'église Saint-Quentin et un pilori au pied du beffroi. Une des maisons les plus anciennes qui s'y dressait était le Porcelet ou Hôtel du Porc, elle aurait été construite à l'emplacement d'une habitation d'un préfet romain, à proximité de l'église. Lors de sa reconstruction, en 1755, elle fut ornée de bustes d'empereur et prit le nom de Maison des douze Césars. On dit qu'elle accueillit, une fois par semaine, les réunions organisées par Henri VIII lors de sa présence à Tournai. Au XIXe siècle, elle fut habitée par un certain du Mortier qui possédait une importante collection de tableaux.

En 1331 fut organisée sur le forum tournaisien, la fête des Trente-un rois à laquelle furent invités les notables de toutes les villes voisines afin de participer à un grand Tournoi.

En 1422, la Grand-Place fut envahie par de très nombreux Bohémiens ou Egyptiens qui commençaient à se répandre dans tous les états d'Europe. Les hommes exerçaient la profession de maquignon et les femmes disaient la bonne aventure. On dit que la foule se pressait en masse pour voir leurs moeurs étranges et licencieuses.

Au début du XVIe siècle, à l'angle de la place et de la rue des Orfèvres se dressait une maison dont la façade était surmontée d'une tribune destinée au chef de la magistrature tournaisienne qui y faisait publier ses ordonnances. Depuis cette tribune appelée "brétèque", en 1521, le représentant de Charles-Quint y fit serment, au nom de l'empereur, de maintenir les libertés communales. Comme l'avait fait, quelques années auparavant, le roi Henry VIII, confirmant les privilèges de la cité.

Entre 1567 et 1570, lors de la présence en Belgique du sanguinaire duc d'Albe, cinquante-six personnes y furent pendues, trente-six brûlées vives, deux subirent le supplice de l'estrapade (NDLR : supplice qui consister à hisser la personne condamnée à une certaine hauteur et à la laisser chuter jusqu'à quelques centimètres du sol, plusieurs fois de suite), une personne y fut étranglée, onze furent battues de verges, quatre durent y faire amende honorable, le flambeau à la main.

Le 8 février de l'an 1600, sur un trône dressé contre la Halle-aux-Draps, l'Archiduc Albert et l'Infante Isabelle, souverains des Pays-Bas, jurèrent, la main sur l'Evangile, de maintenir intactes les constitutions de la cité.

Egalement à proximité de l'église Saint-Quentin se trouvait "l'Hôtel Saint-Georges". En 1668, celui-ci accueillit des marchands marseillais qui apportèrent les germes de la grande peste, fléau qui coûta la vie à un cinquième de la population tournaisienne.

En 1792, un marchand de drap nommé Mathon, habitant de la Grand-Place donna asile à Madame Adelaïde d'Orléans, à sa gouvernante, Madame de Genlis et à une nièce Paméla Sims dont fut épris un lord irlandais, Fitzgerald, fils du duc de Leicester qui la maria en l'église Saint-Quentin en présence de Louis-Philippe Egalité, duc de Chartres.

Durant la Révolution, c'est sur la Grand-Place qu'on plantait l'arbre de l'Aigle.

Le 28 septembre 1830, la foule envahit la place et partit attaquer les casernes hollandaises.

Le 30 septembre 1860, le roi Léopold Ier assista à un défilé qui dura près de deux heures.

En 1863, on inaugura la statue de Christine de Lallaing, princesse d'Espinoy, une de ces héroïnes dont se glorifie l'Histoire tournaisienne, une œuvre du sculpteur tournaisien Aimable Dutrieux.

Avant le premier conflit mondial, on trouvait, au n°12, la maison de Jules Pipart, professeur de coiffure, membre de l'académie de coiffure de Bruxelles, au n°49, le Garage du Centre tenu par Alphonse Dochy qui faisait aussi la location d'automobiles, la bijouterie de Victor Thiefry au n° 8, la Maison Charles Gisler également bijoutier au n°10 et 11...

1952 Tournai la Grand'Place.jpgEn mai 1940, tous les bâtiments de la Grand-Place furent détruits par les bombardements allemands, seules les façades remarquables entourant la Halle-aux-Draps furent préservées. Aux cours de ceux du 16 mai, une personne y trouva la mort, le typographe Victor Dellouvre était âgé de 58 ans. La guerre terminée, on érigea, au centre de la place, des constructions provisoires sur lesquelles veillait la statue de Christine de Lallaing épargnée, elles étaient destinées à accueillir, durant la période de reconstruction, les commerçants sinistrés (voir ci-contre). Le dernier édifice reconstruit sera l'église Saint-Quentin terminée en... 1968 (vingt-trois ans après la fin du conflit).

Des "golden sixties" à la crise économique actuelle.

tournai,grand-place, léopold Ier, duc d'Albe, henri VIII, archiducs albert et isabelle, charles-quint, halle-aux-draps, princesse d'espinoy, christine de lallaing, saint-quentin, Peu, à peu, le forum tournaisien retrouva son animation d'antan. Les foires de mai et de septembre, le rondeau final des Quatre Cortèges du mois de juin, la braderie de septembre, le marché du samedi matin, la foule de spectateurs venus assister, en la Halle-aux-Draps, aux opérettes et opéras, aux foires commerciales ou aux représentations de la Revue annuelle du Cabaret Wallon et du Théâtre Wallon, les passages du Tour de France (en 1966, elle vit le départ de l'étape Tournai-Dunkerque) firent rapidement oublier les cinq années qui marquèrent toute une génération. D'abord pavée, elle fut asphaltée à la fin des années cinquante et on créa un grand parking en son centre pour accueillir les visiteurs de plus en plus nombreux. A cette époque, le "bureau de Tourisme" était logé dans une annexe de la Halle-aux-Draps.

1965 Tournai Tour de France (1).jpg

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Les trois photos du Courrier de l'Escaut prises lors du passage du Tour de France à Tournai en 1965 permet de voir les immeubles à l'arrière-plan. Ci-dessous, le passage en 1967.

1967 Tournai Tour de France (1).jpg

Parmi les commerces qui s'y installèrent, si on découvrit, comme il se doit sur un lieu touristique, des cafés et restaurants, il y eut une grande variété d'enseignes dans des domaines bien différents :

La Maison Amelinck-Lenoir, tout pour la couture et ouvrages dames (au n°1), le magasin Exclusif, tout pour la couture (au n°4), le magasin de vêtements Prestige (au n°8), les chaussures Alky, le coiffeur Henry, la boulangerie pâtisserie Bruynhooge qui avait succédé au pâtissier Marcel, le magasin Tentation, Henrion, horloger, bijoutier, orfèvre (au n°10 et 11), A la Bourse, lainages, soieries, velours, dentelles (au n° 13 et 14), la bijouterie Thiefry, Luxeuil lingerie (au n°17), la maison Decallonne, librairie-papeterie (au n°18), Duhaubois-Sports (au n°19), la Maison Simon, tout pour le baptême (au n°23), Inedit Couture (à l'angle de la rue des Orfèvres), le magasin Lara, vêtements pour dames (au n°25), les assurances PS (au n°27), la maison De Ruyck, audio-visuel (au n°30), Tournai Disques Eric Genty (au n°34), la droguerie "Au Gros Chien" située entre le terrain vague des douze Césars et l'église Saint-Quentin, le garage Van Peteghem, concessionnaire Austin et Morris, la friterie de la Place sur l'emplacement occupé aujourd'hui par le restaurant italien, la boucherie-charcuterie Lyonnaise Manche, les bureaux et ateliers du journal l'Avenir du Tournaisis, la Société Générale de Banque (au n°54), la Banque de Bruxelles (au n°61), la chapellerie Lecat (au n°67), l'épicerie Warny, la boulangerie pâtisserie Jacques qui avait succédé au pâtissier Albert, la Maison Lezaire, vins et spiritueux (au n°72), la maison Duhaubois, télévisions, radio (au n°74)...

L'Horéca était représenté, entre autres, par le Dragon, le Fil à Car, le Charles-Quint, le Beffroi, le Grand Bockle Central (au N°24), le Soleil, l'Europe (au n°36), le Trou Normand, l'Ecu de Francele café d'Espinoy chez Julien Ochain (n°60), la Taverne de l'Aigle tenue par Denise Delannoy, le Carillon, le Baillagele Tip-Top tenu par Jean-Pierre De Stommeleire (au n°65)...

Dans les années nonante, les organismes financiers fleurirent sur le forum tournaisien, aux deux banques déjà citées viendront s'ajouter la banque Ippa (au n°43), le Crédit Général (au n°58), le Crédit Communal (au n°64), la COB...

Et aujourd'hui ?

2006 Tournai la Grand'Place.JPGIl y a déjà une vingtaine d'année, le visage du forum tournaisien a été profondément modifié. L'asphalte qui recouvrait la voirie autour du parking central formant un immense giratoire a fait place à un revêtement fait de pavés sciés, la circulation a été modifiée, les zones de stationnement ont été réduites, des jets d'eau sont venus agrémenter le paysage, la statue de Christine de Lallaing a également subi un profond lifting lui redonnant son lustre d'antan. Sur le terrain vague situé à proximité de l'église Saint-Quentin (voir photo plus haut), dernier vestige des bombardements de la seconde guerre mondiale, un immeuble avec rez-de-chaussée commercial et appartements de standing à l'étage a été érigé. La façade de la Halle-aux-Draps a été nettoyée en profondeur et ses dorures refaites lui rendant ainsi l'aspect qu'elle présentait jadis. Les kermesses de mai et de septembre ont émigré vers la plaine des Manœuvres, désormais intitulée "Esplanade de l'Europe". A la belle saison, la Grand-Place est le lieu de départ du petit train touristique emmenant les visiteurs à la découverte des plus beaux coins de la cité des cinq clochers. Le forum tournaisien qui ronronnait depuis la guerre s'est vu insuffler un dynamisme nouveau, promesse de lendemains qui chantent au niveau touristique. Les terrasses se sont étendues doublant, triplant même la capacité d'accueil des cafés, brasseries et restaurants et, sous le soleil, elles affichent le plus souvent "complet". Seul son éclairage est un peu mièvre et totalement indigne de sa splendeur !

tournai,grand-place, léopold Ier, duc d'Albe, henri VIII, archiducs albert et isabelle, charles-quint, halle-aux-draps, princesse d'espinoy, christine de lallaing, saint-quentin, La plupart des enseignes que nous avons énumérées ont, peu à peu, disparu. Elles ont été remplacées par d'autres mais, au cours de ces dernières années, des vitrines se sont éteintes définitivement et cherchent un éventuel repreneur : la Taverne de l'Aigle, l'Ecu de France, le Charles-Quint et tout récemment le "Resto à côté du Dragon". A d'autres commerces plus sélects, ayant pignon sur rue, ont malheureusement succédé les éternels "magasins de nuit" gérés par des ressortissants pakistanais qui offrent alcools, tabac, cigarettes... à ceux dont l'envie prend au beau milieu de la nuit, un contraste saisissant avec ce qu'on trouvait auparavant ! On a aussi vu apparaître des vitrines ouvertes offrant glaces, gaufres, beignets. Dix enseignes semblent défier le temps : De Ruyck, le Soleil, les PS Assurances, le Central, le Beffroi, Henrion,  le Dragon, le Tip-Top, le Carillon la Banque de Bruxelles devenue BBL et ensuite ING mais toujours présente au n° 61 de la Grand-Place et la Générale devenue BNP Paribas..

Comme on peut le constater la Grand-Place est en pleine mutation, elle peut retrouver sa richesse du début du XXe siècle comme elle peut, tout aussi bien, se paupériser rapidement. L'avenir nous le dira !

(sources : "Tournai, Ancien et Moderne" de A.F.J. Bozière, ouvrage paru en 1864 - presse locale notamment le Courrier de l'Escaut et le Nord-Eclair pour les documents photographiques - recherches personnelles).

S.T. mars 2016.

Commentaires

Ça me fait toujours mal de voir les destructions de bâtiments anciens de grande valeur, au cours du 19e s. et de la 2e guerre mondiale. Mais peut-être qu'un jour on trouvera intéressants les bâtiments issus de la reconstruction des années 1950, avec leur très curieux mélange de modernisme et d'historicisme.

Écrit par : Olivier | 30/03/2016

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Rare de te prendre en défaut... Decallonne est sur la Grand Place depuis 1871...Cordialement. Alain

Écrit par : Alain Bonnet | 01/04/2016

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Ma phrase est en effet mal tournée, Alain ! Quand je parle des enseignes qu'on y découvrait après le second conflit mondial, il ne s'agit pas uniquement de nouvelles maisons qui vinrent s'y installer mais, parfois aussi, de celles qui existaient. La Maison Decallonne étant une vieille maison tournaisienne, merci d'avoir apporté la précision de la date de fondation. Une enseigne qui défie le temps est gage de qualité et devient rare à notre époque. Amicalement. Serge

Écrit par : l'Optimiste | 02/04/2016

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Suite à la réaction d'Alain Bonnet, je crois qu'il serait bon, Serge, que tu ajoutes "Decalonne" dans l'énumération des "enseignes qui semblent défier le temps".
Je regrette de n'avoir pas été frappée par cet oubli lors de la lecture, alors qu'on connaît tous la Maison Decalonne depuis notre naissance !
Ce qui n'enlève rien à l'excellence de ton travail permanent, n'aie crainte... Pas facile de penser à tout. Alain a raison quand il dit que c'est rare de te prendre en défaut !

Écrit par : Jacqueline Driesens | 07/04/2016

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Ça fait bizarre de lire chapellerie Lecat au 67 car c'était ma grand mère et j'ai grandi au milieu de tout ça...

Écrit par : Nathalie Lecat | 14/05/2016

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Merci Nathalie de votre visite. C'est un plaisir pour moi de faire revivre, le temps d'un article, le souvenir de ces maisons de commerce dont la plupart sont aujourd'hui disparues. Elles ont eu pignon sur rue, elles ont fait partie du vécu de Tournaisiens et à ce titre méritent que l'on s'y attarde.

Écrit par : L'Optimiste | 14/05/2016

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