16 mars
2016

Tournai : la lente évolution de la rue du Cygne

Situation.

1960 Tournai La rue du Cygne.jpgLa rue du Cygne relie le carrefour dit des "Quatre Coins Saint-Jacques" à l'Escaut et au Pont de Fer. En petits pavés, d'une longueur légèrement inférieure à deux cents mètres, elle est principalement à caractère commercial même si, comme dans d'autres rues de la cité des cinq clochers, elle voit, depuis ces dernières années, le nombre de vitrines vides augmenter. On en dénombre actuellement une demi-douzaine.

photo ci-contre : la rue du Cygne dans le courant des années soixante (presse locale)

Un peu d'histoire.

Au XIIIe et XIVe siècle, on l'appelait "le Caingle" et même "Cingula" dans les écrits religieux encore rédigés en latin, nom qui évolua en "le Chaingle" durant le XVe siècle. Le mot roman "chaingle" ou "changle" signifie sangle ou ceinture. On peut donc en déduire que son nom résulterait de la localisation, juste à l'extérieure de l'enceinte gallo-romaine qui formait la ceinture de la cité. Pour mieux se représenter cette ligne fortifiée, il suffit de relier, par un tracé imaginaire, le Fort Rouge situé dans la rue Perdue à la tour du Cygne située dans l'impasse du même nom, tout en tenant compte qu'au bas de la rue de l'Yser se trouvait la "porte Ferrain". L'existence d'une autre tour a d'ailleurs été démontrée, dans le prolongement de cette ligne fictive, lors de la réalisation de travaux de fondations du siège d'Ideta sur le site de la clinique Saint-Georges, sur la rive droite.

Dans certains écrits, elle prend même le nom de "Basse-Chingle" : "un taillandier (NDLR : personne qui exerce le commerce de ciseaux, cisailles, sécateurs...) vend une maison en la rue de la Basse-Chingle en 1603" (Acte de l'époque).

Pour être complet, citons l'historien Adolphe Hocquet qui rattache l'origine du nom de la rue à un hôtel qui s'y serait trouvé jadis et qui avait pour enseigne "Au Chine" !

Les historiens relèvent l'existence d'un immeuble à l'enseigne du "Rouge Chevalier" et, en 1548, de l'hôtel de "la Nef d'Or". En 1550, "le dénommé Pierre Cornet, brasseur, achète la brasserie du Croissant, située en la rue de la Chingle et une maison séant en la ruelle dicte ruelle du Croissant sans issue, tenant à la dite brasserie"  (NDLR : nom donné alors à l'impasse de la rue du Cygne).

En 1829 nait dans la rue du Cygne un certain Simon Antoine Victor Decallonne. Il est le fils d'un maréchal-ferrant. Après son mariage en 1868 avec Marie-Elise Liagre, il installe son atelier d'imprimerie à la rue Claquedent avant de transférer définitivement ses activités sur la Grand-Place.

Avant de partir s'installer à l'avenue de Maire, Antoine Déplechin qui exerce le métier de plombier y vient s'établir en 1861.

Le 12 juin 1981, la banque André Joire qui jouxte le cinéma des Variétés est victime d'un hold-up perpétré par trois individus qui s'emparent d'un butin estimé à 1.300.000 francs belges (environ 32.225 euros). Depuis quelques semaines, des organismes financiers tournaisiens connaissaient pareille mésaventure. On apprend que le 29 septembre de la même année, le cerveau de ces attaques a été abattu dans un bar de Turin. Il s'agissait d'un truand italien probablement abattu par ses complices.

Une rue où fleurissaient les maisons de commerce.

Tournai le Pont de Fer avant 1940.jpgEn 1871, on y trouvait au n° 22, le sellier bourrelier L. Avaerts, au n° 24, le coiffeur-perruquier A. Joblet et au n° 26, l'horloger E. Berwouts. Au début du XXe siècle, ces trois maisons ne formeront plus qu'un seul magasin d'ameublement à l'enseigne : "A la Tentation".

Vers l'année 1900, on découvrait également au n° 2, le café Au Lion Belge tenu par la Veuve Hennebeuse (NDLR : ce café apparaît sur la gauche de la photo ci-contre), au ° 4, le quincailler A. Henneuse, au n° 6, la charcuterie Schillebeek-Tanghe, au n° 8, les denrées coloniales G. Moerman, au n° 10, les denrées coloniales et tabacs-cigares A. Louw, au n° 12, une profession indépendante, le docteur J. Abrassart, au n° 14, la banque André Joire et Cie. Entre le n° 14 et le n° 16 s'ouvrait alors l'impasse de la rue du Cygne. Aux n° 16 et 18, la maison d'ameublement Vve Marlier-Lechantre, au n° 20 le coiffeur pour dames E. Godart, Les N° 22 à 26 concernaient le magasin d'ameublement " A La Tentation", au N° 28, la marchande de parapluies Vve Rouchy, au n° 30, le chausseur Coisne-Gheylens, au n° 32, les articles pour selliers, bourreliers et carrossiers des fils Barthélémy Gheylens, un vaste bâtiment qui faisait le coin de la rue du Cygne et de la rue de Courtrai portant l'enseigne "A la Grande Fabrique". Dans le courant de la première partie du XXe siècle, on trouvait encore, au n° 13, Le "New Sports House" tenu par Charles Duhaubois qui s'installa par la suite sur la Grand-Place et au n° 35, "l'hôtel de la Petite Nef" tenu par Edmond Soyez, rappel de l'hôtel de la Nef d'Or dont on trouve une trace dans un acte de 1548.

En 1904, on note que la maison Marlier-Lechantre, fondée en 1854, comporte quatre magasins qui se situent 8, 16, 17 et 18 rue du Cygne. leur publicité annonce "4 grands magasins du Mérite Industriel" ! Tandis qu'au n° 30, la maison "Au petit Bénéfice" tenu par O. Demeyer à remplacé le marchand de parapluies Rouchy.  

 Cependant l'immeuble qui va attirer les foules, dans la rue du Cygne à partir de 1913, sera le cinéma des Variétés.

Le cinéma des Variétés.

Le 8 avril 1914, un permis de bâtir est introduit pour la construction d'un bâtiment à usage de Brasserie-Cinéma à l'emplacement des maisons démolies de la rue du Cygne qui portaient les n° 22, 24 et 26. Un second permis sera introduit, un peu plus tard, pour la construction de dépendances du cinéma et la sortie d'une maison d'habitation au niveau de l'impasse de la rue du Cygne.

L'ouverture du cinéma des Variétés se fait le dimanche 16 janvier 1916,  dans une ville occupée par les Allemands. Une inspection du 23 février 1916 nous éclaire sur la disposition des lieux. Au rez-de-chaussée : 432 places (349 prévues sur l'enquête de commodo et incommodo), dans la galerie de l'étage 192 (au lieu des 150 prévues). La poursuite de l'activité est néanmoins autorisée, l'intransigeance dans ce genre de contrôle ne semblait pas de mise durant la première guerre mondiale.

En 1920, les caves du cinéma sont aménagées pour y créer un dancing. La façade du bâtiment était de style Louis XVI rococo, le rez-de-chaussée étant composé de quatre arcades, l'une d'elles donnant accès à la salle de bal par un escalier visible de l'extérieur.

En mai 1940, le cinéma devenu propriété de Mme Veuve Ceuppens qui l'avait acquis avec son époux en 1931, sera totalement détruit par les bombardements allemands comme la totalité des bâtiments de la rue du Cygne. Au cours de ceux du 16 mai 1940, une personne y perdit la vie, Mme Maria Comblez avait 75 ans. Dès la fin de la guerre, la propriétaire s'attela à la reconstruction et la réouverture eut lieu le 19 octobre 1951. En 1975, sous la direction de Mr. Julien Colleit, on transforma la salle unique en deux salles au confort moderne avec son dolby stéréo permettant la projection de fils en "sensurround" (Tremblement de Terre, La bataille de Midway). Hélas, au début des années nonante, la situation financière se dégrada au point que le Tribunal du Commerce déclara la faillite d'office du cinéma. En juin 1993, le cinéma des Variétés fermait ses portes ne pouvant plus rivaliser avec son rival de toujours, le Multiscope Palace. Il avait connu un très grand succès de foule avec la projection du film E.T. en 1982 (NDLR : c'est une des dernières fois qu'on vit des files de spectateurs sur le trottoir). Il avait terminé sur un autre film à succès : "Les Visiteurs".

La situation actuelle :

Le cinéma fermé, une grande partie de sa clientèle cessa de fréquenter la rue. De fort animée qu'elle était le soir et les week-ends, la rue du Cygne devint un lieu de passage et de promenade durant le jour. L'immeuble fut transformé en un magasin d'articles électro-ménagers tout d'abord, en un vaste magasin de vêtements et chaussures dénommé la Factory ensuite.

A peu près au même moment, la banque André Joire (au n° 18) fermait sa succursale de Tournai et était remplacée par un magasin de haute-couture pour dames à l'enseigne Hedwig, d'autres magasins allaient progressivement disparaître : le magasin de chaussures "A la Mule du Pape", le luthier Kerkhofs, la taverne Ibis (visible sur la photo 1), le magasin Toubois avec sa façade à colombages rappelant les immeubles alsaciens ou normands, la bijouterie Franck, la boulangerie pâtisserie remplacée tout d'abord par un magasin d'articles pour amateurs de motos et ensuite par la parfumerie Deuquet, la maison Gheylens, le café-friterie des Variétés, Alphamed, produits paramédicaux (occupant l'immeuble Toubois, il a été transféré au début de l'année 2016 dans la zone commerciale d'Orcq en raison des facilités de parking pour les livraisons et la clientèle), le garage Fiat, la Maison Guillaume, vins et spiritueux, les chaussures Coisne, le magasin de radios et télévisions Léon Blondez, le magasin Kelvinator Crahait à l'angle de la rue de Courtrai, la Maison G. Delacenserie au n° 19, le magasin de vêtements pour homme D'hondt-Van Peteghem, le magasin de luminaires, l'agence de voyages située à l'angle de la rue de Courtrai dans les anciens établissements Gheylens etc ...

Comme un peu partout en ville, peu à peu, la rue du Cygne a été touchée par le phénomène de la fermeture des commerces même si quelques vieilles enseignes tentent néanmoins de résister ! Grâce, entre autres, à trois restaurants (An-Nam, En Cas de Faim et les Epicuriens), un horloger-bijoutier (Delrue 1904), un magasin de tissus d'ameublement (Au Voile Suisse), une parfumerie (Deuquet), un opticien (Maison Améry), un magasin de haute-couture (Hedwig), un commerce de vêtements..., on trouve encore des passants pour faire du lèche-vitrine malgré la bonne demi-douzaine de vitrines vides.

(sources : "Tournai, Ancien et Moderne" de A.F.J. Bozière, ouvrage paru en 1864 - "Tournai, les toiles oubliées" de Max Hovine, ouvrage paru en 2006, "Biographies Tournaisiennes des XIXe et XXe siècles" de Gaston Lefebvre paru en 1990  - "Tournai sous les bombes" d'Yvon Gahide ouvrage paru en 1984, -le journal "Le Courrier de l'Escaut" différentes éditions et recherches personnelles).

S.T. mars 2016.

  

08:45 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : tournai, cinéma variétés, tour du cygne, rue de l'yser |

Commentaires

Ne serait-il pas possible de poster des versions haute résolution des photos, auxquelles on pourrait accéder, par exemple, en cliquant sur les vignettes que vous insérez dans le texte?

Écrit par : Olivier | 17/03/2016

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J'ai en ma possession un fascicule "Rétrospective Roméo Dumoulin organisée par le Cercle artistique de Tournai sous les auspices de l'Echevin des Beaux-Arts", les dates sont 14 juillet au 28 juillet mais je n'ai pas l'année. Quelqu'un peut-il m'aider ?
Merci

Écrit par : Herman | 25/03/2016

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