17 févr.
2016

Tournai : cinq clochers, un fleuve, des dissensions !

Quand l'inquiétude fait progressivement place à la colère !

Tournai escaut années vingt.jpgPlus on approche de la date fatidique du début de ce chantier prévu pour la fin de cette année, plus le sujet alimente les conversations des différents milieux tournaisiens. Lequel ? Tout simplement, celui de l'élargissement de l'Escaut dans sa traversée de Tournai. Un projet qui empoisonne la vie tournaisienne depuis des décennies puisqu'il était déjà à l'ordre du jour, il y a quarante ans, lorsque Raoul Van Spitael, un bourgmestre qu'on appréciait ou pas mais qui voyait avant tout l'intérêt de sa ville, décréta qu'il était hors de question de la défigurer par un chantier titanesque. Bien que n'étant pas tournaisien, il savait que le centre-ville commençait à peine à voir disparaître les traces du second conflit mondial. Il imposa donc la solution de l'alternat, les bateaux ne se croisant plus dans la traversée de la cité des cinq clochers. Commerçants et habitants lui furent, pour cela, reconnaissants.

Depuis lors, bien de l'eau est passée sous les ponts tournaisiens et, il y a quelques années, ce qu'on croyait enterré a refait surface à l'image d'un sous-marin qui aurait attendu, patiemment tapi dans les profondeurs du fleuve. Le service des voies hydrauliques du SPW a remis au "goût du jour", ce vieux rêve caressé par des industriels soucieux de faire transporter un maximum de matières pondéreuses au moyen d'un minimum de bateaux en utilisant des engins de transport aux tonnages de plus en plus élevés. Il a suffi que le gouvernement français exhume une idée plus que centenaire de connexion fluviale avec les ports hollandais, appelée "Seine-Nord", pour que la Région Wallonne saute sur l'occasion et sur les subsides européens afin d'obtenir sa part du gâteau ! En cela, il n'y a rien d'anormal !

Ce projet est-il nécessaire ?

1966 Tournai quai Taille-Pierre.jpgIl faudrait être idiot pour le nier. C'est malheureusement une attitude bien ancrée en chacun d'entre nous, nous souffrons tous, sans vouloir l'admettre du phénomène NIMBY (Not In My Back Yard, en français "pas dans mon arrière-cour"). Sommes-nous à ce point des autistes qui s'ignorent pour toujours refuser tout changement dans notre environnement ? Si tout le monde souscrit à l'idée d'une production électrique sans le risque inhérent aux centrales nucléaires, personne n'est prêt à accueillir des éoliennes même à plus d'un kilomètre de son habitation, on se déclare pratiquement propriétaire du paysage. L'homme doit néanmoins tout faire pour protéger les témoignages de son passé mais il se doit aussi de prévoir les évolutions futures. Sans progrès, une civilisation court à sa perte ! La sagesse nécessite cependant d'obtenir, constamment, un juste milieu entre ces deux thèses qui semblent, à première vue, totalement opposées !

Qui ne peut ou ne veut comprendre que tout ce qui sera transporté par la voie d'eau ne le sera plus par la voie routière fait preuve de mauvaise foi et les utilisateurs journaliers de la voiture sont les premiers à être concernés puisqu'ils se plaignent régulièrement de l'envahissement des routes et autoroutes par des camions de plus en plus imposants en provenance de l'Europe entière. Plus de matières transportées par le fleuve, signifiera moins de camions sur les routes et cette situation nouvelle sera synonyme de plus de sécurité routière, de moins de dégâts aux infrastructures et de moins de pollution engendrée par la circulation automobile.

Pourquoi alors ce projet n'est-il pas accepté par une majorité de Tournaisiens ?

2011 Tournai  sur l'Escaut.jpgLe projet d'élargissement de l'Escaut à Tournai a peut-être été, volontairement (nous ne pouvons nous empêcher de le penser), mal présenté aux habitants de la cité des cinq clochers. On semble, en effet, avoir focalisé les défenseurs du patrimoine sur le seul et unique problème du Pont des Trous. L'arche centrale de cette ancienne porte d'eau présente, en effet, une largeur de 11m20 et les convois fluviaux qui sont appelés à le franchir, à l'avenir, auront une largeur légèrement supérieure. Un élargissement du vieux pont médiéval est donc inéluctable, personne ne peut le contester, il faut savoir aider le progrès si on veut que des emplois soient conservés, si on ne veut pas devenir une région ressemblant à une réserve de vieilles pierres. Toutefois, il est vite apparu que les décideurs n'avaient pas la fibre tournaisienne et que, depuis Namur ou ailleurs, ils semblaient se moquer pas mal de notre héritage des temps anciens. En sont-ils jaloux, sont-ils ignares ou travaillent-ils uniquement au service de lobbies ? Mieux vaut ne pas se poser la question, la réponse nous amènerait, une fois encore, bien des désillusions ! En tout cas, ils ont présenté quatre projets, du plus mal ficelé au plus dithyrambique (on parlait au départ de ne conserver que les deux tours classées, de ne faire qu'une seule arche ou tout simplement de réaliser un fantôme de l'ancien pont en résine d'époxy pour y mettre une touche de modernisme).

La pression citoyenne ayant attiré l'attention de nos élus, on sait qu'il y a eu ce référendum organisé par une majorité qui semblait, malheureusement, avoir retourné sa veste, elle qui, à l'unanimité, avait auparavant voté le projet tel qu'il avait été présenté, n'attirant même pas l'attention des promoteurs sur une réaction toujours possible des Tournaisiens attachés à leur cité. Pour comprendre cela... il aurait fallu d'abord aimer Tournai plus par des actes concrets que par des déclarations orales d'amour !  

Le résultat du référendum et la décision prise par le Ministre Prévot de respecter le vœu des Tournaisiens étant, espérons-le, acquis, on a alors analysé, en profondeur, les implications du chantier au centre-ville.

Faut-il parler de soumission et de trahison ?

Il n'y a toujours que des bornés pour ne jamais changer d'avis et il y a aussi des girouettes pour sentir le vent venir. Mon analyse n'est pas de fustiger l'une ou l'autre attitude. Elle veut simplement faire appel à la raison. Au cœur de celle-ci, je ne me porte pas en supporter des uns ou en opposant des autres ! Ce dossier est suffisamment sérieux pour faire fi de toute mesquinerie.

tournai,elargissement de l'escautLes voies hydrauliques ont toujours présenté le projet comme étant dimensionné pour le passage de bateaux de classe Va, soit d'une longueur de 110 mètres maximum et d'une largeur de 11m40. Pour que ceux-ci puissent circuler, sans danger, dans la traversée de la ville, il s'avère nécessaire de faire sauter le goulot représenté par le quai Saint-Brice et élargir l'Escaut, à cet endroit, d'environ 4 mètres, laissant une largeur de quai d'environ 10 mètres. C'est cela qui a été présenté à l'origine, en 2013. On ne sait quelle mouche a soudainement piqué les architectes et les experts des voies hydrauliques (si ce n'est d'autres chants de sirènes... que celles de bateaux) pour déterminer désormais qu'il faut élargir de huit mètres, laissant ainsi aux riverains du quai une largeur de 5m85 à l'endroit le plus étroit. Cela sous-entend que ce sont des péniches de classe Vb (180m de long) qu'on veut voir passer, à l'avenir, sur le fleuve mais on n'a pas voulu le dire en espérant que le projet passerait comme une lettre à la poste. Il n'y a rien de pire que de tromper les citoyens en les prenant pour des imbéciles ! Toute action amène une réaction inversement proportionnelle... (on connait la chanson). Tout cela sans que notre administration communale, soit mise dans le secret, soit ayant analysé le projet en diagonale, ne trouve à redire, comme totalement soumise aux ukases de la Région Wallonne. Une soumission flagrante qui n'a pas échappé aux observateurs attentifs.

Pour avoir travaillé, durant de nombreuses années, dans un immeuble situé le long de l'Escaut, je signalerais aux "experts" de la Région Wallonne qu'actuellement, comme le confirme le journal l'Avenir dans son édition du 15 février, des péniches de 105 et 109 m, avec une largeur de 10m passent déjà régulièrement par Tournai. Le journaliste évoque "l'Egilodan" et le "Poska". J'ai aussi connu le "Pasadena" dont l'homme aux commandes manœuvrait avec art et dextérité sous le Pont des Trous et à hauteur du quai Saint-Brice alors que sa vision était partiellement limitée par le pont Notre-Dame et la passerelle. Si cela était si difficile, il y a longtemps que ces bateliers auraient évité la cité des cinq clochers.

Le dossier s'est enrichi d'un nouveau chapitre, il y a quelques jours, lorsque la première échevine de Tournai a rencontré un groupe d'opposants au projet lors d'une réunion dite "secrète" mais que la presse s'est empressée de divulguer, ayant reçu l'information grâce à un vent favorable. Voici l'acte de la trahison dans l'opéra Escaut ! 

Un accord ayant été signé, à Namur, entre les représentants de la ville de Tournai, dont faisait partie la première échevine et les responsables du projet, quelques jours auparavant, les autres partenaires signataires considérèrent cette initiative comme une véritable trahison. L'accord (et ses implications pour Tournai) ainsi porté au grand jour, tout le beau château de cartes élaboré dans des bureaux namurois, bien à l'écart de la population tournaisienne, allait-il s'écrouler et les mensonges des uns et des autres allaient-ils être mis sur la place publique ? Cette nouvelle diffusée sur No Télé provoqua l'ire du Ministre Maxime Prévot, tout acquis comme il se doit de l'être à la cause de ses propres fonctionnaires du SPW qui sont omnipotents dans le domaine et snobent les associations tournaisiennes qui voudraient se faire entendre et obtenir des précisions. Dans une capitale wallonne qui, par le passé, a souvent  aussi snobé la Wallonie picarde, on n'imaginait peut-être pas une levée de boucliers des "Infants d'Tournai" qui ont démontré, une fois encore, que "Les Tournaisiens sont là".

Ma conclusion personnelle.

L'élargissement de l'Escaut est nécessaire si on ne veut pas être, à l'avenir, le parent pauvre évité par le monde économique qui a besoin de cette voie d'eau. On ne peut dans ce dossier adopter une attitude rétrograde mais le (mauvais) jeu joué par les responsables le SPW (division voies hydrauliques) et par le bureau d'ingénieurs en charge de la partie technique du dossier est hautement critiquable, ces gens semblent avoir dissimulé des réalités, méprisant les Tournaisiens qui auraient juste à subir les énormes inconvénients de ce chantier et ses conséquences désastreuses pour les riverains du fleuve tout en se taisant.

Dans la gestion de dossier, nos dirigeants locaux ont semblé, aux yeux de très nombreux tournaisiens, comme anesthésiés, acceptant le tout sans broncher ! Rien n'est perdu pourtant si sagesse et bonne volonté peuvent enfin émerger dans ce dossier capital pour le visage futur de la cité des cinq clochers. Les points de vue des uns et des autres peuvent être rapprochés : l'avenir du Pont des Trous a été tranché avec l'avis des Tournaisiens par référendum acquis en toute dernière extrémité, le Pont-à-Pont et le halte nautique ne posent pas de réels problèmes si ce n'est ceux inhérents au chantier, on pourrait tout simplement décider de conserver une largeur comprise entre six et dix mètres sur le quai Saint-Brice (compromis) ou alors faire publiquement son mea-culpa et oser dire aux Tournaisiens que les bateaux de classe Va ne sont qu'une solution provisoire et qu'on pense déjà à la classe Vb pour le bien économique de Tournai (pour ne pas recommencer les travaux dans dix ou vingt ans) et de la Wallonie entière.

Dans ce dossier, il est temps d'arrêter la valse des girouettes et la Muette de Portici, il est temps aussi que la Région wallonne fasse preuve de nettement moins d'arrogance et joue, enfin, franc-jeu.

Composé de rebondissements, de réunions secrètes, d'élaborations de double-plans, de soumissions incompréhensibles, de trahisons dans un couple, fusse-t-il politique, ce dossier "Escaut" comporte désormais toute la matière nécessaire à l'écriture d'un excellent roman. Je rappellerais simplement à celui qui serait tenté par l'écriture que le titre "Main basse sur la ville" a déjà été utilisé par Raffaele La Capria et a servi de scénario à l'excellent film de Francesco Rosi en 1963.     

Ce jeudi 18 février, à 18h, une réunion est organisée au Foyer Saint-Brice à Tournai sur le thème : "Soyons clairs, questions à nos représentants". On espère cette fois que chacun sortira enfin du bois et qu'il n'y aura pas de langue de bois !

Dans l'attente, vous êtes invités à consulter le site : http://voies-hydrauliques.wallonie.be/ élargissement de l'Escaut, vous y verrez les plans et la projection virtuelle de la traversée de Tournai rénovée.

(photos anciennes : Courrier de l'Escaut, autres document : collection de l'auteur)

S.T. février 2015.

10:06 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, elargissement de l'escaut |

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