15 févr.
2016

Tournai : la lente évolution de la rue des Chapeliers.

Dans le cadre de la rubrique "la lente évolution de...", la rue Perdue (18.11), la place Reine Astrid (19.11), la place de Lille (25.11), la rue Saint-Martin (2.12), la place Paul-Emile Janson (10.12) et la rue de la Tête d'Or (26.1) ont déjà été évoquées. Ce jour, nous partons à la découverte de la rue des Chapeliers.

Une des rues commerçantes de la ville.

La rue des Chapeliers se situe entre le parvis du beffroi et le piétonnier qu'on avait appelé, à sa création à la fin des années septante, la "Croix du Centre". Cette large voirie est bien souvent confondue avec la rue Soil de Moriamé qui est son prolongement, le long du chœur de la cathédrale, vers la place Paul-Emile Janson.

Lorsqu'il écrivit son ouvrage "Tournai, Ancien et Moderne", Bozière disait d'elle "qu'elle était la rue marchande par excellence, une rue toute bordée de boutiques dont les étalages couvrent complètement les façades, non d'objets de luxe, de mode, d'élégante fantaisie, mais de bons et solides vêtements à l'usage du peuple de la ville et des campagnes. Les jours de marché principalement, notre rue des Chapeliers présente une physionomie gaie, animée, tumultueuse qui rappelle le mouvement des grandes villes".

De la "Lormerie" à la rue des Chapeliers.

On la trouve déjà sous le nom de "Lormerie", au XIIIe siècle dans un acte de vente daté de 1240, elle existe toujours sous ce nom dans le cartulaire de l'Hôpital Notre-Dame en 1314. La "Lormerie" désignait le travail des cloutiers, éperonniers et selliers. Ces "lormiers" occupaient donc la rue au cours de la période qui précéda le XVIIe. C'est en effet, en 1631, qu'on retrouve dans le même cartulaire "une rente sur une maison sise à la Lormerie autrement dit rue de Chapeliers". Les lormiers ont peu à peu été remplacés par des fabricants de chapeaux. A cette époque, la partie de droite de la rue appartenait au chapitre de la Cathédrale et était dépourvue d'habitations.

Dans son ouvrage "L'Habitation Tournaisienne, architecture des façades", paru en 1904, Soil de Moriamé nous présente les maisons qui subsistaient à l'époque :

Au n° 1 : maison bâtie en 1734 ayant pour enseigne "la Pomme d'orange" (NDLR : enseigne qu'elle a conservée jusqu'à aujourd'hui),

Au n° 13 : Maison construite vers 1750.

Aux n° 23, 25 et 27 : maisons à deux étages bâties en 1677, en style renaissance tournaisienne, en pierres et briques, fenêtres à croisillons en pierre, avec arc de décharge dont le tympan est rempli par une pierre sculptée, en éventail. Toitures saillantes reposant sur des consoles sculptées. Fenêtre centrale, de dimensions ordinaires, entre deux fenêtres très étroites.

Au n° 31, la maison porte l'enseigne : "La Culotte rouge".

Le n° 33 porte l'enseigne : "Le dragon".

Le n° 41 possède bien des particularités, sous cette maison s'étendent trois étages de cave. La première sert à la maison moderne, la seconde, à laquelle on peut arriver directement de la rue, par un escalier de 22 marches, constitue une crypte superbe, ressemblant en tous points à celle de l'évêché, moins grande, mais plus soignée comme construction. Elle remonte à l'époque romane, au XIe ou XIIe siècle. La longueur totale de cette crypte est de 10 mètres, sa largeur de 8 mètres. Sous cette cave, il en existe une troisième dont l'accès n'est pas possible. Cette crypte semble avoir appartenu à l'ancienne monnaie du chapitre, bâtiment existant à cet endroit au XIIe siècle".

Au XVIIe siècle, on trouvait, en cette rue, les enseignes "le Roi David", "le Morion d'Or", "le Bras d'Argent", "le Bon Pasteur". Au XIXe, elles avaient été remplacées par "la Bonne Fermière", "la Fileuse", "le Dragon vert" ou "le Soldat laboureur".

Une profonde mutation.

Le site de la rue des Chapeliers va être profondément modifié durant les années trente. L'opération de dégagement de la cathédrale va consister en la démolition des petites maisons basses situées à l'arrière du chœur de Notre-Dame permettant ainsi d'élargir la rue. A cette époque, le tram y passait. En 1935, l'administration des Postes décide de construire un nouvel Hôtel des Postes, vers le bas de la rue, en face du magasin Sarma dont l'entrée principale est située à la rue Soil de Moriamé mais dont un second accès se trouve dans la rue des Chapeliers même.

En 1940, les bombardements vont détruire toutes les habitations situées entre la poste et le parvis du beffroi. Un groupe de quatre ou cinq maisons basses situées vers le haut de la rue, le long de la salle capitulaire, de la sacristie et des salles du Trésor de la cathédrale va miraculeusement échapper à la destruction (NDLR : rénovées, elles existent toujours), alors que celles qui se trouvaient à l'emplacement qui sera plus tard celui la Caisse d'Epargne de Tournai avant d'appartenir au CPH seront également rasées.  

Une renaissance.

tournai,rue des chapeliers,lomerieLa guerre terminée, on reconstruisit les bâtiments en respectant les gabarits. La rue des Chapeliers, située sur l'axe important reliant la gare à la porte Saint-Martin, à double sens de circulation, retrouva cette animation dont nous parlait déjà Bozière au milieu du XIXe siècle. De plus, le samedi matin, elle était envahie par des centaines de chalands se rendant du marché général de la Grand-Place à celui aux fleurs de la place Paul-Emile Janson et aux fruits et légumes et à la volaille de la place Saint-Pierre.  

A nouveau, la rue était bordée de maisons de commerce ayant pignon sur rue : le magasin de chaussures Shoe-Post, la Poste, les maisons de confection Favril et Jules, le magasin de jouets Ménart, le magasin des Trois-Suisses, les cadeaux pour listes de mariage Lecrinier, la maison Pitance, l'horlogerie-bijouterie Lemaître, le spécialiste des vêtements de pluie Impersport, la maroquinerie Delobbe, la maison d'alimentation générale Maurice  Ménart-Planque, la librairie-papeterie Victor Masse-Fourez, le spécialiste du chapeau R. Duhamel, le fleuriste Leuridan, le café de la Pomme d'Orange, le café la Bancloque, la maison de confection Toufait, la mercerie Delwarde...

L'euphorie allait durer près d'un demi-siècle jusqu'en 1999 et la tornade du mois d'août. Celle-ci provoqua des dégâts relativement importants à la cathédrale et les responsables de la Province du Hainaut, propriétaire du bâtiment religieux, commandèrent un audit à des architectes et experts afin d'estimer l'étendue de ceux-ci. Celui-ci révéla catégoriquement un fait qu'on supposait déjà depuis deux ou trois décennies : l'instabilité du chœur gothique de la cathédrale, bâti sur un remblai.

Une situation comparable à celle connue durant l'après-guerre.

La première mesure qui fut adoptée par les autorités communales fut tout naturellement l'interdiction de la circulation automobile dans la rue des Chapeliers afin d'éviter que le passage répétitif des véhicules n'ébranle davantage une structure fragilisée au cours des siècles. Pour assurer une protection des passants, on plaça une clôture de protection le long du trottoir allant de la rue Soil de Moriamé au Vieux Marché aux Poteries. Rapidement, dans les années qui suivirent l'érection de cette muraille en bois, les commerçants virent dégringoler leur chiffre d'affaires. Les clients se détournaient de cet axe jadis très fréquenté, depuis deux décennies le magasin Sarma (qui fut la première "grande surface" commerciale à Tournai) avait fermé ses portes. Il fut remplacé par une surface néerlandaise. Certains commerçants déménagèrent, d'autres fermèrent purement et simplement leur porte. Le soir, la rue des Chapeliers, ressemblait à un endroit perdu, en plein centre-ville, comme si un couvre-feu y avait été décrété.   

tournai,rue des chapeliers,lomerieOn tenta bien une première réouverture à la circulation à partir de la rue de Paris mais... peu de temps après se profilaient les travaux de rénovation de la voirie dans le cadre du projet cathédral. Des commerces qui étaient venus occuper les bâtiments laissés libres tels les restaurant "la Fontaine", "le Marie-Gasparine" (du nom d'une des cloches de la cathédrale) ou "le Bistrot de la Cathédrale" fermèrent, à leur tour, leur porte.

Une deuxième réouverture s'avéra tout aussi temporaire car la découverte, l'année dernière, d'un égout susceptible de provoquer des effondrements de voirie, au niveau du parvis du beffroi, interrompit, une nouvelle fois, le semblant de circulation qui avait repris. tournai,rue des chapeliers,lomerie

Actuellement, la rue des Chapeliers est empruntée par des piétons qui semblent hâter le pas. Un bar d'accueil pour personnes en difficulté, un magasin de vente de lunettes, un bureau d'une mutualité, un traiteur, un opérateur de téléphonie, "Yentl", un magasin de confection, un bar et deux restaurants tentent, vaille que vaille, d'y maintenir une certaine animation. La Poste a quitté les lieux et son bâtiment est désormais occupé par une enseigne de vêtements pour jeunes, des appartements de standing ont été réalisé à l'étage, tandis que le transfert du centre de Tourisme vers la place Paul-Emile Janson a créé une grande vitrine vide qui n'attire plus les touristes.

La rue des Chapeliers peut envisager une nouvelle animation mais pour cela, il faudra peut-être attendre la fin des travaux de la cathédrale et ce n'est pas demain la veille.  Les Tournaisiens ont néanmoins hâte de réinvestir ce qui était jadis un haut lieu du commerce de la cité des cinq clochers.

(sources : "Tournai, Ancien et Moderne" ouvrage de A.F.J Bozière paru en 1864 chez Adolphe Delmée, éditeur - "Tournai sous bombes, 1940-1945" ouvrage d'Yvon Gahyde paru en 1984, Société Royale d'Histoire et d'Archéologie - "L'habitation tournaisienne, architecture de façades" de Soil de Moriamé paru en 1904 et recherches personnelles.

Documents photographiques n° 1 photo remise par Melle J. Driesens - 2 et 3 : collection personnelle de l'auteur).

S.T. février 2016.

16:46 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : tournai, rue des chapeliers, lomerie |

Commentaires

Très intéressant, à nouveau, pour comprendre l'évolution de la ville, y compris l'évolution récente, quand on l'a quittée depuis des années.

Écrit par : Olivier | 15/02/2016

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La rue des Chapeliers comptait également la maison Sabbe spécialisée dans les boules au sureau et les Ballons Noirs de Tournai.

Écrit par : biltresse | 02/03/2016

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