26 janv.
2016

Tournai : la lente évolution de la rue de la Tête d'Or.

Introduction.

La rubrique " la lente évolution de la rue..." tente à prouver que le visage qu'offre une cité se modifie sans cesse, qu'il est loin d'être figé. La structure d'une agglomération évolue au gré des siècles, des modes et des nécessités économiques. Il y a cependant une distinction à faire entre les villes dites "modernes", nées au cours de ces derniers siècles dans la foulée de l'apparition de nouvelles industries (textiles, minières, sidérurgiques) et les villes à caractère "historique" apparues, il y a parfois, un ou deux millénaires. Ces dernières ont souvent la chance de posséder un riche patrimoine immobilier qu'il y a lieu de protéger pour les générations futures. Dans chaque quartier, dans chaque rue, on peut y découvrir un élément, témoin de notre passé, de notre Histoire.

Une association telle l'asbl "Pasquier Grenier" plaide depuis des décennies pour la conservation et la restauration d'éléments architecturaux d'une valeur, pas seulement sentimentale mais surtout historique. Au sein de la ville de Tournai, elle a mené de nombreux combats, certains ont été gagnés, d'autres perdus. Elle doit souvent s'opposer à la voracité de promoteurs qui n'hésitent pas à détruire un monument ancien pour y construire du neuf dans un but uniquement financier. La sauvegarde du patrimoine local est un combat honorable. En examinant l'évolution de la rue de la Tête d'Or, on rencontrera un de ces lieux qui ont disparu sous la pioche des démolisseurs.

Les origines.

Située sur l'axe de circulation qui relie le beffroi à l'église Saint-Brice (une des deux traversées Nord-Sud les plus directes de la cité des cinq clochers), la rue de la Tête d'Or présente un caractère pentu. Selon le dénommé Messire de Doignon, "en 1811, on en baissa le sol à tel point que plusieurs maisons faillirent s'effondrer". Primitivement, cette rue portait le nom de rue Capon. ce nom apparaît dans l'acte de vente d'une maison en l'an 1300. Le mot capon étant probablement une variation de "chapon", le lieu étant alors occupé par des rôtisseries.

Rapidement son surnom de rue de la "Teste d'Or" prendra le pas. Il fait référence à celui d'une hôtellerie située à l'emplacement de l'avant-dernière maison située à gauche en montant (terrain occupé aujourd'hui par le parking du Carrefour Market). Celle-ci avait accueilli de nombreux nobles au XIVe et XVe siècle.

Les siècles passent.

L'hôtel de la Tête d'Or sera remplacé à la fin du XVIe siècle par "l'hôtel du Singe d'Or". Celui-ci est situé en bas de la rue, sur la droite, aux numéros 5 et 7, à l'emplacement de l'actuel dancing "Les Arcades". De l'autre côté de la rue, on trouvait, l'hôtel Lefebvre, construit sur des plans de l'architecte Bruno Renard. A côté de celui-ci, au n° 22, un immeuble à l'enseigne "la Tête américaine" appartenait à la famille Wicart, négociants en tabac (voir l'article que nous avons consacré à cette famille).

Jusqu'au moment de la seconde guerre mondiale, la rue de la Tête d'Or ne se trouvait pas dans le prolongement de la rue de la Wallonie et ne permettait pas de rejoindre directement le beffroi, comme c'est le cas désormais. Au sommet de celle-ci, on empruntait, à droite, la rue de Paris pour rejoindre la rue des Chapeliers ou, à gauche, la rue Garnier pour rejoindre la place du Parc (actuelle place Reine Astrid).

Lors des bombardements de mai 1940, toute la partie de gauche, en montant la rue, où se trouvaient les services de l'Assistance publique (ancêtre du centre Public d'Aide Sociale) a été rasée. L'autre partie de la rue, dans sa partie basse, n'a pas été touchée et le magasin de vêtements "A la Vierge Noire" surmonté de son dôme (origine du nom du carrefour qui se trouve au bas de la rue de la tête d'Or) se dressait toujours fièrement parmi les ruines.

De 1950 à nos jours.

Cette période de soixante-cinq années a vu bien des changements au sein de la rue de la Tête d'Or. A la fin des années cinquante, les magasins "A la Vierge Noire" ont fermé leurs portes et ont été remplacés par la moyenne surface "Unic". Le rez-de-chaussée a ensuite abrité un magasin spécialisé en téléphonie et l'étage, le service des Finances. Au départ de celui-ci, cette partie de l'immeuble a été transformée en salle de fitness.

Le 28 décembre 1962, sur les anciens terrains de l'institut Saint-Luc, on inaugurait le "1961 Tournai Grand Bazar travaux (2).jpgGrand Bazar", premier supermarché tournaisien qui attirera, de ce fait, une importante clientèle signant également la mort des magasins emblématiques "Unic" et "Sarma" situés à proximité. La photo de droite montre les travaux de construction en 1961, en face on aperçoit le bâtiment de la RTT.

On raconte que le propriétaire de l'immeuble situé à l'angle de la rue de la Tête d'Or et du Vieux Marché au Beurre avait refusé l'offre de reprise qui lui avait été faite par les responsables du grand magasin souhaitant ainsi avoir une meilleure visibilité, dès l'arrivée des clients par la rue de la Wallonie. Cet immeuble, sans étage, abritait alors une lustrerie. Après quelques transformations intérieures, il fut ensuite occupé par le magasin de vêtements "Marvan".  La photo de gauche représente l'inauguration de la rue de la Wallonie en septembre 1951, on peut y voir, derrière la foule, à droite, (sous le drapeau) la lustrerie. Aujourd'hui, ce bâtiment sans aucun cachet architectural a été démoli et depuis quelques 1951.09 Tournai inaug. rue Wallonie.jpgannées s'élève, à la place, une résidence avec une pharmacie et un centre de bronzage au rez-de-chaussée.

La saga du Singe d'Or !

La partie de droite de la rue de la Tête d'Or, entre le magasin faisant angle de la rue Gallait et celui situé au coin de la rue de Paris, appartenait à la Régie des Téléphones et Télégraphes. On y trouvait trois bâtiments : le bâtiment principal qui abritait le central téléphonique mais aussi la sortie arrière du bureau principal de la Poste situé à la rue des Chapeliers et deux maisons occupées encore au XIXe siècle par l'Hôtel du Singe d'Or.

Ces deux immeubles sont acquis le 29 mai 1979 par le même promoteur qui avait été à la base de la démolition de l'ancien relais de poste de la rue de la Madeleine afin d'y construire une résidence sans véritable cachet architectural : un banal cube de béton et de briques comme on en voit dans toutes les villes, sur lequel sont apposées des pierres venues de France et qui n'ont rien à envier à la pierre bleue de Tournai. A la rue de la Tête d'Or, son projet est d'installer une galerie commerciale au rez-de-chaussée et des appartements aux étages, en assurant la restauration de la façade classée mais en démolissant la maison à la façade de style néo-classique non classée. Là aussi, dans cette construction, la pierre de France serait utilisée.

Malgré les protestations de l'AREE, de la fondation Pasquier Grenier, du CESAR et de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie, malgré les pétitions et émissions communautaires sur No Télé, le promoteur, installe, devant les protestataires et les caméras, des palissades et une grue alors que l'enquête est en cours et que le permis de bâtir n'est pas encore "officiellement" accordé. Il faut dire que l'homme au franc-parler, totalement allergique au dialogue, a un atout de poids dans sa manche, le soutien inconditionnel du bourgmestre Raoul Van Spitael qui préférait de loin le neuf à l'ancien et qui se rangea toujours à ses côtés pour démolir des témoignages immobiliers relatifs à notre passé (cfr : immeuble de Cordes à la place Paul Emile Janson).

Ainsi s'éleva la galerie "Les Arcades" qui abrite depuis lors une galerie commerciale en forme d'impasse, un dancing au sous-sol où une clientèle nostalgique des années soixante et septante vient danser, les dimanches après-midi, aux sons des platines du D.J. Jonathan Gray et des appartements de standing à l'étage. Finalement, les Tournaisiens se sont habitués et les nouvelles générations ne peuvent imaginer le style de bâtiment qui s'y élevait jadis.

Tout n'est pas argent à la Tête d'Or.

Entre le désormais magasin "Carrefour Market" et... le carrefour du Dôme, comme un peu partout en ville, les immeubles commerciaux changent souvent de propriétaire et de destination. On y a connu le café du "Singe d'Or", rappelant le souvenir de l'hôtel qui se trouvait en face, devenu, il y a quelques années, le "Pink Bar", un café à remettre depuis des mois. On a connu au n° 6, le magasin de "meubles De Sutter" et, presque voisin, le magasin d'articles pour enfants, "Bébérêve" tenu par Gaston Wuylens, deux maisons ayant pignon sur rue à Tournai qui fermèrent définitivement au moment de la retraite de leurs propriétaires, mais aussi le "Pick-Wick Bar", le "café du Dôme", des agences d'interim, des magasins de seconde main, des commerces qui durent ce que durent les roses, l'espace d'un instant !

(sources : "Tournai, Ancien et Moderne" d'A.F. J. Bozière - "Tournai perdu, Tournai gagné", ouvrage publié par l'asbl Pasquier Grenier - " Tournai sous les bombes" d'Yvon Gahide, la presse locale dont le Courrier de l'Escaut pour la photo concernant le Grand Bazar et recherches personnelles.  La photo concernant l'inauguration de la rue de la Wallonie m'a été transmise par Melle J. Driesens que je remercie particulièrement pour son soutien au présent blog).

Commentaires

Toujours aussi intéressant.

D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours eu le goût des "vieilles pierres", c'est-à-dire des bâtiments anciens qui ont traversé les siècles grâce à la qualité de leur construction et de leur architecture. J'étais choqué et triste quand je voyais, dans les années 70, qu'on pouvait continuer à détruire des bâtiments de valeur qui avaient survécu à la guerre, tout cela pour des pures raisons de profit...

Écrit par : Olivier | 26/01/2016

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Merci Serge pour toutes tes recherches sur notre ville. Tu nous apprends certaines choses qu'on ignorait et tu nous remets agréablement en mémoire des sites qu'on a bien connus au fil des années...
Comme mes grands-parents et, à leur suite mes parents, ont tenu un magasin de chaussures à la rue de Paris entre 1899 et 1940, je me suis toujours très intéressée à l'ancien tracé des rues de Paris et Garnier avant la reconstruction du quartier. J'ai consulté de vieux plans, des maquettes au Musée du Folklore, des photos...
Je puis t'assurer qu'avant guerre, il ne fallait par tourner à gauche pour prendre la rue Garnier. Il fallait d'abord prendre à droite la rue de Paris (qui n'était pas presque perpendiculaire comme maintenant mais obliquait vers le Vieux Marché aux Poteries). Et c'est plus loin dans la rue de Paris que la rue Garnier s'ouvrait à gauche pour rejoindre plus ou moins la Salle des Concerts.
Dommage que je ne puisse mettre de photos dans les commentaires : au coin de la rue de Paris et de la rue Garnier, il y avait une maison très ancienne qu'on trouve encore sur de vieilles cartes postales. D'après mes parents, on l'appelait "la maison espagnole".
Au prochain partage !
Jacqueline Driesens

Écrit par : Jacqueline Driesens | 26/01/2016

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Merci à Jacqueline et à Olivier pour leurs commentaires, les précisions apportées et le soutien affiché enrichissent ce blog. Si, comme ces deux fidèles lecteurs de "Visite Virtuelle de Tournai", vous pouvez vous aussi nous faire part de souvenirs, de localisations, de rectifications... n'hésitez pas à transmettre un commentaire. Serge l'optimiste.

Écrit par : l'Optimiste | 27/01/2016

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